Julos Beaucarne – Mon terroir c’est les galaxies (Extrait) [1980]

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Le langage est rond net précis concret
pas de « tournautourdupoterie » laser de la parole visant juste précise
langue tellement recherchée et savante et étudiée qu’elle
en devient simplette simplifiée au plus qu’il est en possible
les mots simples eux-mêmes se souviennent de la longue
incantation du long chemin dans l’alambic
tant de mots se présentaient
beaucoup d’appelés et peu d’élus
écrire n’est-ce pas simplifier laséréifier une langue
dire concret ce qui est abstrait
agrandir le bagage populaire
élargir toutes les comprenettes
mettre le savoir à la portée de tout un chacun
mettre en valeur le mot « son » imagé phoniquement
par rapport aux mots non stéréophoniques
favoriser les tours de phrases pleins d’images
au lieu de tours abstraits
transfuser un sang neuf
dans des langues appauvries exsangues
gagnées par l’abstractionite
qui est divisante et créatrice de classes sociales
divisées en haute parleuse et basse parleuse
prendre partout les mots beaux
et les inoculer dans les phrases
renverser le bâtiment abstrait
faire sortir les mots dans la rue
ne pas se laisser emporter par le courant
du grand égoût textuel
répétant les mots que tout le monde dit
créer sa propre langue personnelle
être son propre choisisseur sa propre gare de triage
mettre au panier les mots trop employés
à moins de les remanier de les repasser au gueuloir
et d’y ajouter la chiquenaude de peinture
qui les met sous une autre lumière
reprendre les archaïsmes
s’ils sont plus efficaces que les mots courants ceux-ci-étant
plus usés que les archaïsmes en fin finale.
Faire bondir le langage d’oreille en oreille
faire flotter les oreilles du monde
faire vivre les mots afin que le silence
après les mots soit encore habité par les mots.

©Livre : Julos Beaucarne – Mon terroir c’est les galaxies [Editions Louises_Hélène france // 1980]
©Sculpture littéraire :  Alexander Korzer-Robinson
net: http://www.alexanderkorzerrobinson.co.uk/

Tim Burton – L’enfant avec des clous dans les yeux

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The Boy with Nails in His Eyes

The boy with Nails in His Eyes
put up his aluminum tree.
It looked pretty strange
because he couldn’t really see.

L’enfant avec des clous dans les yeux

L’enfant avec des clous dans les globes oculaires
monta son arbre en métal,
lequel avait vraiment un drôle d’air
puisque l’enfant n’y voyait que dalle.

©Livre : Tim Burton – La triste fin du petit enfant huître et autres histoires [ Editions 10/18 // 1998 – Réédition 2015]

Robert Desnos – Rrose Sélavy (Extraits)[1922 – 1923]

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1. Dans un temple en stuc de pomme le pasteur distillait le suc des psaumes.

5. Je vous aime, ô beaux hommes vêtus d’opossum.

20. Pourquoi votre incarnat est-il si terne, petite fille, dans cet internat où votre oeil se cerna?

26. Est-ce que la caresse des putains excuse la paresse des culs teints?

37. Au temps où les caravelles accostaient La Havane, les caravanes traversaient-elles Laval?

52. Possédé d’un amour sans frein, le prêtre savoyard jette aux rocs son froc pour soulager ses reins.

53. Plus que poli pour être honnête
Plus que poète pour être honni.

55. Dans la nuit fade les rêves accostent à la rade pour décharger des fèves.

63. Tenez bien la rampe rois et lois qui descendez à la cave sans lampe.

70. Amants tuberculeux, ayez des avantages phtisiques.

76. Les yeux des folles sont sans fard. Elles naviguent dans des yoles, sur le feu, pendant des yards, pendant des yards.

78. Le plaisir des mort c’est de moisir à plat.

91. Dans le ton rogue de Vaché il y avait des paroles qui se brisaient comme les vagues sur les rochers.

99. Les caresses de demain nous révéleront-elles le carmin des déesses?

103. Les vestales de la Poésie vous prennent-elles pour des vessies, ô! Pétales.

109. Les lois de nos désirs sont des dés sans loisir.

120. Ô ris cocher des flots! Auric, hochet des flots au ricochet des flots.

