Michel Peissel Arthaud – Mustang royaume tibétain (Extraits) [1967]

Les Pundit

Nos cartes (de la section topographique indienne de 1926) devenaient maintenant tout à fait trompeuses. Parce que le Népal avait été fermé et interdit jusqu’en 1950, tous les renseignements géographiques concernant ces régions lointaines et inaccessibles ont été glanés par des agents secrets, les mystérieux informateurs pundit. Il s’agissait d’Indiens de souche népalaises que les Britanniques avaient formés pour voyager sous divers déguisements, au Tibet et dans l’Himalaya, en portant des carnets de notes cachés dans leurs moulins à prières et des chapelets sacrés bouddhistes de cent grains, au lieu des cent huit grains habituels, afin de pouvoir compter leurs pas. À l’intérieur de leur bâton de marche, ils cachaient des thermomètres qu’ils glissaient la nuit dans leur bouilloire pour estimer l’altitude à laquelle ils se trouvaient. Ainsi équipés, ils partaient déguisés en pèlerins pour des voyages qui parfois duraient six ans. Au prix d’incroyables difficultés, toujours déguisés et craignant d’être reconnus, ils mesuraient à pied chaque vallée et chaque col des confins inaccessibles de l’Himalaya. Le nom d’un grand nombre de ces explorateurs pundit est demeuré secret jusqu’à nos jours, car ils n’étaient désignés que par des chiffres ou par des initiales.

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Chez les autres (9)…

question posée à un bibliothécaire en 1976
« Pourquoi les peintures anglaises du XVIIIe ont tellement d’écureuils, et comment faisait-il pour les apprivoiser et faire en sorte qu’ils ne mordent pas le peintre ? »

 

« À une époque où Internet n’accueillait pas encore nos réflexions les plus étranges et les contenus les plus farfelus, vers qui tournait-on lorsqu’une question nous obsédait ? Vers une encyclopédie, si l’on avait la chose d’en avoir une sous la main, ou vers la bibliothèque du coin, avec des bibliothécaires pour réaliser les recherches à votre place, et fournir une réponse fiable.

La New York Public Library dispose, dans ses archives, d’une boite complète remplie de questions posées par des usagers, sur une période qui s’étend des années 1940 aux années 1980. En tant que lieux de connaissance et de savoir, les bibliothèques étaient identifiées comme des interlocutrices idéales pour toutes sortes de questions. »

 Avant Google, on posait nos questions bizarres aux bibliothécaires (Article)

Susana Moreira Marques – Maintenant et à l’heure de notre mort (Extraits) [2019]

polaroid-mort-perime03 William Miller©William Miller (https://www.williammillerphoto.com/)

 

Les hirondelles ont déjà fait leur nid sur la porte de derrière ; c’est ainsi que tous les ans H. se rend compte de l’arrivée du printemps. Ce sont des oiseaux utiles et, en plus, jolis, pour lesquels il a toujours eu une prédilection. Mais à présent il se met à regarder les hirondelles comme jamais, car il n’assistera peut-être pas à un printemps de plus.


Trente-huit jours, c’est en moyenne le temps qu’une personne a mis, l’année dernière, à mourir chez elle dans ces villages et petites villes, dans un rayon de mille sept cent vingt-huit kilomètres carrés.
Si tu ne veux pas connaître la réponse ne pose pas la question. Lire la suite

Marie-Hélène Lafon – Joseph (Extraits) [2014]

1200px-Constant_Troyon_001Peintre : Constant Troyon

 

Quand on rentre dans une étable bien tenue, l’odeur large des bêtes est bonne à respirer, elle vous remet les idées à l’endroit, on est à sa place. Joseph avait toujours retrouvé ça dans sa vie, même aux pires moments. Il avait surtout aimé s’occuper des veaux qui grandissaient tous dans les fermes avant la mode de les vendre à trois semaines pour l’engraissement en Italie ou ailleurs ; même dans les grands troupeaux comme celui des Manicaudies il n’aurait jamais confondu un petit avec un autre, il ne leur faisait pas de manières, on n’avait pas le temps et tout le monde se serait moqué ou l’aurait pris pour un original, mais il avait juste la patience qu’il fallait, sans se laisser déborder. En entrant dans une étable ou en voyant un troupeau dehors, à l’herbe, il savait au premier coup d’œil, et aussi à l’oreille, si les choses allaient comme il faut. Il n’avait pas toujours eut le choix, il avait dû, certaines fois, travailler dans des conditions qui lui tordaient le ventre mais il n’était jamais resté longtemps dans ces fermes. Il avait appris à se méfier des gens que les bêtes craignaient, les brutaux et les sournois, surtout les sournois qui cognent sur les animaux par-derrière et leur font des grimaces devant les patrons. Lire la suite

