Ayukawa Nobuo – Poèmes 1945-1955 (Extraits) [2017 pour la traduction française]

Mary Beth Edelson [Woman rising / Sky III, 1973]

1948

Sur l’étiquette de la bouteille de whisky
Il était écrit 1186 C’est à partir de cette année
Qu’avaient commencé mes ennuis
Mon permis de commettre un crime en poche
Il m’est arrivé de marcher dans la lointaine ville de Singapour
Sous le ciel bleu
Un jeune homme qui m’avait appris à lire Pascal mourait au front
Mais pour autant nous ne pouvions croire être en vie

Un écrivain allemande qui abhorrait la guerre
Nous avait montré un plat décoré
Il y était écrit 1850 C’est à partir de cette année
Que je devins un étranger
Qui se moquait bien de savoir
Dans quelle direction aller
Un jour mettant un bateau à l’eau
Je pensais à Peeperkorn qui s’était suicidé
Le lac Toba était calme
Les pagaies me donnaient sur tout le corps
La force attachait solidement à mes deux pieds le jugement et la tension
Il n’y avait pas d’oiseaux à plus forte raison de personne
La rive opposée était toujours tranquille comme le pays de la mort
Je savais
Que le soleil couchant teignait de rouge les épaule de ma veste
Que le clair de lune qui refroidit le monde éclairait mon front……

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!!!AVIS DE RÉÉDITION!!! (3)… Ivar Ch’Vavar – Hölderlin au mirador

3ème édition du long poème, en vers arithmonymes (tous les vers de Hölderlin au mirador ont onze mots), d’Ivar Ch’Vavar.

Réédité par les Editions du Corridor Bleu : https://www.lecorridorbleu.fr

Extrait de la présentation d’Yves di Manno :

« Car rien ne peut vraiment prévenir la surprise que réserve une première rencontre avec ce livre, qui marque une étape cruciale sur le parcours d’Ivar Ch’Vavar. À proprement parler, l’ouvrage ne ressemble à rien de ce que l’on entend sous l’intitulé le plus généralement répandu de « poésie » : il vient même battre en brèche, de prime abord, ses valeurs les mieux établis. Et je suis convaincu que certains esprits chagrins lui reprocheront sa trivialité (si ce n’est sa vulgarité), ses obsessions corporelles, sa tranquille obscénité, son insistance à évoquer les situations les plus scabreuses (et les matières les plus douteuses) – son manque de noblesse et d’élévation, en bref, alors que la poésie ne saurait être à leurs yeux que désincarnée, altière, tournée vers les hautes sphères de l’âme et les signes incertains du ciel… (Nous prévenons les tenants d’une telle conception de la poésie qui se seraient risqués au seuil de cet ouvrage, attirés par la présence dans son titre d’un poète allemand de renom, qu’ils peuvent d’ores et déjà le refermer : il n’a pas été écrit sous son règne, ni dans leur direction.)« 

Coup de pub…

Pour faire vivre « Leurs Livres », les Editions du Cactus Inébranlables (https://cactusinebranlableeditions.com/) ont décidé de proposer toutes les éditions de l’année 2020 (20 livres) au prix de 111 € (+ frais de port) au lieu de 221 € !

Pour commander ou pour plus d’infos, veuillez prendre contact via cactus.inebranlable@gmail.com

Dernières entrées dans ma bibliothèque

Iliana Holguin Teodorescu – Allez avec la chance ( Verticales Editions, 2020 // http://www.editions-verticales.com/fiche_ouvrage.php?id=449&rubrique=3)

Emmanuel Hocquard / Raquel – Orange Export Ltd. 1969-1986 (Flammarion, 2020 // https://editions.flammarion.com/orange-export-ltd/9782081503991)

Ayukwa Nobuo – Poèmes 1945-1955 (La Barque, 2017 // https://labarque.fr/librairie/livres/auteurs/ayukawa-nobuo/poemes-1945-1955/)

Jean-Philippe Querton – Délits d’initiales (Cactus Inébranlables Editions, 2020// https://cactusinebranlableeditions.com/produit/delits-dintiales/)

