Marcel Béalu – L’air de vie / Poèmes 1936-1956 (Extraits) [1958]

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Une échelle de feu pour grimper dans la lune
Une étoile en papier pour rire de la nuit
Une couronne de fou pour chanter dans le vent
Un grand avion doré pour aller jusqu’en Chine
Un masque de héros pour plaire à mon neveu
Un pull-over de star pour séduire ma cousine
Un cri du cœur pour être aimé des Dieux
Un miroir-à-péchés pour contempler mes crimes
Un couteau bien affilé pour égorger mes remords
Un coffre-fort à âme pour le jour du jugement
Une nuit d’amour pour oublier mon amour
Un tiroir secret pour cacher ma peine
Et pour croire au bonheur un oiseau de décembre

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COMPLAINTE DES TEMPS PAS GAIS

Il y avait dans la cave
Trois bouteilles de champagne
On déboucha la première
Quand papa revint de guerre
Pour la tante d’Angoulême
On déboucha la deuxième
Et pour la communion
De ma sœur qu’en était fière
On déboucha la troisième

Dans la cave il n’y a plus
Que de l’eau quand il a plu

La vie a tout emporté
Tout saccagé tout brisé

Il ne reste que le vent
Le vent qui souffle en tempête
Sur les choses et les gens
Vent des jours et vent de fêtes
Agitant aux trous béants
De la cave et du grenier
Les toiles des araignées

Notre tante d’Angoulême
Est morte sans héritiers

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Un avion ronge le ciel
En perforant mon silence
Le néon brûle son rêve
Aux fenêtres de mes nuits
Il faut rire avec son temps
Si ce n’est pas le bonheur
Qu’on cherche à cent dix à l’heure
C’est l’oubli du cimetière
Je déjeune au frigidaire
Je m’habille à la radio
Et quand je ne sais plus vivre
Je m’en vais au cinéma
Regarder s’épanouir
Les sabelles les protules
Et les pédicellina

©Livre : Marcel Béalu – L’air de vie / Poèmes 1936-1956 [Seghers // 1958]
©Dessin : Roger Toulouse

L’agenda des mots : La Grande Droguerie Poétique [Du 30 mars au 7 mai 2017 // Musée Magritte // Bruxelles]

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La Grande Droguerie Poétique, c’est l’expression poétique objectivée. Cette année, elle rend un hommage incandescent à René Magritte, l’exposition aura lieu du 30 mars au 7 mai, au Musée Magritte évidemment.

ArticleUn « Petit Musée Temporaire de la Grande Droguerie Poétique »

Plus d’infos: http://www.grandedrogueriepoetique.net

 

A propos de…(6) : Heiner Müller (Par Jean Jourdheuil)

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Quand il marchait, il posait le pied, la pointe du pied, avec souplesse, exactitude et prudence, comme si’l vérifiait instinctivement que le sol était bien toujours là où il s’était trouvé la veille. Cela lui donnait une démarche curieuse, légère. Il trottinait avec grâce. la moitié supérieure de son corps n’était pas affectée par ce trottinement. Aucune pesanteur. Il marchait avec aisance, à son rythme. Il dansait. Quand il écrivait il ne comptait par les syllabes. Il écrivait d’instinct avec les pieds selon la formule recommandée par Nietzsche pour faire danser les mots et à l’occasion les concepts.