Fulgurance (15)… Glenn Branca

Sarah Meyers Brent
Artiste : Sarah Meyers Brent (https://sarahartist.com/)

 

J’essaie de ne censurer aucune de mes émotions, même si beaucoup d’entre elles sont laides. Ce n’est pas parce que c’est laid que ça n’existe pas! Et si ça existe, ça ne doit pas être ignoré. Si je me livre aux émotions laides, je suis aussi capable de m’ouvrir à de belles émotions. Ce que je désire expérimenter deviendrait vite très ennuyeux, pour moi, si je n’aboutissais qu’à un morceau de musique morte!

©Daniel Caux – Entretien avec Glenn Branca [1989]

 

Petite réflexion pour une tasse de café (1)

par Carine Guérandel [ extrait de l’article « La socialisation corporelle et l’école // Dossier « Le corps dans la société, un corps sous contrôle ? » // NDD – L’actualité de la danse – Automne 2014 #61]

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©photographie : Joaquim Cauqueraumont

 

Si l’entretien du corps est une préoccupation récurrente des sociétés à toutes les époques, le 20ème siècle est habituellement considéré comme celui porté sur le souci du corps. L’avènement de la société de loisir et de consommation serait propice au narcissisme et à la libération des corps. Dans cette perspective, le corps fait l’objet de toutes les attention : on veut le garder en bonne santé, mince, beau et jeune le plus longtemps possible. Les individus l’utilisent comme moyen de se distinguer et d’affirmer leur singularité en usant d’attributs (habits, cosmétiques, coiffures, accessoires, gestuelles, accent langagier) ou en marquant directement la chair (piercing, tatouage, scarification, chirurgie esthétique, production de muscle ou perte de poids conséquentes). Cependant, Christine Detrez insiste sur la normalisation de cette apparente libération des corps et sur le caractère sacré et symbolique du corps dans nos sociétés. Les débats et les réactions autour du clonage, du trafic d’organes, de la maltraitance ou de la prostitution en constitue des exemples marquants. En étudiant la pratique des seins nus sur la plage, Jean-Claude Kauffman montre bien que les pratiques les plus libérées en apparence des contraintes sont en réalités fortement codifiées mais surtout implicites et incorporées. Éloignée de l’idéal d’un corps en fusion avec la nature défendu par les adeptes, cette nudité normée (limitation des usages et des lieux où elle est autorisée) se travaille : le corps nu peut s’afficher quand il est musclé, épilé, bronzé, mince, jeune, sans odeurs, etc. « L’homme est moins que jamais libéré de son corps, puisqu’installé dans un soucis permanent de soi dans une dialectique amour-haine où le corps réel, avec ses rides et ses bourrelets, est déprécié par le même mouvement, qui en même temps, magnifie le corps idéal. Parfois c’est même un corps idéel, irréel qui est posé en idéal : le corps des publicités ou des affiches de cinéma est un corps retouché, parfois même photo-monté par l’assemblage de parties provenant de mannequins différents. » Lire la suite

mes rêves de la nuit ont été encombrés de librairies… (1) Le Monte en l’air (Paris)

©photos : J. Van Goethem

Adresse : 2 Rue de la Mare, 75020 Paris, France

Site : https://montenlair.wordpress.com/

Facebook : https://www.facebook.com/Le-Monte-en-lair-156587577743503/

Alexis Zimmer – Brouillard toxiques (Extraits) [2016]

vallée de la meuse 1930Brouillards dans la vallée de la Meuse, ca. 1930 (Collection Albert Humblet)

 

« La vérité n’est plus une adéquation, mais un pur fonctionnement. » Avec le pragmatisme, le philosophe américain William James a inventé une méthode d’évaluation des idées. Une idée, une vérité ne contiennent pas en elles-mêmes les raisons de leur pertinence ou de leur exactitude, ni d’ailleurs dans une sorte de correspondance ou d’adéquation plus ou moins étroite avec leur objet. L’évaluation d’une idée ou d’une vérité ne relève pas de l’essence, mais de l’effet, des conséquences pratiques qui s’en dégagent. « L’“aptitude à fonctionner” que doivent posséder les idées, pour être vraies, consiste en opérations particulières, physiques ou intellectuelles, réelles ou possibles, que les idées peuvent provoquer de proche en proche à l’intérieur de l’expérience concrète. » Comment fonctionne le discours de vérité produit par nos experts ? Dans La Meuse du 6 décembre 1930, on se demandait déjà « si les décès enregistrés en si grand nombre n’étaient pas l’effet de l’intoxication des victimes. Lire la suite