Charles-Ferdinand Ramuz – Les signes parmi nous (Zoé Editions, 2019 // https://www.editionszoe.ch/livre/les-signes-parmi-nous)

Martial Lengellé – Connaisez vous? Le Spatialisme selon l’itinéraire de Pierre Garnier ( Editions André Silvaire, 1979)

Miklos Szentkuthy – En marge de Casanova – Le bréviaire de Saint-Orphée # 1 (Vies Parallèles, 2015 // http://www.vies-paralleles.org/book/en-marge-de-casanova/)

Ella Maillart – Des monts célestes aux sables rouges (Petite Biblio Payot Voyageurs, 2017 https://www.payot.ch/Detail/des_monts_celestes_aux_sables_rouges-ella_maillart-9782228917650?cId=0)

Ivresse en vers

Illustration de Jean Cocteau tirée du livre « Opium »

Connaissance de l’ivresse (- Odilon-Jean Périer -)

O douleur chevelue adossée au comptoir
Du vieux cabaret où je fume
Belle dame dorée emprisonnant le soir
Dans cette lyre qui s’allume :

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Timothy Leary – Mémoires acides (Extrait) [1984]

©Bryan Lewis Saunders ((Shitty) LSD) http://bryanlewissaunders.org/

AUTOMNE 1960
NEW YORK CITY


Ayant passé la majeure partie de mon enfance dans les constructions romanesques, je me sentais attaché à l’ivre écrivain introverti. Mais Jack Kerouac avait quelque chose d’effrayant. Derrière les regards doux et sombres de bûcheron costaud, il y avait la grisaille des villes industrielles de la Nouvelle-Angleterre, la lourde méfiance des catholiques du Canada français. Voilà un garçon bien malheureux, me disais-je.
– Alors , docteur Leary, qu’est-ce que vous fabriquez avec cette tantouze communiste de Ginsberg et votre sac de pilules ? Vos drogues peuvent-elles absoudre de ces péchés mortels et véniels que Jésus-Christ, notre sauveur bien-aimé, unique Fils de Dieu, est venu effacer en donnant sa vie sur la croix ?
Plaisantait-il ? Oui et non.
– Pourquoi ne pas chercher à le savoir par nous-même demanda calmement Ginsberg.
Je produisis ma bouteille, comptai les pilules, et nous décollâmes tous ensemble.

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Andrzej Stasiuk – La Roumanie

©Joaquim Cauqueraumont (2019 / Maramures)

La Roumanie


Une heure du matin, hôtel Tisa à Sighetu Marmatiei. La réceptionniste endormie prend mes vingt-cinq euros, me donne la clé de ma chambre et une télécommande. L’hôtel est magnifique, néoclassique, il date de l’Empire austro-hongrois. Les hauts plafonds du hall et du restaurant sont encore couverts de dorures et de corniches en stuc. Mais la tristesse et le délabrement règnent dans les chambres. Les murs sont nus et sales. Des ampoules de faible puissance diffusent une lumière sinistre. Il n’y a pas d’eau dans la salle de bains. Il n’y en aura que le matin, et il apparaîtra alors la chasse ne fonctionne pas et que la douche asperge tout l’intérieur, y compris la lampe d’où des étincelles électriques se mettront à jaillir. On demande une chambre tranquille, pas du côté rue, et effectivement, les fenêtres donnent sur une cour laissée à l’abandon. Sauf qu’à six heures du matin, un chantier démarre dans cette cour, des échafaudages grouillent d’hommes qui s’interpellent et une pelleteuse charge les gravats sur un camion. On commence sa journée par réparer la chasse en écoutant les éclats de voix chantants des maçons.

