Pablo Katchadjian – Merci (Extrait) [2015]

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Puis je me levai, pris le saucisson et le dévorai à grandes bouchées, sans enlever la peau. Je vis alors un message. Il était d’Hannibal. Il me chargeait d’un travail « un peu plus dur que les précédents », et me faisait savoir qu’il y avait bottes, gants et casques à ma disposition pour que « rien de mauvais » ne m’arrive. Je trouvai un bâton et me proposai de me rendre à la chambre de Ninive afin d’y frapper Hannibal jusqu’à ce que mort s’ensuive, mais une fois la porte ouverte, dans le couloir, je me mis à trembler. Je m’assis par terre et restai ainsi un bon moment, le bâton en main. Ensuite je me levai, entrai dans ma chambre, laissai le bâton, pris le message d’Hannibal, passai chercher le casque, les gants, les bottes et passai la nuit entière dans un hangar énorme à exécuter un travail plus répugnant et humiliant qu’aucune imagination ne saurait imaginer; quelque chose d’absolument indescriptible, impossible à comprendre pour celui qui ne l’a pas vu et impossible à ressentir pour celui qui ne l’a pas vécu. A peine rentré au château, je me lavai pour me défaire de la saleté qui collait à tout mon corps. J’eus beau frotter mes mains avec une éponge, elles restèrent noires; par-dessus le marché, une dégoûtante odeur de poisson pourri et de mort restait imprégnée à mes cheveux. C’était l’odeur de l’humiliation et de la vie obscurcie. Je me sentis l’esclave le plus esclave du monde. Je me couchai et, avant même de m’endormir, rêvai de variations autour de la mort d’Hannibal.

©Livre : Pablo Katchadjian – Merci [Vies Parallèles // 2015]
©Image : Stéphane Blanquet

Isidore Isou – Traité de bave et d’éternité (Extrait du monologue) [1951]

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Le film me préoccupe pour autant qu’il y a en lui même des possibilités de découvertes, de progression continuelle. J’aime le cinéma lorsqu’il est insolent et fait ce qu’il ne doit pas faire.

Aujourd’hui, un film peut entrer dans une histoire du cinéma parce que des types comme Griffith au lieu de laisser, ainsi qu’au début, l’appareil de prise de vue sur place et permettre aux acteurs de tourner autour, ont osé introduire le premier plan, c’est à dire, le visage seul de l’héroïne en larme. La simple partie du tout se développant monstrueusement sur l’écran au détriment de l’ensemble.

Je n’aime pas les imitateurs! J’aime dans le cinéma l’atrocité neuve d’un Eric Von Stroheim, lorsqu’il fait éclater avec ses ongles de sadique, un bouton blanc sur son visage terrible.Lorsqu’on voit l’officier plein de morgue, méprisant, laisser tomber le sac d’une dame sans se baisser pour le ramasser, afin qu’un instant d’après, l’écran nous révèle qu’il a les deux bras abominablement mutilés.

Mais je n’aime pas les imitateurs. J’aime, dans le cinéma, lorsque Eisenstein introduit avec le cuirassier « Potemkime » le symbole social. Une foule se dissipe en s’écrasant, fusillée sur les marches par une armée qui vient, rigide, comme le temple(?)  inhumain de la fatalité grecque. Le contraste entre une voiture d’enfant qui se dégage seule du désastre et les bottes cadencées des soldats apporte la révélation de l’histoire révolutionnaire. Je n’aime pas les imitateurs d’Einsenstein.

Nous connaissons la découverte de Chaplin qui introduit la première allusion indirecte dans l’opinion générale. Au lieu de montrer le train qui part, on voit les lumières des fenêtres du train se dérouler sur un visage de femme.

Le cinéma m’intéresse à cause de l’image surréaliste du « chien andalou » de Bunuel. La lune, coupée par un nuage est comparé a un œil sectionné par un rasoir. De l’orbite, l’iris écœurant, vomit comme une goutte de pluie.

Je voulais simplement dire que je ne veux pas faire des films en profitant des erreurs des autres. Je veux, pour le salut de mon âme, courir mes propres dangers. Je veux un paradis ou un enfer pour moi tout seul.

Je crois premièrement que le cinéma est trop riche. Il est obèse. il a atteint ses limites. Son maximum. Au premier mouvement d’élargissement qu’il esquiserra, le cinéma éclatera. Sous le coup d’une congestion, ce porc, rempli de graisse se déchirera en mille morceau. J’annonce la destruction du cinéma le premier signe apocalyptique de disjonction, de rupture, de cet organisme ballonné et ventru qui s’appelle film.

Les films d’aujourd’hui ont quelque chose d’achevé, de parfait et de tranquille. Cela résulte de l’harmonie des éléments de composition, de l’unité classique entre les parties constituantes Parole-image.

Pour conquérir, il faut rompre. Il faut renvoyer une fraction de la famille, la plus jeune, en avant-garde, qu’elle essaye de défricher dans son mouvement d’indépendance, ses propres espaces.

