Federigo Tozzi – Barques renversées (Extraits) [2020]

Un dithyrambe

Je voudrais écrire un grand dithyrambe, où on entendrait les sons des cithares et des timbales.
Je voudrais un dithyrambe semblable à une armée qui s’avance; de sorte que toute parole serait comme une épée qui chante et prie.
Je voudrais écrire un dithyrambe de toutes les amours que j’ai éprouvées ; un grand dithyrambe empli de dieux, qui aiment.
Je voudrais que le Seigneur m’en scandât le rythme.
Un dithyrambe, dans lequel tout amour serait comme un vin aromatique ; dans lequel tout amour rivaliserait avec son voisin.
Et des feuilles et des fleurs, je voudrais que toute la terre me les cueille.
Je voudrais un dithyrambe qui me fasse aimer de toutes les femmes, un dithyrambe qui sache appeler toutes les âmes ; et que mon chant soit semblable à une loure guirlande de fruits.
Je voudrais un dithyrambe, dans lequel il y aurait seulement de la musique ; et que les mots détalassent comme des cavales en chaleur.
Je voudrais un dithyrambe qui aurait le mouvement des troupeaux, lorsque rêvant ils marchent sous la pleine lune.
Je voudrais un dithyrambe dans lequel les sins de celle que j’aime m’en sachent toujours gré ; et que l’odeur de ses cheveux s’exhalât depuis les mots.
Je voudrais un dithyrambe qui aurait le parfum d’une femme ; qui serait comme l’extase de l’amour.
Je voudrais un dithyrambe qui monterait comme un hymne vers toutes les femmes que je pourrai aimer.
Je voudrais un dithyrambe dans lequel la religion de l’amour se déploierait ; qui convaincrait à l’instar d’une femme aimée ; qui serait comme une église pleine de tabernacles entrevus dans l’extase.
Je voudrais que le Seigneur m’en scandât le rythme.

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!!!AVIS DE RÉÉDITION!!! (4)… Louis Scutenaire

Louis Scutenaire – J’ai quelque chose à dire. Et c’est très court. (Cactus Inébranlable Editions // 2021) Les éditions Cactus Inébranlable viennent de rééditer une grande partie des Inscriptions de Louis Scutenaire. « Cette compilation qui se voudrait anthologie complète mais ne le sera pas vu l’ampleur des écrits de Louis Scutenaire a pour but de proposer aux lecteurs de revisiter l’oeuvre de l’auteur par la … Continuer de lire !!!AVIS DE RÉÉDITION!!! (4)… Louis Scutenaire

Giorgio Agamben – Autoportrait dans l’atelier (Extraits) [2020]

Dans le fouillis des feuilles et des livres ouverts ou entassés, dans les positions désordonnées des crayons, des couleurs et des tableaux accrochés au mur, l’atelier conserve les minutes de la création, enregistre les traces du laborieux processus qui mène de la puissance à l’acte, de la main qui écrit à la feuille écrite, de la palette au tableau. L’atelier est l’image de la puissance – de la puissance d’écrire pour l’écrivain, de la puissance de peindre ou de sculpter pour le peintre ou le sculpteur. Essayer de décrire son propre atelier signifie alors essayer de décrire les modes et les formes de sa propre puissance – une tâche, du moins à première vue, impossible.

Smara en sanscrit signifie autant amour que mémoire. On aime quelqu’un parce qu’on s’en souvient et, vice versa, on se souvient parce qu’on aime. En aimant on se souvient et en se souvenant on aime, et à la fin, on aime le souvenir – c’est-à-dire l’amour lui-même – et on se souvient de l’amour – c’est-à-dire du souvenir lui-même. Voilà pourquoi aimer signifie ne pas réussir à oublier, à s’ôter de l’esprit un visage, un geste, une lumière. Mais signifie aussi que, en réalité, nous ne pouvons plus en avoir un souvenir, que l’amour est au-delà du souvenir, immémorialement, incessamment présent.

