Arun Kolatkar – Kala Ghoda. Poèmes de Bombay (Chien Paria) [2013]

Mis en avant

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(la traduction française se trouve après le texte en anglais)

PI-DOG

1.

This is the time of day I like best,
and this the hour
when I can call this city my own;

when I like nothing better
than to lie down here, at the exact centre
of this traffic island Lire la suite

Ouvrir un livre pour en connaître le début (5)

Il s’assit. Près de la fenêtre face à son bureau. Il regarda la vue et les cheminées rouges. Il se retourna et regarda les murs blancs de la chambre.

Sa main arracha une petite bande rectangulaire du dessus d’une boîte de carton. Elle avait les côtés dentelés. Il y écrivit son nom. Puis ses mains la collèrent sur le mur avec un ruban adhésif.

« Shane », disait-elle.

Fatigué, il alla s’étendre sur le lit. Le plafond blanc était plus grand que lui. Ça l’énerva. Alors il y lança ses lourds souliers noirs. Le plafond les relança, mais le manqua. Une large blessure noire marquait maintenant le plafond blanc.

©Shane Brangan – Hourra pour Shane [L’oie de Cravan // 2009 // Traduit de l’anglais par benoit Chaput]

Varujan Vosganian – Le livre des chuchotements (Extraits) [2013]

Illustration by Josef Vachal

Les autres compagnons de mon enfance furent les odeurs. De tous les sens, l’odorat est celui qui se charge le plus de mémoire. Il suffisait d’ouvrir une porte sur une odeur familière pour que tous les événements liés à cette sensation vous reviennent à l’esprit. Une vie entière peut être décrite par ses arômes. On pourrait raconter mon enfance de la même façon.

[…]
Je commençais à comprendre les livres en les palpant, en les flairant. Je n’étais pas tout seul. Entre les pages, je voyais parfois un insecte rougeâtre. « Ne le tue pas, me prévenait grand-père. C’est un scorpion des livres. Chaque monde doit avoir ses propres créatures. Le livre en est un aussi, un monde. Toute créature est destinée à se nourrir des péchés et des erreurs du monde. Ce scorpion fait la même chose : il corrige les erreurs dans les livres. » Pendant longtemps je ne l’ai pas cru. Mais à présent, le narrateur, c’est moi, une sorte de scribe qui souhaite corriger les vieilles erreurs. Je suis un scorpion des livres.

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Jorge Luis Borges au Collège de France (vidéo)

https://videotheque.cnrs.fr/doc=619

Invité par le poète Yves Bonnefoy, l’écrivain argentin Jorge Luis Borges, âgé de 83 ans, donne une conférence au Collège de France, sur la création poétique.
Il répond ensuite aux nombreuses questions posées par son public, traitant de sujets divers tels que le rêve, le rire, le suicide, les liens existant entre la poésie et la peinture, la poésie et le cinéma, l’écriture en prose dans son oeuvre…

À propos de…(18) Michel Seuphor ( Par Hélène Gestern)

Michel Seuphor (colour lithograph with collage)

J’y repère également la présence de Michel Seuphor (anagramme d’Orpheus et pseudonyme de Ferdinand-Louis Berckelaers), un peintre et poète belge oublié aujourd’hui, dont l’oeuvre m’a offert un jour, alors que je ne m’y attendais plus, des retrouvailles bouleversées avec la puissance étoilée du langage.

©Hélène Gestern – Armen [Arléa // 2020]

Geneviève Desrosiers – Nombreux seront nos ennemis (Extraits) [1999]

©Joaquim Cauqueraumont

Bienvenue

Bienvenue
mon conquistador, mon frigidaire, mon
auréolé, ma marque grise, mon charbon, ma
craie blanche, mon irrémédiable, ma colle
de charpentier, ma roche,
Bienvenue
mon sémiologue du tout, mon bâton de
baseball, ma poque de hockey, mon gardien
de tous les buts, mon billard à huit trous,
mon infini absurde, mes beaux yeux bleus,
Bienvenue
mon givre d’été, mon hibou sur les toits,
mon un et demi, mon char à trois roues,
on abstraction lyrique, ma poésie
fangeuse, mon noir éclairé, mon sauvage
civilisé, ma croix en forme de cercle, mon
patient, mon éternel éphémère,
Bienvenue
mon saint damné, mon carré blanc sur fond
blanc, mon briquet rose, mon monstre, mon
cœur ensanglanté,
Bienvenue, bienvenue ma plaie parfaite,
Bienvenue
mon gâteau sur roues,
Bienvenue
mon poignard cassé,
Au revoir
Bienvenue.