Oui, il faut déchirer les deux ailes du cinéma, le son et l’image.On doit casser cette association naturelle qui faisait de la parole le correspondant de la vision ou le commentaire spontané engendré par la photo. Je voudrais séparer l’oreille de son maître cinématographique : L’oeil.

Je veux plaquer sur une pellicule une masse hurlante sans rapport avec les scènes de l’écran. On doit rendre indifférent le déroulement des images par rapport à l’histoire sonore

©Texte : Traité de bave et d’éternité (Isidore Isou // 1951]
Le Film :Traité de bave et d’éternité
Image : Sergei Mikhailovich Eisenstein

Henri Joyeux // Dominique Vialard – Tous savoir pour éviter Alzheimer et Parkinson (Extrait) [2015]

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L’industrie pharmaceutique, un marketing terriblement efficace.

Dans une conversation, il n’est pas rare d’entendre quelqu’un s’étonner de l’ampleur d’une maladie comme Alzheimer et de trouver cela bizarre. On a tous des arrière-grands-parents ou arrière-arrière qui ont fini leurs jours séniles. On parlait du gâtisme, on les disais « gâteux ». Alors pourquoi ce battage médical?

N’en ferait-on pas trop? N’y aurait-il pas sur-diagnostique, excès de zèle? C’est à se demander si Alzheimer n’est pas qu’un nouveau nom pour désigner le naufrage de la vieillesse. Les détracteurs de la médicalisation des phases normales de la vie (TDAH chez l’enfant à l’Alzheimer chez le vieillard en passant par la bipolarité chez l’ado, la ménopause ou l’andropause plus tard…) nous répondent par l’affirmative.

Et de nous expliquer qu’au jeu de la « marchandisation » de la santé, la peur est un ressort que les labos ont tout intérêt à actionner. Et actionnent sans gêne…De plus en plus de sommités de la médecine n’hésitent d’ailleurs plus à affirmer que l’industrie pharmaceutique ne crée pas des traitements mais d’abord des consommateurs.

En effet, on ne peut ignorer l’essor du marketing médical. L’influence des labos se traduit souvent par l’élargissement des critères-diagnostics qui augmentent de facto le nombre de malades. Et les maladies dégénératives, comme bien des maladies chroniques que l’on ne sait pas guérir, sont des aubaines pour l’industrie pharmaceutique dont les traitements, s’ils peuvent tout au plus améliorer l’état des malades (parfois), les maintiennent surtout dans une dépendance chimique au long cours fort rentable. Des traitements de masse très coûteux pour la société et pour des personnes de constitutions forcément différentes, aux vécus et aux habitudes diverses, qui n’ont rien en commun sinon des symptômes.

On ne peut évidemment négliger ces dérives qui aboutissent à des constats cinglants du type: « Les médecins donnent des médicaments dont ils méconnaissent les effets secondaires pour des maladies dont ils connaissent de moins en moins les causes, à des hommes et des femmes dont ils ignorent tout. » Nous l’avons entendu de la bouche d’un patient las de ses traitements. C’est encore trop souvent vrai, tout particulièrement faces aux maladies chroniques de l’époque.

On ne peut pour autant tout rejeter et nier l’évidente progression de ces maladies ou réduire à néant le travail des médecins sur le terrain et les recherches auxquelles se livrent des équipes scientifiques dans le monde entier depuis une trentaine d’années.

Mieux vaut donc se poser les bonnes questions, savoir de quoi on parle, mesurer la réalité avec le recul qui s’impose et, plus que jamais, prendre ses précautions. Prévenir, plutôt que ne pas pouvoir guérir. Sereinement, sans céder à la dictature de la peur qui nous ferait avaler n’importe quoi, et qui concourt si bien à nos maladies par le stress collectif qu’elle engendre.

« La peur est le plus grand fléau du monde », aurait dit Bouddha. Rien n’a changé. Alors s’il vous arrive d’égarer vos clefs de voiture ou de ne plus vous souvenir de l’endroit où vous l’avez garée, ne paniquez pas et attendez avant de vous inquiéter et de courir chez le médecin!

©Livre : Henri Joyeux // Dominique Vialard – Tous savoir pour éviter Alzheimer et Parkinson [Edition du Rocher // 2015]
©Image : Jacob Kuch

 

 

Edgar Lee Masters – Spoon River (Extraits) [1915 / réédition 2016]

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3 Fletcher McGee
Elle a pris ma force minute après minute,
ma vie heure après heure,
elle m’a épuisé comme une lune fiévreuse
sape le mouvement du monde.
Les jours passaient – ombres,
les minutes tournoyaient – étoiles.
Elle arraché la pitié dans mon coeur,
en a fait des sourires moqueurs.
Elle était un bloc de glaise à sculpter,
et mes pensées secrètes étaient des doigts:
ils couraient derrière son front pensif
pour y creuser des lignes de douleur.
Ils figeaient les lèvres, affaissaient les joues,
faisaient tomber les paupières sous le chagrin.
Mon âme était entrée dans la glaise,
luttant comme sept diables.
Ce n’était plus ni de mon ressort ni du sien:
elle avait ça en elle, et ces combats
lui ont modelé un visage qu’elle exécrait,
visage qui me faisait peur.
Je frappais au fenêtres, secouais les verrous,
me terrais dans un coin
Puis elle mourut et me hanta,
me pourchassa jusqu’à la fin.