Georges Didi-Huberman – Eparses (Extraits) [2020]

Didier Zuili©Didier Zuili (bd : Varsovie, Varsovie [Marabulles // 2017]

 

Il s’est donc passé, devant une feuille à l’écriture presque complètement effacée par l’humidité, que la machine « intelligente » n’a pas su quoi faire. Elle n’a pas su voir, elle n’a pas su décider, elle n’a pas su mettre au point : c’est que la chose à voir était déjà floue. Leçon intéressante qu’il me prend l’envie d’extrapoler en allégorie sur le savoir historique lui-même : il y a, en effet, des choses, des êtres ou des événements pour lesquels il ne sert à rien de vouloir « faire le point », à tous les sens que peut prendre, optiquement ou épistémologiquement, une telle expression. Et pourquoi cela? Parce qu’un réel s’en est mêlé, qui compliquait singulièrement la réalité du document lui-même et, par voie de conséquence, sa condition de lisibilité.

Devant ces écrits en yiddish, en hébreu ou en polonais, conservés à l’Institut historique juif de Varsovie, devant ces feuilles de papier noyées par l’eau des sous-sols, je ne peux m’empêcher de repenser au Rabbi Menahem Mendel de Kotzk quand il effaçait ses écrits dans l’eau amère de son propre désespoir. c’est un peu comme si les documents d’Oyneg Shabes avaient été deux fois noyés : une fois dans l’eau hostile du sol de Varsovie, une autre fois dans l’eau émue des larmes dont ils témoignent. Car, s’ils sont encore lisibles, ces papiers ne doivent leurs messages – leur sens, leur adresse – qu’à une éthique de l’écriture qui n’ignore pas son intrinsèque fragilité devant les cris de douleur qu’elle cherche à transmettre, à rephraser. Gustawa Jarecka ne disait finalement (par écrit, bien sûr) rien d’autre : « Nous avons des nœuds autour du cou. La pression se calme-t-elle un instant, nous poussons un cri. Gardons-nous d’en sous-estimer l’importance. Maintes fois dans l’histoire ont retenti des cris de cette espèce ; longtemps ils ont retenti en vain, et ce n’est que bien plus tard qu’ils ont produit un écho. Documents et cris de douleur, objectivité et passion ne font pas bon ménage. […] Le désir d’écrire est aussi fort que la répugnance envers les mots. Nous haïssons les mots parce qu’ils ont trop souvent servi à masquer la vacuité ou la mesquinerie. Nous les méprisons car il pâlissent en comparaison de l’émotion qui nous tourmente. Et pourtant, le mot était jadis synonyme de dignité humaine et c’est le bien le plus précieux de l’homme. »

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Thibaut Binard – Diagonal Doce (Extraits) [2008]

chad hagen©Chad Hagen (https://chadhagen.com/)

 

Il y avait la drogue et puis il y a eu le café. Celui-ci a formé une nappe de mercure pour recouvrir le premier élément et de l’extermination volontaire le monde passa soudain à travers des nerfs liés l’un à l’autre et formant des arcs qui fusaient et sympathisaient. Alors, la vie est devenue plus compacte, plus tendue, plus contact. Alors la vie est passée de la dilatation spleenesque sweet weed à la puissance ascensionnelle du cafesito del amor. Cette densification eut une conséquence drastique sur le temps : celui-ci était devenu plus court. Pour continuer la métaphore spatiale, le temps avait pris la forme d’une fibrille, pourrait-on dire, constituait le sens d’une vie, romantiquement et éternellement parlant, et l’index de cette notion ne comprenait plus les mots « relativisme », « apprentissage par la lecture », « dogmes et ontologies ». L’agression était agression du bon goût, de la norme, de la surface maussade de notre feuille hivernale ; elle était une férocité hilare et échaudée. Le jus d’une orange enamourée par le soleil aspergeait alors les gencives. Le café va très bien avec les cigarettes, le baiser aussi, et tandis que s’allumaient et que se consumaient les cigarettes, deux impératifs jouaient entre eux et se poursuivaient sans rire. Tu dois. Tu peux. Tu peux faire cela pour moi. C’est comme ça. C’est bien comme ça. Oui. Je peux t’assurer que nous sommes dans la bonne direction. Ça se précipite. Oui, tu dois faire comme cela. La découverte d’une telle conjonction est déroutante pour celui qui pense et se ravit de pouvoir conserver dans sa petite librairie personnelle les acquis de tous les ouvrages que celle-ci a accueillis ; elle lui fait dire « Dis donc, mec, est-ce que tu te rends compte que tu es dépendant, possédé, est-ce que tu réalises que tu dois ? » « Quelque chose. » « Au café. » Ce que l’on doit est difficile à saisir : à proprement parler, s’agit-il d’une chose, d’un sentiment ou d’un état de forme ? On en connaît bon nombre qui ont congédié le café de leurs mœurs ; ils ont par la même occasion laissé tomber des petites plaisirs comme la femme accrochée à l’anse de la tasse, le lit sur lequel cette tasse trouvait, aussi inconfortable fût-elle, une place, les nuits blanches accompagnées, etc. Ils sont retournés à la drum’n basse. Ou au yoga. Ou à l’étude. Quant à moi, je suis resté encore un moment à profiter de la décision. Lire la suite