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Léon Boudin – Plutôt la mort, roman d’amour. (Extraits) [1929]

En tournoyant dans le tohu-bohu des danseurs, elle dardait parfois un regard furtif sur un homme beaucoup plus âgé qu’elle ; d’une tenue défectueuse, d’une conduite scandaleuse, d’un visage rébarbatif aux deux yeux de loupiot rivés dans le renfoncement du front, au nez de Kalmouck purpuracé, et flânant dans la salle, clandicant, le loupion sur la nuque, il claquetait ça et là, en ouvrant sa gueule d’élopss comme un tigre affamé qui voit sa nourriture venir.

Et elle, emportée par les mouvements rythmiques de la danse, elle écrasait plus fort ses seins frémissants sur mon cœur qui tintait comme un grelot. Pourtant, elle refusait le baiser que je voulais déposer sur le seuil de sa vie aussi mystérieuse et secrète que son refus.

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Cécile Asanuma-Brice – Au paroxysme de la société de consommation. Un siècle de banlieue japonaise (Extraits) [2019]

…les demeures des classes des daimyô comme celles des bushi sont dotées de jardins, voire de parc pour les premiers. Si la taille varie en fonction du rang social du propriétaire des lieux, les éléments qui les composent sont quasi identiques dans la plupart des cas. Il s’agit généralement d’une montagne reconstituée, la profondeur en faisant la valeur ; d’arbres rapportés à l’échelle de l’ensemble dont l’ombre est un élément décoratif à part entière jusque dans l’intérieur de l’habitat [lorsque l’ombre des arbres du jardin vient se refléter sur les shôji de papier ou sur les tatamis du pavillon d’habitation] ; d’un étang ou d’un cours d’eau, miroir des reflets lunaires ; d’un chemin tortueux dessiné par quelques pierres traversant ce paysage miniaturisé. Ces éléments sont empruntés au paysage environnant de la banlieue lointaine et l’invitent au cœur des foyers constitutifs de l’urbain.

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Le jazz de Robert Goffin (4)… Blues [1950]

Ce passage de basse teinté de cafard et d’agonie a beaucoup voyagé,
Sur quelques notes boiteuses aux lèvres biliaires des esclaves noirs
Colère centrifuge de la biguine de la rumba et de la maxixe
Brouet musical d’une rac maudite sur les sentiers de la liberté
Fébrile martèlement de la danse congolais du léopard Rythme
En voyage vers une levée américaine jusqu’à ce que Handy…
Tu es venu par les Iles-sous-le-Vent avec les générations acajou
Cheveux crêpus dents blanches pour le baiser des femmes aux hanches étroites
En route avec les aventuriers Mélopée aux fers inhumains de la cale
Quelques heures dans un village glauque au fond d’une jungle d’Amérique centrale

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Ayukawa Nobuo – Poèmes 1945-1955 (Extraits) [2017 pour la traduction française]

1948

Sur l’étiquette de la bouteille de whisky
Il était écrit 1186 C’est à partir de cette année
Qu’avaient commencé mes ennuis
Mon permis de commettre un crime en poche
Il m’est arrivé de marcher dans la lointaine ville de Singapour
Sous le ciel bleu
Un jeune homme qui m’avait appris à lire Pascal mourait au front
Mais pour autant nous ne pouvions croire être en vie

Un écrivain allemande qui abhorrait la guerre
Nous avait montré un plat décoré
Il y était écrit 1850 C’est à partir de cette année
Que je devins un étranger
Qui se moquait bien de savoir
Dans quelle direction aller
Un jour mettant un bateau à l’eau
Je pensais à Peeperkorn qui s’était suicidé
Le lac Toba était calme
Les pagaies me donnaient sur tout le corps
La force attachait solidement à mes deux pieds le jugement et la tension
Il n’y avait pas d’oiseaux à plus forte raison de personne
La rive opposée était toujours tranquille comme le pays de la mort
Je savais
Que le soleil couchant teignait de rouge les épaule de ma veste
Que le clair de lune qui refroidit le monde éclairait mon front……

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!!!AVIS DE RÉÉDITION!!! (3)… Ivar Ch’Vavar – Hölderlin au mirador