©Extrait tiré de l’article « Heiner Müller : Le texte comme matériau musical
net: http://www.ensembleinter.com/accents-online/?p=5910
©Photo : Joseph Gallus Rittenberg

Ernest Delève – Alors beauté… [1961]

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Alors beauté tu es venue tu m’as je crois demandé l’heure je resterais là dans la rue devant toi pour l’éternité
Et devant toi voir-être vu et pénétrer dans l’inconnu devenir ta raison secrète
Etre éclairé par le mystère et être admis par l’interdit être écouté par l’inouï et reflété par la merveille et le mirer aussi bien qu’elle

Tes yeux d’enfant enclos dans l’ombre deviendrais-tu plus belle en montant l’escalier et de grâce parfaite au septième palier
Et les fleurs du mancenillier sur le papier peint de sa Chambre

Tes yeux jardins construits autour d’un nocturne sous la rosée jardins ornés de longs cils pour que l’ombre soit  irradiée
Bouche de promesse profonde langue claire en pleine saveurta bouche où les mots se confondent avec des fruits avec des fleurs

Tes lèvres commençant à dégrafer ta chair tes yeux et leur parure nuptiale de lumière
Mais quel pacte as-tu fait de toute ta souplesse avec cette ombre aux hanches de plus en plus à l’aise
Ta jeunesse en moi fut longuement sous-entendue et maintenant tout commence
A prendre forme à prendre seins à prendre hanches et à passer sa taille au travers d’un anneau
Et mon passé célèbre grandes fêtes de musc pour l’éveil du duvet aux ombrages d’un ange pour toutes lunaisons dans la perle de jais
Pour les premiers accès généreux de ton coeur et ce premier souci d’offrir
Toujours le plus beau rouge à la bouche des hommes les plus beaux cils à leur approche

Suprême accroissement des grâces sous tes robes que le dernier instant tout sur toi dissipé
Erre de soie qui se dérobe

Déjà tes seins font jusqu’au bout l’éloge de ton corps coupes parfaites justes mesures jusqu’à la goutte en trop du bonheur partagé
Une coupe à prendre pour être ivre pour être heureux recevoir l’autre
Une seule goutte tout le philtre m’inonde une goutte de chair suprême à l’apogée
Intensément les yeux fermés l’avide orgie tenant  entre ses lèvres la chère obole prie
Pour être décantée par le plus haut niveau où peut atteindre l’hymne
Et faire aux mystères tout bas le dépôt sacré de lie
Pour devenir l’amant de ces vapeurs sublimes
Tu respires chaque fois ton corps va jusqu’au bout de la beauté
Les attributs de la danse n’ont plus pour liens que ce qui vibre
Dans tes bourses magiques ton cœur compte notre trésor qui est toujours d’un astre d’or à l’effigie
Du grain de beauté de la vie au contour de fleur ravie au teint de phébé brunie
C’est là entre tes seins que je creuserai la fosse mythique où mettre à l’abri
Mon âme et c’est là fille de mère blanche que tu m’as montré sur ta peau noire
Le baiser de la fée un rien un peu de lait un peu de moire
Un peu de jour au fond du puits un vague voile dans la nuit comme un fantôme de nuage
Comme un hôte prodigieux dont il ne reste au réveil que blason nébuleux et taches desséchées.
A la place de l’orage
Et de toutes les incarnations nocturnes de la beauté qui ont perdu chez moi leurs mystères
La blancheur évaporée m’a laissé tout ce grand corps somptueux noir

Je veux te prendre les offrandes et aussi soûler ma boucle à ta peau noire comme le sang des lèvres qui ont sucé des mûres
Et à ta rougeur sous la nuit je veux boire et sous ce noir émerveillé
Ce sont orgies de couleurs ce sont vendanges de lueurs ce sont des grappes de mirages des lointains éclairs de chaleur
Et des apparitions indécises d’or rouge des fuites de nuages dévoilant des buées sur la fraîcheur des trésors des sèves sombres des fumées
Des reflets de fête dans le vin distribution de pourpre pour les âmes
Pourpre qui s’évapore et se poursuit en rêve pourpre qui e déchire pour être faite femme
Entre tes hanches chant alterné en l’honneur de ta grâce qui bouge
Il y a l’endroit incendié comme par le baiser du fer rouge
C’est la forêt réduite à son trésor la fouille dans la terre où naissent les statues
C’est la langue de gazelle buvant le fond de l’ombre et c’est langue assoiffée pendant dans la forêt
C’est le vautour somptueux des désirs satisfaits
Noces venant de loin tentation de Saba à la robe velue fendue du haut en bas
Fleur comme celle du corail au ventre du navire
Naufrage pour force l’île élue à s’ouvrir cette île où est l’accès au bonheur sans mélange
Où l’ombre sur sa chair sent l’extase grandir des taches vives par où transparaît l’ange
L’île pleine d’eau douce comme des amphores de coraux…