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Arno Calleja – la maladie (Extraits) [2005]

© Ilya Green

C’est la maladie qui donne la pensée c’est la maladie qui donne la parole qui donne l’envie de parler La maladie est une force une singularité une nouvelle manière de sentir et de penser la maladie redouble la pensée Par la maladie je peux me voir penser je me vois sentir je me voix différent par la maladie je m’observe je vis et je me vois vivre je sens la différence dans la maladie La maladie donne un autre corps la maladie est une expérimentation je ne suis pas un individu je sus une vie qui s’expérimente je n’ai rien à choisir je suis comm’en laboratoire je suis observé je mets une blouse blanche et je m’observe derrière la vitre je suis des deux cotés la maladie est en vis-à-vis avec la vie Je vois la vie la vie malade et je dis oui je dis oui à l’expérience avec ma blouse blanche je tente d’exister dans la maladie La maladie est une possibilité de parler est une possibilité d’expérimenter différemment sa parole la maladie est une possibilité de s’entendre penser à savoir de voir la pensée la maladie est une possibilité de penser par la vue d’observer la pensée derrière la vitre Je mets la blouse dans le laboratoire pour rester propre pendant l’observation pour être crédible aux yeux des subventionneurs je reçois l’argent public pour penser ma maladie pour vivre différemment en expérimentant la pensée malade je ne suis plus un individu je suis un protocole d’observation je suis une chose malade qu’on observe et depuis que je suis devenu une chose l’état me donne l’argent pour me mettre derrière une vitre pour me vitrer dans la maladie pour observer mon corps parlant et expérimenter mon corps parlé L’Etat me donne de l’argent pour me cloîtrer dans le laboratoire l’Etat me donne une blouse l’Etat me créé un emploi fictif pour que j’expérimente la fiction de la parole et je multiplie la fiction en me voyant penser en double de l’autre côté de la vitre l’Etat me dit « observe le malade que tu es pour faire parler le symptôme » et j’observe le malade que je suis pour parler dans la maladie que j’ai l’Etat me dit « observe le malade que tu es pour intensifier la parole malade qu tu parles » et j’observe le malade que je suis pour intensifier la parole de la maladie que j’ai Je fais mon rapport Je passe devant une commission Je rapporte mes découvertes à l’Etat et l’Etat subventionne la révolution et la maladie est l’avenir de la révolution

[…]

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Nicoleta Esinencu – FUCK YOU, Eu.ro.pa! (Extraits) [2003 // 2016 pour la traduction française]

©Hélène Amouzou (https://www.heleneamouzou.be/)

Dans mon enfance je n’ai jamais su qui était Harry Potter.
Et je crois que  je l’ignore encore.

À l’école, nous étions tous les petits-enfants de Lénine.
Nous lisions des livres sur Ion Soltas.
Sus son héroïque exploit.
Mais tout n’était pas tout à fait tel qu’il était écrit dans les livres ou comme nous le racontait notre institutrice à l’école primaire.
En fait, moi, je crois plutôt ce que me racontait mon frère.
C’était l’hiver et il y avait du verglas.
Ion Soltas ne s’était pas réveillé ce matin-là avec l’idée de mourir pour la patrie.
Il ne connaissait pas le mot « embrasure ».
Il se demandait seulement quand il avait mangé des beignets pour la dernière fois.
Il a glissé et il est tombé la poitrine contre la mitraillette.
Ses derniers mots n’ont pas été : « Je meurs pour la Patrie ! »
Ses derniers mots ont été : « Putain de bordel de merde de verglas ! »

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Anne Serre – Voyage avec Vila-Matas (Extraits) [2017]

Mais en règle générale je n’aime pas beaucoup voyager avec quelqu’un car je n’aime pas parler en voyage et surtout le matin. Comme mon vieil ami le compositeur italien Giacinto Scelsi que j’ai connu à vingt ans lors d’un voyage à Rome et qui est mort le 8.8.88 car le 8 avait toujours représenté un signe puissant dans sa vie et sa destinée, je parlais de moins en moins le matin. Giacinto, lui, mais il avait quatre-vingts ans, avait même décidé de ne pas parler avant trois heures de l’après-midi. Si bien que lorsqu’on vivait chez lui, Via San Teodor, 8, comme je le faisais chaque fois que j’allais à Rome pour le voir, on avait toute la matinée, le déjeuner et le début d’après-midi libres avant de le retrouver vers quinze heures où alors il pouvait commencer à parler avec vous de sa belle voix qui roulait gracieusement les « r » et parlait aussi bien l’italien que le français, l’anglais et l’espagnol.