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Pauline Sales – Normalito (Extraits) [2020]

©Gregory Adams ( instagram->@gregoryadam81)

Lucas – …Ma mère, je sais bien, elle aurait aimé avoir un petit HP, non pas que j’aille à l’hôpital psychiatrique, mais que je sois un enfant à « haut potentiel ». C’est fatiguant à gérer mais c’est valorisant. Ou si j’avais genre une passion, ouais, sûr, elle adorerait que je sois le meilleur à la flûte à bec ou au poney. Si je faisais au moins un effort pour avoir un petit truc du genre « il n’écoute que du Bach depuis ses trois ans et je n’ai rien fait pour, c’est naturel, ça lui vient naturellement ».
Mais j’écoute pas Bach. Ma mère j’l’étonne pas. Mon père j’l’étonne pas. Ma maîtresse j’l’étonne pas. Moi je sais pas si j’m’étonne. En même temps j’vois pas pourquoi je devrais étonner tout le monde. Je vis, c’est déjà bien. Je vis. Mais ça leur suffit pas.
Ce qu’on demande à un enfant quand il naît c’est d’être absolument normal. J’ai rempli ma part du contrat. Pourquoi il y a comme une déception ? Il faudrait être normal-différent-supérieur.
En fait c’est ce délicat passage entre bébé normal et élève moyen. Plus tu grandis, moins ta normalité est suffisante.
Tous les superhéros ont dû se battre contre quelque chose. Ils étaient orphelins, ils avaient une faiblesse qu’ils devaient protéger et ça devenait leur force.
Que doit accomplir un supernormal ?
Le temps que je me pose la question, je pense à autre chose, c’est normal ?
Ma vie c’est de la merde.
Ou c’est moi qui en suis une ?
J’ai regardé le trou des cabinets. Si je me jetais dedans je n’irais pas loin.

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David Scheinert – La figue sur l’ulcère (Extraits) [1949]

Illustration : Marek Rudnicki

La prière des aveugles

Sur la plaine que surveillent trois arbres affamés et tortueux comme des pions, sous un ciel où dorment les nuages, les aveugles du monde entier se sont réunis.
Ils ont de longues faces pâles et sont vêtus de noir.
Ils se sont agenouillés.
Seul reste debout, au milieux d’eux, un homme.
C’est une triste église que le pays qui les entoure.
Le vent joue lamentablement de l’orgue, comme s’il pensait à autre chose.
Sur cette plaine noire d’habits, l’homme debout a crié à Dieu d’une voix rauque :
« Eternel, nos yeux sont vides.
Les yeux des autres, Tu les as remplis de femmes nues, de libellules, de beurre blanc, de clochers et de flammes.
Ils sont maîtres de la nuit.

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Milena Jesenská – Les faubourgs

Il est au monde des choses infiniment émouvantes – et je ne songe ici ni à ce qui fait gémir notre humanité humiliée, ni à la maladie ni à la misère – mais à ce pincement au cœur, à cette brusque nostalgie de champs et de villages, de montagnes et de ruisseaux bordés de saules, d’une rangée de corps en mouvement moissonnant le blé et transpirant au soleil, de troupeaux de vaches que l’on croise sur la route après le coucher du soleil.

Si comme moi, vous avez grandi dans ces rues qui crucifient nos métropoles, vous saurez de quoi je parle.

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Edmond Haraucourt – Légende des sexes, poèmes hystériques et profanes (Extraits) [1882]

Philippe Bertrand (Scènes d’intérieur)

Solitude

À Me Etienne D…, magistrat.

Pendant que je suis là sur mon lit, seul et nu,
Tendant les mains à l’inconnu ;
Cherchant dans l’ombre épaisse une forme vivante
Pour l’étreindre dans mes deux bras ;
Inventant tout ce que la solitude invente
Pour se dédoubler dans les draps.

Pendant que le sang bout dans tes nobles artères,
Sceptre rutilant de mes pères ;
Pendant que je te tiens raidi gonflé tendu,
Sous l’édredon que tu soulèves ;
Pendant que je m’épuise à noyer ma vertu
Dans l’humidité de mes rêves.

Pendant que je me tords sur mon axe viril
Comme Saint Laurent sur son gril ;
– O femmes ! Qui dira la foule involontaire
Des pucelles qu’on fait moisir ?
Qui dira les doigts blancs dont l’effort solitaire
Gratte l’écorce du plaisir ?

