Couvertures (3) …Éditions Et Publications Premières

20191129_143211

À propos de…(18) Le comédien ( Par Louis Jouvet)

Vaka Valo
©Vaka Valo ( http://vakavalo.com/)

 

Je l’ai cru longtemps inintelligent, bête. Ce n’est pas une bonne façon de dire. Il est inintelligent parce que nécessairement inconscient.

Mais cette inconscience qui est sont fait, sa nécessité, peut être aussi – si elle est admise et protégée, reconnue et utilisée – la source de ses perfectionnements les plus hauts, les plus grands dans son métier et dans sa condition d’homme.

Le comédien vaut l’homme, et tant vaut l’homme, tant vaut le comédien. Lire la suite

Ouvrir un livre pour en connaître le début (4)

P1070627

Dans la ville où je vis, voire dans toutes les villes où je pourrais vivre, Noël est en chemin. Le Saint Noël, disent certains. Ma vie a beau être distraite et désorientée, à travers de nombreux signes, à la façon des animaux, je m’aperçois de l’imminence de Noël. L’agitation tourmente mes semblables ; une sorte de triste inédite accompagnée de nervosité, de langueur trouble, de spéciosité querelleuse, assez souvent violente, mais surtout âprement angoissante. Quand Noël approche, l’infélicité se déchaîne sur toute la terre, envahit les interstices, nous réveille le matin avec ce sentiment, intermittent le reste de l’année, que vivre de cette façon semble intolérable, indécent peut-être, un blasphème. Il est étrange que j’aie choisi ce mot, substantiellement pieux, pour décrire le malheur propre à Noël. Mais je perçois qu’à la différence de la désolation que je dirais privée, qui nous échoit à divers moments de l’année, il s’agit là d’une morosité qui a quelque chose d’astronomique, comme si les astres étaient impliqués, et la tristesse que je suppose mienne est peut-être en réalité un affect qui touche les extrémités de l’univers, et au-delà, si l’on admet un au-delà. Lire la suite

Gabriel Ferrater – Les femmes et les jours (Extraits) [2004]

photographe - Alex prager©Alex Prager (https://www.alexprager.com)

 

LES JEUX

Vivre dans un lointain faubourg
nous conduit à errer, inquiets,
comme si nous voulions trouver
un recoin de certitude,
quelque chose qui ait plus de sens
que cette pauvre paroi de bois
ou ce tas de poutres
mangé par une croûte
de poussière et de vieille pluie,
ou cette baraque à ice-cream
et ces enfants qui passent devant
à patins à roulettes (c’est-à-dire
qu’ils sont six pour une seul paire
de ces engins très stridents). Lire la suite

Steve Tesich – Karoo (Extraits) [2012, Pour la traduction française]

Prince-House-Gallery_Gerhard-Vormwald_Der-Buecherfreund_1987Photographe : Gerhard Vormwald

 

« Mais oui, je sais, dit-elle, en parlant maintenant avec beaucoup d’emphase. C’est l’enfer, pour toi, de te te montrer désagréable. »
Si ses mots étaient imprimés sur un page, il faudrait plusieurs polices de caractères pour leur rendre justice. Les mois de travail minutieux des moines du Moyen Âge pour créer une seule lettre enluminée, Dianah les condense en un instant, rien que par le son de sa voix.
Nous continuons sur le même ton polémique. Moi qui lui dis que je ne peux pas lui parler, elle qui me dit, par les sons plus que par les mots, ce qu’elle pense de moi. Je tente de résister, mais je finis par me retrouver capté par l’excellence de sa performance. Sa voix est merveilleuse, aujourd’hui. Je pourrais être en train d’écouter Hildegard Behrens chantant Wagner, et non Dianah, ma femme, qui m’assassine au téléphone.

Je sortis comme une bombe de la pièce, je ne marchais pas, j’étais comme une bombe, et c’est comme une bombe que j’ai traversé la salle d’attente où de pauvres âmes impuissantes attendaient toujours. Je ne pus m’empêcher de penser à moi à la troisième personne.
C’était un homme qui n’abandonnerait jamais le moindre centimètre. Il était entré, type élancé d’un mètre quatre-vingts, et il ressortait le même putain de type élancé d’un mètre quatre-vingts.