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Edouard Sablier – De la Perse à l’Iran (Extrait) [1980]

Les chevaliers du muscle

Chaque matin, sur le coup de six heures, Chir Khoda, le célèbre gymnaste, dont le nom signifie « le lion de Dieu », fait retentir sur les ondes de Radio Téhéran son formidable tambour. C’est pour les athlètes assemblés dans les « zourkhanés », xystes aux décorations murales retraçant les exploits des héros nationaux, le signal de l’exercice quotidien. Cette gymnastique, où la rythmique se combine avec le maniement d’haltères, est la meilleure explication de la race vigoureuse que l’on trouve ne Iran.

A vrai dire, le « Zourkhané » développe surtout le torse et les bras; avec leur « brioche » aérophagique, leurs muscles arrondis, ses adeptes ressemblent plus aux protagonistes ventripotents de la lutte japonaise qu’à des athlètes façonnés selon les canons greco-romains de la beauté virile. Comme il arrive souvent en Orient, le sport pratiqué dans les « zourkhanés » correspond plus à une chorégraphie sacrée qu’à de véritables exercices physiques. Son origine remonte aux « pahlavan », les héros légendaires qui s’apparentent à nos chevaliers. Les Persans ne manquent jamais d’ailleurs de prétendre que la chevalerie médiévale est originaire de leur pays.

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Michel Peissel Arthaud – Mustang royaume tibétain (Extraits) [1967]

Les Pundit

Nos cartes (de la section topographique indienne de 1926) devenaient maintenant tout à fait trompeuses. Parce que le Népal avait été fermé et interdit jusqu’en 1950, tous les renseignements géographiques concernant ces régions lointaines et inaccessibles ont été glanés par des agents secrets, les mystérieux informateurs pundit. Il s’agissait d’Indiens de souche népalaises que les Britanniques avaient formés pour voyager sous divers déguisements, au Tibet et dans l’Himalaya, en portant des carnets de notes cachés dans leurs moulins à prières et des chapelets sacrés bouddhistes de cent grains, au lieu des cent huit grains habituels, afin de pouvoir compter leurs pas. À l’intérieur de leur bâton de marche, ils cachaient des thermomètres qu’ils glissaient la nuit dans leur bouilloire pour estimer l’altitude à laquelle ils se trouvaient. Ainsi équipés, ils partaient déguisés en pèlerins pour des voyages qui parfois duraient six ans. Au prix d’incroyables difficultés, toujours déguisés et craignant d’être reconnus, ils mesuraient à pied chaque vallée et chaque col des confins inaccessibles de l’Himalaya. Le nom d’un grand nombre de ces explorateurs pundit est demeuré secret jusqu’à nos jours, car ils n’étaient désignés que par des chiffres ou par des initiales.

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Chez les autres (9)…

question posée à un bibliothécaire en 1976
« Pourquoi les peintures anglaises du XVIIIe ont tellement d’écureuils, et comment faisait-il pour les apprivoiser et faire en sorte qu’ils ne mordent pas le peintre ? »

 

« À une époque où Internet n’accueillait pas encore nos réflexions les plus étranges et les contenus les plus farfelus, vers qui tournait-on lorsqu’une question nous obsédait ? Vers une encyclopédie, si l’on avait la chose d’en avoir une sous la main, ou vers la bibliothèque du coin, avec des bibliothécaires pour réaliser les recherches à votre place, et fournir une réponse fiable.

La New York Public Library dispose, dans ses archives, d’une boite complète remplie de questions posées par des usagers, sur une période qui s’étend des années 1940 aux années 1980. En tant que lieux de connaissance et de savoir, les bibliothèques étaient identifiées comme des interlocutrices idéales pour toutes sortes de questions. »

 Avant Google, on posait nos questions bizarres aux bibliothécaires (Article)

Susana Moreira Marques – Maintenant et à l’heure de notre mort (Extraits) [2019]

polaroid-mort-perime03 William Miller©William Miller (https://www.williammillerphoto.com/)

 

Les hirondelles ont déjà fait leur nid sur la porte de derrière ; c’est ainsi que tous les ans H. se rend compte de l’arrivée du printemps. Ce sont des oiseaux utiles et, en plus, jolis, pour lesquels il a toujours eu une prédilection. Mais à présent il se met à regarder les hirondelles comme jamais, car il n’assistera peut-être pas à un printemps de plus.