140. Nos peines sont des peignes de givre dans des cheveux ivres.

149. Jeux de mots jets mous.

©Livre : Robert Desnos – Corps et bien [Gallimard // 1930 – Réédition 2013]
Sculpture : Anthony Pack
net: https://www.flickr.com/photos/anthonypack/with/28535086294/

 

Stanislaw Jerzy Lec – Pensées échevelées (Extraits) [1988 – pour la version française]

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« Souvenez-vous que lorsque le diable veut donner un coup de pied à quelqu’un, il ne le fait jamais avec son sabot de cheval mais avec sa jambe d’homme. »

« Il se trouvera toujours des Esquimaux pour donner aux habitants du Congo des instructions sur la façon de lutter contre les grandes chaleurs. »

« – Je vais le menacer du doigt seulement -, dit-il en le posant sur la détente. »

« Alors que je me trouvais en pays étranger , S., homme de lettres, me déclara : « Dans ce pays, le pouvoir est tombé dans la rue. » – « Pour s’affoler? », répliquai-je. « Ici on ne nettoie pas les rue. »

« Quand le soleil éclaire une cellule de prison, il dessine sur le sol l’ombre des barreaux. Avec les carrés ainsi formés, les prisonniers peuvent faire des mots croisée. Les possibilités offertes par ces mots croisés dépendent du nombre de barreaux. »

« Ne scie pas la branche sur laquelle tu es assis, à moins qu’on ne veuille t’y pendre. »

« Il me fait penser à un pou sur une calvitie. Tout autour, une splendeur éclatante: mais pas moins pou pour autant. »

« Chaque siècle à son Moyen Age. »

« Ce n’est pas avec des sabots qu’on peut entrer dans l’âme de son prochain, même si on les essuie sur le paillasson. »

« Lorsque Caïn tua Abel sans susciter de réaction chez ce dernier, il créa un précédent : – Une victime ne proteste pas – »

« Il m’arrive à moi aussi d’avoir des moments de contemplation philosophique. Me voici par exemple sur un pont de la Vistule, je crache dans l’eau de temps en temps et je me fais alors cette réflexion : – Panta rei – »

« Il avait une si haute opinion de sa personne qu’il lui semblait parfois n’être qu’un nain  à ses propres yeux. »

« Il faudrait aussi un centre de désintoxication pour les hommes ivres de bonheur. »

« Il peut arriver qu’on ouvre la bouche d’admiration et qu’on la referme par un bâillement. »

« Ô, solitude, comme tu es surpeuplée! »

« Savez-vous où l’on peut toujours trouver de l’espoir? Dans la garde-robe devant l’entrée de l’enfer, sous l’inscription – Lasciate ogni speranza! – »

« Même sur les chemins de la pensée, des brigands se tiennent en embuscade. Eux aussi, bien entendu, se considèrent comme des intellectuels. »

« Dans une soupe aux champignons, il reste si peu des charmes de la forêt! »

« Avec les rêves aussi on peut faire des confitures. Il suffit d’ajouter des fruits et du sucre. »

« En chaque épouvantail sommeillent des ambitions de terreur. »

« Les puritains devraient porter des feuilles de vigne sur les yeux. »

« Comment traduire les soupirs en langue étrangère? »

©Livre : Stanislaw Jerzy Lec – Pensées échevelées [Aldine // 1988]
©Image : John Hersey
net: http://www.john-hersey.com/

Roger Gilbert-Lecomte – M. Morphée empoisonneur public (Extraits) [1929]

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Dans la nuit impure de boue et de sang où l’humanité traîne, comme un écorché sa peau, elle, sa vie misérable et pétrie de souffrance seconde par seconde, montagne fait d’élytres d’insectes agglomérés, dans la nuit impure de boue et de lave où personne ne se reconnait soi-même. Moi, Morphée le fantôme, moi, Morphée le vampire, je règne, tutélaire et plein de sarcasmes sur mes troupeaux maudits, à la façon du roi-condor pirouettant dans les nuages au-dessus d’une horde de lièvres chevauchés par la petite peur à travers une steppe, aride, immense et sans trous comme la représentation géographique de la rotondité du globe terrestre.