À vous ! je songe à vous, chastes filles du monde

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Tanya Tagaq – Croc Fendu (Extraits) [2020]

©Tanya Tagaq (http://tanyatagaq.com/)

Inspire les petites peurs elles se changent en doutes en mots en idées en colère en haine en violence.
Expire les grandes peurs et les grands mots ils te retombent à l’intérieur c’est facile d’être ensevelie sous nos miroirs.
Inspire les petites peurs elles se chuchotent un chemin vers ta tête observe-les dis-leur merci d’avoir essayé de te protéger.
Expire la reconnaissance pour la beauté lovée dans tes instincts pour le courage d’aimer les petites peurs.
Inspire la dureté de l’amour inspire le parfum récompense récolte et mange mâche avale dévore tout le bon et l’amour qu’on te donne.
Expire le calme et la reconnaissance de la beauté lovée dans le courage qu’il faut pour ne pas fuir l’amour.

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Ouvrir un livre pour en connaître le début (5)

Il s’assit. Près de la fenêtre face à son bureau. Il regarda la vue et les cheminées rouges. Il se retourna et regarda les murs blancs de la chambre.

Sa main arracha une petite bande rectangulaire du dessus d’une boîte de carton. Elle avait les côtés dentelés. Il y écrivit son nom. Puis ses mains la collèrent sur le mur avec un ruban adhésif.

« Shane », disait-elle.

Fatigué, il alla s’étendre sur le lit. Le plafond blanc était plus grand que lui. Ça l’énerva. Alors il y lança ses lourds souliers noirs. Le plafond les relança, mais le manqua. Une large blessure noire marquait maintenant le plafond blanc.

©Shane Brangan – Hourra pour Shane [L’oie de Cravan // 2009 // Traduit de l’anglais par benoit Chaput]

Varujan Vosganian – Le livre des chuchotements (Extraits) [2013]

Illustration by Josef Vachal

Les autres compagnons de mon enfance furent les odeurs. De tous les sens, l’odorat est celui qui se charge le plus de mémoire. Il suffisait d’ouvrir une porte sur une odeur familière pour que tous les événements liés à cette sensation vous reviennent à l’esprit. Une vie entière peut être décrite par ses arômes. On pourrait raconter mon enfance de la même façon.

[…]
Je commençais à comprendre les livres en les palpant, en les flairant. Je n’étais pas tout seul. Entre les pages, je voyais parfois un insecte rougeâtre. « Ne le tue pas, me prévenait grand-père. C’est un scorpion des livres. Chaque monde doit avoir ses propres créatures. Le livre en est un aussi, un monde. Toute créature est destinée à se nourrir des péchés et des erreurs du monde. Ce scorpion fait la même chose : il corrige les erreurs dans les livres. » Pendant longtemps je ne l’ai pas cru. Mais à présent, le narrateur, c’est moi, une sorte de scribe qui souhaite corriger les vieilles erreurs. Je suis un scorpion des livres.

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Jorge Luis Borges au Collège de France (vidéo)

https://videotheque.cnrs.fr/doc=619

Invité par le poète Yves Bonnefoy, l’écrivain argentin Jorge Luis Borges, âgé de 83 ans, donne une conférence au Collège de France, sur la création poétique.
Il répond ensuite aux nombreuses questions posées par son public, traitant de sujets divers tels que le rêve, le rire, le suicide, les liens existant entre la poésie et la peinture, la poésie et le cinéma, l’écriture en prose dans son oeuvre…

À propos de…(18) Michel Seuphor ( Par Hélène Gestern)

Michel Seuphor (colour lithograph with collage)

J’y repère également la présence de Michel Seuphor (anagramme d’Orpheus et pseudonyme de Ferdinand-Louis Berckelaers), un peintre et poète belge oublié aujourd’hui, dont l’oeuvre m’a offert un jour, alors que je ne m’y attendais plus, des retrouvailles bouleversées avec la puissance étoilée du langage.