!!!AVIS DE RÉÉDITION!!! (3)… 18 textes du domaine public par les Editions Jacques Flament

livres anciens

1 LES SOUVENIRS D’UN PAUVRE DIABLE – Octave Mirbeau
2 LES EXPLOITS D’UN JEUNE DON JUAN – Guillaume Apollinaire
3 EN CELLULE – IMPRESSIONS D’UN NIHILISTE – Isaac Pavlovsky
4 LE CRIME DE LORD ARTHUR SAVILE – Oscar Wilde
5 COUSIN ET COUSINE – Henry James
6 LES TROIS AMOURS DE BENIGNO REYES – John Antoine Nau (le premier lauréat du Prix Goncourt)
7 MES PRISONS – Paul Verlaine
8 EN FAMILLE – Guy de Maupassant
9 L’ERMITE ET LA FEMME SAUVAGE – Edith Wharton
10 LE PAYS DES AVEUGLES – Herbert George Wells
11 LA FANFARLO – Charles Baudelaire
12 Z. MARCAS – Honoré de Balzac
13 TAMANGO – Prosper Mérimée
14 LES OS – Arthur Conan Doyle
15 SAC AU DOS – Joris-Karl Huysmans
16 MÉMOIRES D’UN FOU – Gustave Flaubert
17 LA MORT DE DINAH – Emmanuelle Bove
18 RAGOTTE – Jules Renard

Présentation de l’éditeur, sur Facebook : Lire la suite

Pierre Vinclair – Les Gestes impossibles (Extraits) [2013]

david delruelle©Collage : David Delruelle (https://www.daviddelruelle.com/)

 

Interlude
Révolutions imaginaires

1999

Les histoires sont des ponts. Tristes ceux qui tombèrent.

Le canal qui les trempe les a recyclés, un temps ; fuyant, il finit de charrier les vaisseaux de capitaines revenus, en amont immobiles, une main sur le gouvernail l’autre au large visière. Ils passaient. Quels orateurs ! On les entend encore, qui disaient scandaleusement, faisaient des signes aux mannequins, chantaient avec des nœuds de cire dans la  gorge les vieilles casseroles qu’applaudit le public piqué des adolescents éternels – lorsque ceux-ci remuent, leur visage se craquelle. La poudre vole. Les traits de vieillards apparaissent dans ce carnaval des nations. Lorsque le spectacle s’achève, chacun se baisse et ramasse son fusil,

plante un pruneau dans l’œil de son voisin. Et caetera.

2000

Quand vint la fin de tout. Chacun fit vœu de pauvreté. Lire la suite

Céline Thoué – L’atelier (2020)

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Moulding of Adolf von Menzel’s hand (1900)

 

I

L’atelier est un port, un bateau, une jungle.

Un rocher, un désert, une altitude, une musique, une archéologie, une mémoire, une émotion.
Il est physique, géographique, c’est un lieu de repérage.
Un lieu instable, où l’on entre, où l’on se perd, où l’on perd.
Un aller, une venue, des allers et venues.
Des écrits, des traces, des dessins, du café, des traces de dessins, des traces de café.

Des hésitations, du doute, des brouillons, des brouillards, des ratés, des froissés, des taches, des réparations, de l’hirsute, du bien coiffé.
Un lieu protégé et à vif, un abri, un refuge.
Des pas, des kilomètres, des talons, un seuil à franchir, un tunnel, une rature, une improvisation.