3ème édition du long poème, en vers arithmonymes (tous les vers de Hölderlin au mirador ont onze mots), d’Ivar Ch’Vavar. Réédité par les Editions du Corridor Bleu : https://www.lecorridorbleu.fr Extrait de la présentation d’Yves di Manno : « Car rien ne peut vraiment prévenir la surprise que réserve une première rencontre avec ce livre, qui marque une étape cruciale sur le parcours d’Ivar Ch’Vavar. À proprement … Continuer de lire !!!AVIS DE RÉÉDITION!!! (3)… Ivar Ch’Vavar – Hölderlin au mirador

Dernières entrées dans ma bibliothèque

Iliana Holguin Teodorescu – Allez avec la chance ( Verticales Editions, 2020 // http://www.editions-verticales.com/fiche_ouvrage.php?id=449&rubrique=3) Emmanuel Hocquard / Raquel – Orange Export Ltd. 1969-1986 (Flammarion, 2020 // https://editions.flammarion.com/orange-export-ltd/9782081503991) Ayukwa Nobuo – Poèmes 1945-1955 (La Barque, 2017 // https://labarque.fr/editions-la-barque/librairie/poemes-1945-1955/oemes-1945-1955/) Jean-Philippe Querton – Délits d’initiales (Cactus Inébranlables Editions, 2020// https://cactusinebranlableeditions.com/produit/delits-dintiales/) Charles-Ferdinand Ramuz – Les signes parmi nous (Zoé Editions, 2019 // https://www.editionszoe.ch/livre/les-signes-parmi-nous) Martial Lengellé – Connaisez vous? Le … Continuer de lire Dernières entrées dans ma bibliothèque

Timothy Leary – Mémoires acides (Extrait) [1984]

AUTOMNE 1960, New York city


Ayant passé la majeure partie de mon enfance dans les constructions romanesques, je me sentais attaché à l’ivre écrivain introverti. Mais Jack Kerouac avait quelque chose d’effrayant. Derrière les regards doux et sombres de bûcheron costaud, il y avait la grisaille des villes industrielles de la Nouvelle-Angleterre, la lourde méfiance des catholiques du Canada français. Voilà un garçon bien malheureux, me disais-je.
– Alors , docteur Leary, qu’est-ce que vous fabriquez avec cette tantouze communiste de Ginsberg et votre sac de pilules ? Vos drogues peuvent-elles absoudre de ces péchés mortels et véniels que Jésus-Christ, notre sauveur bien-aimé, unique Fils de Dieu, est venu effacer en donnant sa vie sur la croix ?
Plaisantait-il ? Oui et non.
– Pourquoi ne pas chercher à le savoir par nous-même demanda calmement Ginsberg.
Je produisis ma bouteille, comptai les pilules, et nous décollâmes tous ensemble.

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Andrzej Stasiuk – La Roumanie

La Roumanie


Une heure du matin, hôtel Tisa à Sighetu Marmatiei. La réceptionniste endormie prend mes vingt-cinq euros, me donne la clé de ma chambre et une télécommande. L’hôtel est magnifique, néoclassique, il date de l’Empire austro-hongrois. Les hauts plafonds du hall et du restaurant sont encore couverts de dorures et de corniches en stuc. Mais la tristesse et le délabrement règnent dans les chambres. Les murs sont nus et sales. Des ampoules de faible puissance diffusent une lumière sinistre. Il n’y a pas d’eau dans la salle de bains. Il n’y en aura que le matin, et il apparaîtra alors la chasse ne fonctionne pas et que la douche asperge tout l’intérieur, y compris la lampe d’où des étincelles électriques se mettront à jaillir. On demande une chambre tranquille, pas du côté rue, et effectivement, les fenêtres donnent sur une cour laissée à l’abandon. Sauf qu’à six heures du matin, un chantier démarre dans cette cour, des échafaudages grouillent d’hommes qui s’interpellent et une pelleteuse charge les gravats sur un camion. On commence sa journée par réparer la chasse en écoutant les éclats de voix chantants des maçons.

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