19 Benjamin Fraser

Leurs esprits battaient contre le mien
comme les ailes de milliers de papillons.
Je fermais les yeux et sentais leurs esprits vibrer.
je fermais les yeux, et pourtant je savais quand
les cils
de leur paupières baissées frangeaient leurs joues,
et quand ils tournaient la tête,
et quand leurs vêtements leur collaient à la peau
ou tombaient en exquises draperies.
Leurs esprits contemplaient mon extase
avec de grands yeux d’indifférence stellaire.
Ils assistaient à ma torture,
la buvaient comme une eau de vie;
les joues rougies, les yeux étincelants,
la flamme née de mon âme dorait leurs esprits
comme les ailes d’un papillon dérivant dans
la lumière du soleil.
Et vers moi ils imploraient vie, vie, vie
Mais, en captant la vie pour moi-même,
saisissant et broyant leurs âmes
comme un enfant écrase du raisin et en boit
dans ses paumes le jus pourpre,
je suis parvenu à ce vide sans ailes
où ni le rouge, ni l’or, ni le vin,
ni le rythme de la vie ne sont connus.

©Livre : Edgar Lee Masters [Le nouvel Attila (collection Othello) // 2016]
©Image : James Ensor [La mort et les masque 1897]

Pierre Mertens – Perasma (Extrait) [2001]

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Qu’espèrent-ils donc, ceux qui se mettent en marche, le dimanche, vêtus de blanc ou porteurs de ballons de la même couleur? Ils ne se sont pas trompés: ainsi ils ressemblent déjà un peu à des fantômes…Et, à la dislocation du cortèges, tant de caoutchouc traîne encore dans le ciel, au-dessus des têtes, que la lumière ne passe plus au travers. Ils défilent pour se convaincre qu’ils existent encore: « Je marche donc je suis. » Il ont inventé le jogging de la pitié. Ils sont sans voix: peut-être ont-ils raison?

©Livre : Pierre Mertens – Perasma [Editions du Seuil // 2001]

Hugo Claus le Flamand…

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Oui, bien sûr, Hugo Claus le Flamand, debout comme le vent qui arrache à la mer son écume, court au plat des polders, cogne digues et remparts, et déchire les brouillards tapis sur la terre basse. Flamand comme la mer et la grande vergue, flamand comme lance et lansquenet. Oui, bien sûr, la paix des béguinages et la rumeur des kermesses, l’oraison et la ripaille, le prédicateur et le reître, l’extrême finesse du travail de la dentellière et la fureur extrême des gueux révoltés. Oui, Claus le fils de « rouliers de la mer » et « des gueux de bois », l’enfant de Bruegel et de Bosch, qui aujourd’hui aussi assume l’héritage superbe de Joos van den Vondel et de Douwes Dekkers. Claus est flamand dans la passion d’amour et la haine de l’oppression. Quand il part en bataille, il peut dire, comme le Dekker de Max Havelaar: « Plus la réprobation sera véhémente, plus cela me fera plaisir, car j’aurai d’autant plus de chances d’être entendu ». Quand il aime c’est avec la force des éléments, dans un grondement de bourrasque :

Nous sommes le vent debout, la pluie des jours
Appelle-moi nuages
Ouvre-toi sans parole, sois eau.

©Texte : Claude Roy

Gilbert Varin – Interférences (Extrait) [1967]

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O nuit d’encre
Odeur de plumier renversé sur la carte aux coloris
d’oiseaux d’îles rêvées
Voyages au long cours autour du cœur
Voyages au long cœur sur des vagues d’éraflures bleues
Le fil de l’horizon coupé par le sabre du corsaire
O nuits d’ancres levées

Caravelle ta voile est blanche
Mais tes canons tirent des boulets de forçats
Caravelle ta voile est blanche
Mais le plomb de l’écueil te guette au ras de l’eau
Caravelle ta voile est blanche
Mais au retour il y a trop de neige pour te fondre en flammes porteuses
de terrasses suspendues très haut dans le temps

Et le temps est un hirondelle qui ne revient jamais et
qui vole et qui danse dans un ciel de fin de vacances
Quand les feuilles sont lasses de s’être roulées dans
le vent
Quand l’automne attache des colliers de brasiers sur la
poitrine de la terre
Et que le verger s’alourdit d’une robe de fruits où
le soleil a mis des trésors de douceur
Quand se détache et tombe le premier adieu de jeune
fille qui barre la route de l’enfance

©Livre : Gilbert Varin – Interférences [Les cahiers du groupe // 1967]
Image : Klaus Pinter [Rebonds]