Une concentration, une concertation, de la constance, de l’endurance, du laisser-aller, du laisser-passer.
c’est être en prise avec, ou sans
c’est
c’est

c’est se lever les matins, s’éveiller la nuit
c’est une mise à jour, une mise à nuit, un pluie battante et un ciel dégagé
un vol de buses, puis d’étourneaux,
des mustang au galop et un escargot.
Un aller, des retours, des allers-retours
un champ d’ortie, de luzerne
une forêt
un paysage
l’atelier est un paysage
mon atelier est un paysage


II

L’atelier est une planque, un arrière -pays, une mécanique. Il est fait de poulies.

Il est cendres et feu, effort et souffle, élastique .
Il est quai, salle d’attentes, train à grande vitesse, entrain, battement d’ailes.

Un rien qui devient quelque chose.
Un rien qui devient rien.

Il est eau douce et eau salée.
Il est la marée, haute, basse.
Il est ce que laisse la marée.
L’atelier est le ponton où je m’assoies. Le clapotis, la tempête. Lire la suite

Histoire des mots édités (2)… 5 lettres

498

En janvier 1968, pour protester contre l’occultation de la correspondance d’André Breton annoncée dans la revue parisienne l’Archibras, Mariën publie sous le manteau « En Hollande MMXVI », 5 lettres d’André Breton, au titre ambigu reprenant sans mention d’éditeur, cinq lettres de Breton à Goemans, Nougé, Mariën et Magritte, étalées entre 1926 et 1946 pour la dernière. Marcel Mariën adopte ici une position intransigeante qui sera la sienne quant aux ayants droit, aux interdictions et à l’occultation d’archives, consistant à passer outre ces recommandations et à publier malgré tout, ce qui lui vaudra, de la veuve de René Magritte au fils de Camille Goemans en passant Irène Hamoir, divers démêlés. Mariën ne fera jamais de déclaration publique quant à la paternité de cette édition, laissant volontiers planer le doute.

©Texte : Xavier Canonne – Le surréalisme en Belgique, 1924 – 2000 [Actes Sud // 2006]

 

Chaïm-Nachman Bialik – La ville du massacre (Poème complet)

Marc ChagallPeinture de Marc Chagall 

 

LA VILLE DU MASSACRE

(Poème-manifeste inspiré par le pogrom de Kichinew en 1903)

Dans le fer, dans l’acier, glacé, dur et muet
Forge un cœur et qu’il soit le tien, homme, et viens!
Viens dans la ville du massacre, il te faut voir
Avec tes yeux, éprouver de tes propres mains
Sur les grillages, les piquets, les portes et les murs,
Sur le pavé des rues, sur la pierre et le bois,
L’empreinte brune et desséchée du sang, de la cervelle,
Empreinte de tes frères, de leurs têtes, de leurs gorges.
Il te faut t’égarer au milieu des décombres,
Parmi les murs béants, leurs portes convulsées,
Parmi les poêles défoncés, les moitiés de chambres,
Les pierres noires dénudées, les briques à demi brûlées
Où la hache, le feu , le fer, sauvagement
Ont dansé hier en cadence à leurs noce de sang.
Et rampe parmi les greniers, parmi les toitures crevées,
Regarde bien, regarde à travers chaque brèche d’ombre
Car ce sont là des plaies vives, ouvertes, sombres
Et qui n’attendent plus du monde guérison. Lire la suite

Chez les autres (8)… Interview d’Yves di Manno

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La parution des Poèmes retrouvés de George Oppen dans l’excellente Série américaine chez Corti où tu as déjà publié plusieurs livres en tant que traducteur (Les Techniciens du sacré de Jerome Rothenberg, Paterson de William Carlos Williams et Poésie complète d’Oppen) et en tant qu’exégète de cette poésie (Objets d’Amérique) me conduit à te questionner sur ce second métier que tu exerces. Je sais que c’est, d’une part, pour gagner ta vie (dans ce cas tu signes tes traductions de divers pseudonymes que je ne révélerai pas ici), mais aussi en tant que « militant » d’une certaine poésie qui naît avec Pound (on te doit l’édition définitive des Cantos – traduction collective sous ta direction – ainsi que celle de La Kulture en abrégé) et les Objectivistes : c’est quelque chose que tu partages avec quelques-uns de tes amis, dont le précurseur Denis Roche. Peux-tu nous tracer quelques balises de ce parcours et préciser en quoi il a compté et compte toujours dans ta propre expérience d’écrivain – poète peut-être avant tout ? Lire la suite