©Hélène Gestern – Armen [Arléa // 2020]

Geneviève Desrosiers – Nombreux seront nos ennemis (Extraits) [1999]

©Joaquim Cauqueraumont

Bienvenue

Bienvenue
mon conquistador, mon frigidaire, mon
auréolé, ma marque grise, mon charbon, ma
craie blanche, mon irrémédiable, ma colle
de charpentier, ma roche,
Bienvenue
mon sémiologue du tout, mon bâton de
baseball, ma poque de hockey, mon gardien
de tous les buts, mon billard à huit trous,
mon infini absurde, mes beaux yeux bleus,
Bienvenue
mon givre d’été, mon hibou sur les toits,
mon un et demi, mon char à trois roues,
on abstraction lyrique, ma poésie
fangeuse, mon noir éclairé, mon sauvage
civilisé, ma croix en forme de cercle, mon
patient, mon éternel éphémère,
Bienvenue
mon saint damné, mon carré blanc sur fond
blanc, mon briquet rose, mon monstre, mon
cœur ensanglanté,
Bienvenue, bienvenue ma plaie parfaite,
Bienvenue
mon gâteau sur roues,
Bienvenue
mon poignard cassé,
Au revoir
Bienvenue.

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Arno Calleja – la maladie (Extraits) [2005]

© Ilya Green

C’est la maladie qui donne la pensée c’est la maladie qui donne la parole qui donne l’envie de parler La maladie est une force une singularité une nouvelle manière de sentir et de penser la maladie redouble la pensée Par la maladie je peux me voir penser je me vois sentir je me voix différent par la maladie je m’observe je vis et je me vois vivre je sens la différence dans la maladie La maladie donne un autre corps la maladie est une expérimentation je ne suis pas un individu je sus une vie qui s’expérimente je n’ai rien à choisir je suis comm’en laboratoire je suis observé je mets une blouse blanche et je m’observe derrière la vitre je suis des deux cotés la maladie est en vis-à-vis avec la vie Je vois la vie la vie malade et je dis oui je dis oui à l’expérience avec ma blouse blanche je tente d’exister dans la maladie La maladie est une possibilité de parler est une possibilité d’expérimenter différemment sa parole la maladie est une possibilité de s’entendre penser à savoir de voir la pensée la maladie est une possibilité de penser par la vue d’observer la pensée derrière la vitre Je mets la blouse dans le laboratoire pour rester propre pendant l’observation pour être crédible aux yeux des subventionneurs je reçois l’argent public pour penser ma maladie pour vivre différemment en expérimentant la pensée malade je ne suis plus un individu je suis un protocole d’observation je suis une chose malade qu’on observe et depuis que je suis devenu une chose l’état me donne l’argent pour me mettre derrière une vitre pour me vitrer dans la maladie pour observer mon corps parlant et expérimenter mon corps parlé L’Etat me donne de l’argent pour me cloîtrer dans le laboratoire l’Etat me donne une blouse l’Etat me créé un emploi fictif pour que j’expérimente la fiction de la parole et je multiplie la fiction en me voyant penser en double de l’autre côté de la vitre l’Etat me dit « observe le malade que tu es pour faire parler le symptôme » et j’observe le malade que je suis pour parler dans la maladie que j’ai l’Etat me dit « observe le malade que tu es pour intensifier la parole malade qu tu parles » et j’observe le malade que je suis pour intensifier la parole de la maladie que j’ai Je fais mon rapport Je passe devant une commission Je rapporte mes découvertes à l’Etat et l’Etat subventionne la révolution et la maladie est l’avenir de la révolution

[…]

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Nicoleta Esinencu – FUCK YOU, Eu.ro.pa! (Extraits) [2003 // 2016 pour la traduction française]

©Hélène Amouzou (https://www.heleneamouzou.be/)

Dans mon enfance je n’ai jamais su qui était Harry Potter.
Et je crois que  je l’ignore encore.

À l’école, nous étions tous les petits-enfants de Lénine.
Nous lisions des livres sur Ion Soltas.
Sus son héroïque exploit.
Mais tout n’était pas tout à fait tel qu’il était écrit dans les livres ou comme nous le racontait notre institutrice à l’école primaire.
En fait, moi, je crois plutôt ce que me racontait mon frère.
C’était l’hiver et il y avait du verglas.
Ion Soltas ne s’était pas réveillé ce matin-là avec l’idée de mourir pour la patrie.
Il ne connaissait pas le mot « embrasure ».
Il se demandait seulement quand il avait mangé des beignets pour la dernière fois.
Il a glissé et il est tombé la poitrine contre la mitraillette.
Ses derniers mots n’ont pas été : « Je meurs pour la Patrie ! »
Ses derniers mots ont été : « Putain de bordel de merde de verglas ! »

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