Lire la suite

Jean Merdalor – Névroèmes (Extraits) [1980]

sara atka©Sara Atka

 

Né à Port-au-Prince, Jean Merdalor s’est pendant longtemps intéressé à la psychoculture humaine et spirituelle est s’est initié à divers clubs ésotériques. Se considère comme l’héritier direct du merdisme prôné dans les années 60 par Francis Séjour-Magloire.
(Biographie fournie dans l’ Anthologie de la nouvelle poésie haïtienne de Christophe Philippe Charles // Centre de recherches littéraires et sociales //  1991)

 

L’idée meurt une seconde après sa mise à vie seigneur donne-moi la sagesse je ne sais pas ce que je veux mais c’est la perfection la toute-science la sagesse infinie ah la rivalité féroce et plus que tragique mes poumons dans mon thorax comme un désert maudit je mourus de chagrin de vieillesse et je suis ressuscité j’agonise à nouveau toujours je me suis crucifié j’ai brisé mes vertèbres et mes clavicules puis lorsque j’ai été une dépouille parfaite je suis monté au ciel incandescent fin divine ô faim divine je serai toujours malheureux ô ma dette karmique les chars maudits supprimons-le ô ma vie ma croix hélas ce n’est pas encore la consécration mon cœur un îlot dans la mare putride et si l’on apprenait que je vis en sage rends-moi ma mère rends-moi mon père c’est un film à revoir histoire de se retremper je ne conçois pas que deux hommes puissent aller les auriculaires la vie rangée la pureté le paradis perdu le péché le mal au pouvoir ma gorge obstruée de nostalgie et de remords j’ai bu de la glycérine en coulées de lave équilibré trop équilibré exorciser Dieu ô mon livre-sang.

Lire la suite

Roberto Bolano – Les détectives sauvages (Extraits) [2006]

enriques metinides©Enrique Metinides

 

Maria m’attendait sous un arbre. Avant que je dise un mot, elle m’a embrassé sur la bouche. Sa langue a plongé jusqu’à ma gorge. Elle sentait la cigarette et le repas cher. Moi je sentais la cigarette et le repas bon marché. Mais les deux repas étaient bons. Toute la peur et toute la tristesse que j’éprouvais se sont évaporées immédiatement. AU lieu de nous en aller vers la petite maison nous nous sommes mis à faire l’amour sur place, debout sous l’arbre. Pour que ses gémissements ne s’entendent pas, Maria m’a mordu le cou. Avant de jouir j’ai retiré ma verge (Maria a dit ahhhh au moment où je l’ai retirée peut-être trop brusquement) et j’ai éjaculé sur l’herbe et les fleurs, je suppose. Dans la petite maison, Angélica dormait profondément, et nous avons de nouveau fait l’amour. Puis je me suis levé, j’avais l’impression qu’on était en train de fendre mon corps et je savais que si je lui disais que je l’aimais la douleur disparaîtrait instantanément, mais je n’ai rien dit et j’ai inspecté les coins les plus lointains, pour voir si j’y découvrais Barrios et cette Patterson en train de dormir, mais il n’y avait personne d’autre que les sœurs Font et moi.

Je me suis approché et j’ai observé attentivement les diagrammes et les dessins, soulevant lentement les feuilles qui s’empilaient dans le plus complet désordre. Le projet de revue était un chaos de figures géométriques et de noms ou de lettres tracés au hasard. Il m’a semblé évident que le pauvre M. Font se trouvait d’un effondrement nerveux.
– Qu’est-ce que tu en penses, hein?
– Très, très intéressant, ai-je dit.
– Ils vont savoir ces enculés ce que c’est que l’avant-garde, pas vrai? Et encore il manque les poèmes, tu vois? C’est là qu’il y aura vos poèmes.
L’espace qu’il m’a désigné était couvert de traits, de traits qui imitaient l’écriture, mais aussi de petits dessins, de ceux qu’on trouve dans les bandes dessinées quand quelqu’un jure : des serpents, des bombes, des couteaux, des têtes de morts, des tibias entrecroisés, de petites explosions atomiques. En plus, chaque page était un abrégé des idées baroques que Quim Font avait sur le graphisme.

Lire la suite

Charles Ferdinand Ramuz – La beauté sur la terre (Extraits) [1927]

delphine vaute©Delphine Vaute (https://www.delphinevaute.com)

 

Puis voilà que les nuages ont basculé tous ensemble et se mettent à dégringoler, roulant les uns par-dessus les autres, à la pente du ciel, vers le sud. Le samedi, le ciel était complètement nettoyé : c’est-à-dire en même temps que partout dans le village on faisait propre pour le dimanche. C’est plus qu’un changement de temps, c’est même plus qu’un changement de saison : tout se fait beau là-haut, comme jamais encore, au-dessus des Dents d’Oche, de ces pointes, de ces cornes. Sur les Cornettes, sur le Billiat, sur les Voirons, sur le Môle, sur Salonné; dans les gorges, sur les plateaux, tout autour des parois de rochers, sur les pâturages.

Lire la suite

Jacques Montaur – Les portes de l’imaginaire (Extraits) [1956]

P1050904©Joaquim Cauqueraumont

 

POURQUOI LA MORT…

Il est arrivé l’instant incroyable
Où le temps s’arrêtera dans mes veines,
Où je m’affalerai au pied du mur
Comme un condamnée au pied du poteau;
Elle a sonné l’heure de m’ôter la vie,
Les fiertés, les douceurs et les peines. Lire la suite

!!!AVIS DE RÉÉDITION!!! (2)… Pierre Autin-Grenier – Je ne suis pas un héros // Friterie-bar Brunetti (Editions La Table Ronde // Septembre 2019)

70898628_2396107607297892_7106922091663851520_n

Pierre Autin-Grenier – Je ne suis pas un héros suivi de Toute une vie bien ratée et de L’éternité est inutile 

Pierre Autin-Grenier – Friterie-bar Brunetti 

!!!ÉVÉNEMENT!!! Blow Book (La Crypte Tonique // Bruxelles)

J’aime le mot et l’image, j’aime l’objet « Livre »… Et j’aime les projets extraordinaires.