Dans vos cités d’Europe moribondes, où s’usent à leurs derniers contacts toutes les races et toutes leurs phases, vous voyez côte à côte tous mes sujets, les victimes des phénomènes ethniques et celles de drames individuels, dont seule jusqu’ici à pu rendre compte la « psychologie des états » encore inconnue dans l’ensemble de sa théorie et que Gilbert-Lecomte opposera, quand les temps seront venus, à toutes les vieilles âneries dérivées de la « psychologie des facultés » qui pourrissent dans les Sorbonnes délabrées.

Et maintenant admettez ce principe qui est la seule justification du goût des stupéfiants : ce que tous les drogués demandent consciemment ou inconsciemment aux drogues, ce ne sont jamais ces voluptés équivoques, ce foisonnement hallucinatoire d’images fantastique, cette hyperacuité sensuelle, cette excitation et autres balivernes dont rêvent tous ceux qui ignorent les « paradis artificiels ». c’est uniquement et tout simplement un changement d’état, un nouveau climat où leur conscience d’être soit moins douloureuse.

Certains êtres ne peuvent survivre qu’en se détruisant eux-mêmes. Jamais les lois ne pourront rien là-contre. Enlevez-leur l’alcool, ils boiront du pétrole; l’éther, ils s’asphyxieront de benzène ou de tétrachlorure tue-mouche; leurs couteaux à mutiler, ils se feront de leurs regards des lames.

Texte complet : M. Morphée empoisonneur public
Sculpture : Pepe Heykoop

Un morceau d’Eros dans mon café (14 février)

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C’était toujours des yeux que sa fièvre montait; elle faisait tanguer en moi les zones de mon enfance, bousculant mes fantômes en les menant à l’air libre, avide de débusquer toutes mes lignes de fond, de démonter mes horloges existentielles afin de saisir l’heure qu’elles taisaient.
En cet après-midi nimbé d’une lumière couleur miel, je me laissais conduire là où la bouche de Chloé m’emmenait. Algèbre en acte, trois variables tatouées au creux du cou; acrobatie digitale; le matin du monde, c’est la signature de Chloé sur mon corps lorsque l’amour, à l’équinoxe de lui-même, se tient dans l’axe du soleil. Tous les siècles respirant entre deux spasmes, Chloé faisait l’amour lieder de Strauss, faisait l’amour corrida des temps solaires et réveillait les déserts où dorment les parchemins des prophètes…

©Livre : Véronique Bergen – Fleuve de cendres
©Image : Picasso [Femme nue couchée]

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Ils burent du thé au salon. Constantin prit la jeune fille sur ses genoux et leurs bouches se joignirent. Il commença à la déshabiller. Ici Ariane opposa une résistance obstinée et ses ongles acérés jouèrent un rôle dans le combat. Il fallut moitié de gré, moitié de force, à coups de prières, à grand renfort d’ingéniosité et de ruse, conquérir l’une après l’autre chaque pièce du vêtement. La blouse légère tomba; les jeunes seins fermes et ronds apparurent sur une poitrine maigre. L’enlèvement de la jupe exigea un temps infini. Constantin en eut raison enfin. Il tenait la jeune fille presque nue dans ses bras.

©Livre : Claude Anet – Arianne, jeune fille russe
©Photographie : Mona Kuhn

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Ensemble

Dans la paume des chemins, dans l’éclatement de l’herbe,
Ton visage tout défait d’aimer

Tes mains au soleil couchant
Pétrissant l’argile, caressant les cous des chiens
Mouillés de la boue des pâturages

Ecoute: le pollen des rochers,
L’abri au fond de la mer.

C’est ta paume qui s’épanouit,
C’est la peau de tes seins
Tendue comme une voile au soleil couchant.

Ecoute encore: ton pollen au pollen des rochers
Se mélange sur met,
Ton ventre amène et retire les marées,
Ton sexe occupe les sables chauds des profondeurs.

©Poème : Eugène Guillevic
©Peinture : Remedios Varo [Los Amantes]

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Le menu que je préfère,
C’est la chair de votre cou,
Tout le restant m’indiffère,
J’ai rendez-vous avec vous !