©Livre : Je vous salue chéries [Editions des Artistes // 1961]

Image : Couverture d’un numéro du magazine « Avant Garde » [1968-1971]
net: http://avantgarde.110west40th.com/

Charles Dantzig – Encyclopédie capricieuse du tout et du rien (Extraits) [2009]

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LISTE DES ODEURS DES VILLES

Getaria, près de Saint-Sébastien, sent le poisson, l’eau de port, la saumure, le mazout. Comment se fait-il que l’odeur algueuse des ports soit pourtant celle de l’évasion?

LISTE DE L’AVION

Je suis assis entre un homme debout dans l’allée qui s’assure d’avoir éteint son téléphone portable et mon voisin, côté hublot, qui tape un glossaire de termes économiques sur son ordinateur portable. Portable, portable, tout est portable. Longtemps, l’homme a été le seul à l’être: il partait avec une valise et laissait sa vie sur place. Partir avec soi! C’était déjà bien lourd. La technique était telle que, sans être grossier, on pouvait ne donner de ses nouvelles que tous le sdix ou quinze jours. Quinze jours de solitude, c’est-à-dire de bonheur, à marcher en sifflotant dans la pampa. (C’est moche comme tout, la pampa, à ce qu’on m’a dit.). Comme on lui a inculqué que la solitude est une maladie, l’homme s’est transformé en tortue à antennes qui transporte son bureau sur son son dos, et les instruments de ce qui le lie. Moi-même, d’ailleurs…Allô?…

Dans ses carnets des années 1940 (The Forties), Edmund Wilson décrit toujours ce qu’il voit par le hublot des avions: et on y voit les côtes, la terre. Notre rapport au monde a sans doute changé depuis que nous volons au-dessus des nuages: les espaces intermédiaires ne comptent plus dans notre esprit. Les trains à grande vitesse y contribuent également: La France et plusieurs pays d’Europe sont devenus, comme les Etats-Unis, de riches métropoles régionales reliées entre elles par un réseau de transport ignorant les pays de passage. enfin un monde sans escales!

LISTE DES FRANÇAIS

Les français, peuple le plus social de la terre. Je n’explique pas autrement la voix susurrante des hôtesses dans nos aéroports, énonçant des messages auxquels on ne comprend rien. Ils sont faits pour cela. C’est le pays des finesses, des allusions, de l’entre-nous et tant pis pour les autres, la vraie patrie des Sibylles. Qu’on trouve ça bête quand on revient d’ailleurs!

LISTE TUANTE DES QUALITES DE TRISTESSE

La tristesse à la Musset d’Oriane de Guermantes quand, à la fin d’A la recherche du temps perdu et d’une vie, elle dit au narrateur : « Adieu, je vous ai à peine parlé, c’est comme ça dans le monde, on ne se voit pas, on ne se dit pas les choses qu’on voudrait se dire; du reste,, partout, c’est la même chose dans la vie. Espérons qu’après la mort ce sera mieux arrangé. »

LISTE GRACILE DES MOMENTS GRACIEUX

Quand un grand adolescent prend sa mère par la taille et l’embrasse.

Quand deux personnes que vous n’aviez pas vues vous abordent pour vous saluer. On discute un instant, il s’éloignent, c’était berçant. Surtout si c’était un beau couple. Un beau couple est une grâce. Je peux devenir amoureux d’un beau couple. C’est clos comme un coquillage, un beau couple. Cela représente une sorte de pureté, comme tout ce qui réussit à former une unité à deux.