Trente-huit jours, c’est en moyenne le temps qu’une personne a mis, l’année dernière, à mourir chez elle dans ces villages et petites villes, dans un rayon de mille sept cent vingt-huit kilomètres carrés.
Si tu ne veux pas connaître la réponse ne pose pas la question. Lire la suite

Marie-Hélène Lafon – Joseph (Extraits) [2014]

1200px-Constant_Troyon_001Peintre : Constant Troyon

 

Quand on rentre dans une étable bien tenue, l’odeur large des bêtes est bonne à respirer, elle vous remet les idées à l’endroit, on est à sa place. Joseph avait toujours retrouvé ça dans sa vie, même aux pires moments. Il avait surtout aimé s’occuper des veaux qui grandissaient tous dans les fermes avant la mode de les vendre à trois semaines pour l’engraissement en Italie ou ailleurs ; même dans les grands troupeaux comme celui des Manicaudies il n’aurait jamais confondu un petit avec un autre, il ne leur faisait pas de manières, on n’avait pas le temps et tout le monde se serait moqué ou l’aurait pris pour un original, mais il avait juste la patience qu’il fallait, sans se laisser déborder. En entrant dans une étable ou en voyant un troupeau dehors, à l’herbe, il savait au premier coup d’œil, et aussi à l’oreille, si les choses allaient comme il faut. Il n’avait pas toujours eut le choix, il avait dû, certaines fois, travailler dans des conditions qui lui tordaient le ventre mais il n’était jamais resté longtemps dans ces fermes. Il avait appris à se méfier des gens que les bêtes craignaient, les brutaux et les sournois, surtout les sournois qui cognent sur les animaux par-derrière et leur font des grimaces devant les patrons. Lire la suite

Fulgurance (15)… Glenn Branca

Sarah Meyers Brent
Artiste : Sarah Meyers Brent (https://sarahartist.com/)

 

J’essaie de ne censurer aucune de mes émotions, même si beaucoup d’entre elles sont laides. Ce n’est pas parce que c’est laid que ça n’existe pas! Et si ça existe, ça ne doit pas être ignoré. Si je me livre aux émotions laides, je suis aussi capable de m’ouvrir à de belles émotions. Ce que je désire expérimenter deviendrait vite très ennuyeux, pour moi, si je n’aboutissais qu’à un morceau de musique morte!

©Daniel Caux – Entretien avec Glenn Branca [1989]

 

Petite réflexion pour une tasse de café (1)

par Carine Guérandel [ extrait de l’article « La socialisation corporelle et l’école // Dossier « Le corps dans la société, un corps sous contrôle ? » // NDD – L’actualité de la danse – Automne 2014 #61]

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©photographie : Joaquim Cauqueraumont

 

Si l’entretien du corps est une préoccupation récurrente des sociétés à toutes les époques, le 20ème siècle est habituellement considéré comme celui porté sur le souci du corps. L’avènement de la société de loisir et de consommation serait propice au narcissisme et à la libération des corps. Dans cette perspective, le corps fait l’objet de toutes les attention : on veut le garder en bonne santé, mince, beau et jeune le plus longtemps possible. Les individus l’utilisent comme moyen de se distinguer et d’affirmer leur singularité en usant d’attributs (habits, cosmétiques, coiffures, accessoires, gestuelles, accent langagier) ou en marquant directement la chair (piercing, tatouage, scarification, chirurgie esthétique, production de muscle ou perte de poids conséquentes). Cependant, Christine Detrez insiste sur la normalisation de cette apparente libération des corps et sur le caractère sacré et symbolique du corps dans nos sociétés. Les débats et les réactions autour du clonage, du trafic d’organes, de la maltraitance ou de la prostitution en constitue des exemples marquants. En étudiant la pratique des seins nus sur la plage, Jean-Claude Kauffman montre bien que les pratiques les plus libérées en apparence des contraintes sont en réalités fortement codifiées mais surtout implicites et incorporées. Éloignée de l’idéal d’un corps en fusion avec la nature défendu par les adeptes, cette nudité normée (limitation des usages et des lieux où elle est autorisée) se travaille : le corps nu peut s’afficher quand il est musclé, épilé, bronzé, mince, jeune, sans odeurs, etc. « L’homme est moins que jamais libéré de son corps, puisqu’installé dans un soucis permanent de soi dans une dialectique amour-haine où le corps réel, avec ses rides et ses bourrelets, est déprécié par le même mouvement, qui en même temps, magnifie le corps idéal. Parfois c’est même un corps idéel, irréel qui est posé en idéal : le corps des publicités ou des affiches de cinéma est un corps retouché, parfois même photo-monté par l’assemblage de parties provenant de mannequins différents. » Lire la suite

mes rêves de la nuit ont été encombrés de librairies… (1) Le Monte en l’air (Paris)

©photos : J. Van Goethem

Adresse : 2 Rue de la Mare, 75020 Paris, France

Site : https://montenlair.wordpress.com/

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