Le mercredi 12 septembre 2019, dans la galerie Bortier (Bruxelles), le magasin La Crypte Tonique a inauguré les premiers distributeurs de Blow Book , un projet initié en 2017 par Philippe Capart (Responsable de la Crypte Tonique). L’idée est de vendre, dans des distributeurs automatiques, de petits livres graphiques (7.6 x 11.6 cm), que l’on nomme Blow Book, à un prix attractif (5 euros). Les quatre premiers numéros de la collections sont déjà disponible.

Lire la suite

Paul Emond – Histoire du dromadaire de charme [2007]

9407Marien le chant du désertMarcel Mariën [Le chant du désert]

 

Pécuvard et Bouchet sont perdus dans le désert. Ils sont épuisés et assoiffés et leur progression sous le soleil de plomb se fait de plus en plus lente.

Pécuvard : Tu crois que c’est encore loin, Bouchet ?

Bouchet : Qu’est-ce qui est loin, Pécuvard ?

Pécuvard : Là où nous serons sauvés.

Bouchet : Il faut croire que nous serons sauvés, Pécuvard, il faut y croire, sinon nous sommes foutus. Lire la suite

Tonino Guerra – Il pleut sur le déluge (Extraits) [2018]

anne sophie de bassof3
©Anne Sophie de Bassoff 

 

« Tu crois, Giorgio, que la vie est très longue, mais ce n’est pas vrai. Quand viendra le jour où tu devras mourir, tu t’apercevras que ta vie est tout entière dans ce jour-là, et tu ne te souviendras plus du passé. »

Mikhaïl Matveevitch Schwartzman est en train de construire une cathédrale démontable (voilà ce qui m’est venu en tête en voyant ses tableaux). L’énorme édifice gît en morceaux dans cette pièce et de temps à autre, quand arrivent les chanceux auxquels il prend plaisir à montrer ses travaux, la cathédrale est reconstruite pièce par pièce. Quelque chose qui pourrait évoquer une construction gothique faite de moulures qui se chevauchent en toile d’araignée pour soutenir des broderies de pierre. On dirait plutôt que se hissent vers le ciel des structures mécaniques formant un organisme industriel, empreint de spiritualité et du lointain souvenir des fresques et de la grande peinture du passé. Tout le temps où j’ai observé ce vieil homme magnifique, j’ai compris qu’il est de plus en plus prisonnier de la cathédrale qu’il bâtit. En effet, quand ma femme lui a demandé, alors qu’il avait un moment d’absence : « Mikhaïl Matveevitch, où sont vos pensées? », il a répondu naïvement : « C’est comme si j’étais avec moi-même. »

Lire la suite

Emma Santos – La malcastrée (Extraits) [1973]

emelyne duval 2©Emelyne Duval (https://www.emelyneduval.com/)

 

L’important c’était d’attendre l’avion pour le pays de nulle part, l’important c’était d’être là et de simuler. On avait assez d’imagination. On faisait le tour de notre tête à la place du tour de la terre.
Il y avait des chiffres aussi, des tas de pendules. On ne savait pas lire l’heure. Ils ne nous avaient pas appris, un oubli. On ne voulait pas de leur convention. On préférait regarder le ciel, le soleil, la lune. Pour nous, il y avait le jour et la nuit, le jour pour dormir ou se promener la nuit pour cambrioler les banques et les marchands de jouets. On était des hors-la-loi hors du temps.
Les autres, ils ont jugé, classé les mots et les couleurs. Ils leur ont donné un contenu, un sens, une forme. Tout était devenu fade. On ne voulais pas. Ils ont décidé à la hâte, sans réfléchir. Si jours plus un pour faire le monde, c’est un peu rapide… Nous on avait toute la vie pour faire la vie.

Si tu t’arrêtes d’écrire tu sais que tu es seule. Pour le moment tu planes. Surtout surtout il faut écrire vite sans s’entendre, il faut se saouler de mots. Si tu t’écoutes tu trouves tout idiot. Il ne faut pas, il faut parler pour parler. Ne parle jamais pour dire quelque chose. Évite la sincérité, fuis-la même, personne ne t’écouterait. Les mots, les vrais mots sont muets. Écris avec du vent, écris, écris vite. Des frissons des aperçus n’importe comment. Écris n’importe quoi, sans regarder, sans t’en rendre compte. Écris des dedans. Écris les yeux fermés.

Lire la suite