LISTE DES AVANTAGES ET DES DÉSAVANTAGES DE L’AMOUR

« Et j’aimais beaucoup moins tes lèvres que mes livres », dit Tristan Derème dans un poème. Au moins une fois dans ma vie, j’aurai pu dire: « J’aimais beaucoup moins mes livres que tes lèvres. » L’amour nous sort de nous-mêmes.

C’est l’amour qui fait de nous cet autre, ce paon, ce niais, ce béat, ce retors, ce distrait pour toute autre chose, cet idéaliste pratique, cette andouille.

Nous ne sommes pas obligés d’aimer qui nous aime. C’est même un piège que nous tend je ne sais qui, utilisant l’appât de l’amour.

LISTE DU DANDYSME

Pour faire de votre enfant un dandy, vous lui donnerez à regarder la série télévisée Chapeau melon et bottes de cuir, à lire le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, à écouter les premiers disques de Marianne faithfull, qui raconte dans ses mémoires que le comble du chic dans sa  dans sa jeunesse et dans sa bande consistait à lire A rebours, le roman de Huysmans. C’est fait. Votre enfant se créera des ennemis en étant simplement ce qu’il est.

LISTE DU SEXY

L’espace entre les seins d’une femme portant un tailleur échancré, équivalent de la naissance de l’aine au-dessus d’une ceinture d’homme: la piste de descente.

LISTE DES MOTS DES PAYS

Dans la vie pratique, le mot le plus français, me dit un Sud-Américain, est: « Pardon! » « Dans le métro de Pris, les gens se disent sans arrêt pardon, à cinq mètres de distance. « Pardon! Pardon! Pardon! Pardon! »; et d’un air sévère, car il s’agit surtout de ne pas se toucher. Aux Etats-Unis, on se bouscule et on grommelle « Fuck« , en Angleterre, on ne se touche pas et on ne parle pas.

LISTE DE LA PONCTUATION

Un journaliste pose un point où un écrivain poserait plutôt un deux-points. « Comme le cercueil passait devant Buckingham Palace, le monarque, se tenant à l’extérieur, fit une chose qu’elle n’avait jusque-là faite qu’une fois, pour un chef d’état. Elle inclina la tête » (Tina Brown, The Diana Chronicles, 2007) Cela s’appelle le sensationnalisme.

LISTE DE LA BOUGRERIE INSOLENTE

« Un jeune homme disait à ce bougre d’abbé d’Amfreville: -Monsieur, j’avais des cheveux qui me tombaient sur le cul- -Ah, monsieur, ils étaient bien heureux- »

LISTE DE LA PRESSE

La presse veut du feuilleton: durant les élections, il faut que tel candidat baisse pour remonter ensuite, apportant dans les vies moroses des gens de l’aventure qui leur fait acheter du papier. Surtout, surtout, elle veut qu’on lui donne raison. Elle fait en permanence des analyses de prédictions, et n’est pas du tout contente si le public, son seul juge, ne les confirme pas. En fêtant les gagnants et en accablant les perdants, c’est sa propre perspicacité qu’elle louange et le mauvais goût des seconds qu’elle hue.

Ce qui empêche le journalisme d’être au niveau de la littérature, à talent égal (c’est-à-dire, le plus souvent, quand un écrivain écrit dans la presse); c’est la mort. Le journalisme adore les morts, dont la quantité crée le mélodrame nécessaire à la vente et annule la réflexion sérieuse qui ferait fuir le public, la littérature s’intéresse à la mort, dont l’unicité crée le drame et engendre des réflexions parfois désagréables qui intéressent les lecteurs.

©Livre :  Charles Dantzig – Encyclopédie capricieuse du tout et du rien [Grasset // 2009]
©Image : William Engelen [Glissando series // 2013]