©Extrait tiré de la chanson « j’ai rendez-vous avec vous » de Georges Brassens
Image : Ingrid Bergman [Casablanca]

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Ma température intérieure, d’un coup, ferait rougir de honte le Vésuve, l’Etna et combien d’autres dragons de lave! Je suis torrents, écumes bouillonnantes, je deviens cascades, déferlantes, je vacille. Mes mains se crispent sur le stylo que j’ai du mal à guider sur la feuille définitivement vierge de toute intelligence. Peu de notes crédibles à transformer en rapport de conférence au programme du travail en cours. Les dérives de l’énergie nucléaire devront attendre que cessent nos dérapages intestins. Aujourd’hui, tout est dans les sens. Tout est « sens dessus », « sens dessous ».

©Extrait tiré de la nouvelle « Les hommes ne viennent pas de Mars » de Sylvie Godefroid parue dans le recueil « Assortiment de crudités »
©Photographie : Alix Cléo Roubaud

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Ma petite Loulou
Ma luciole ma mouche dorée de la Saint Jean
mon éphémère dans ta chair j’ai planté
mes dents d’amoureux
j’ai le goût de la mort en bouche

©Extrait tiré de « Mon terroir c’est les galaxies » de Julos Beaucarne

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Ah! dites-moi, de grâce, veuillez dire,
N’avez-vous pas revue mon adoré?
Celui pour qui je pleure et je soupire,
Ah! dites-moi, l’avez-vous rencontré?
– Quel est celui que tu cherches, ma fille?
Est-ce un Français, un Maure grenadin?
Est-ce un enfant de la libre Castille?
est-ce un courageux paladin?

– Oh! trouvez-moi, trouvez-moi sur la terre
Un chevalier sans reproche et sans peur,
Doux pour sa Dame, invincible à la guerre,
Ne combattant jamais que pour l’honneur,
Loyal amant, à son serment fidèle,
Et généreux, bien que toujours vainqueurs,
Il n’a jamais honoré qu’une belle:
Ah! c’est lui que cherche mon cœur.

©Extrait du poème « La fiancé de Roland » de Julie Hasdeu
Image : Mosaique sur la façade du « Crolux » Complex  [Barlad, Roumanie // 60’s]

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Je pars en permission sans avoir pu écrire aux miens
pour les prévenir de mon arrivée. […]
Personne à la maison. Je me débarbouille.
Ma femme arrive du marché, elle est toute saisie
et pleure de plaisir.

©Texte : Ivan Cassagnau – Ce que chaque jour fait de veuves, journal d’un artilleur 1914-1916

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Spectacle assez éblouissant pour évoquer des choses plus frivoles que solennelles. Il pensa à la soie fraîche et luisante du kimono de Satoko. Avec une clarté immatérielle, il aperçut ses yeux, là dans la lune, ces grands yeux magnifique qu’il avait vu si étonnamment proches, à le troubler. Le vent s’étai tu.
La chaleur brûlante du corps de Kiyoaki ne pouvait s’expliquer seulement par la température de la pièce, et une sorte de fièvre semblait picoter ses oreilles. Il rejeta la couverture et ouvrit le col de sa chemise de nuit. Un feu le brûlait encore en bouillonnant sous la peau et il sentit qu’il ne serait soulagé qu’en ôtant sa chemise, exposant son corps à la fraîcheur du clair de lune. A la fin, las de penser, il se tourna sur le ventre et reposa la tête enfouie dans l’oreiller, son dos nu tourné vers la lune, le sang échauffé battant encore à ses tempes.

©Livre : Yukio Mishima – Neige de printemps
©Image : André Masson

Lou Nils/Christophe Clavet – PIANOTRIP Tribulations d’un piano à travers l’Europe (Extraits) [2015]

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13H15 Hey! Musique maestro!

Jours de ciel bleu, les meilleurs de l’année ici, paraît-il. Le piano puis le vélo passent par-delà les ponts avec l’aide de Vénitiens, à mains nues. Stefano suit juste derrière avec le tabouret dans les mains. Je cours tantôt devant, tantôt derrière, chamboulée. La ville est peut-être interdite aux vélos, mais ce sont ses habitants, ceux rencontrés au coin des rues, qui font parvenir ce concert dans leurs murs à bout de bras… Le centre-ville s’ouvre comme un bijou. Le timbre du piano se répercute en sons de cloche sur les façades, et se disperse plus rapidement sur les quais. La musique sort, en torrent. J’ai commencé par une intro classique, comme pour m’imprégner des lieux, des gens et des volumes. Mais bientôt « come as you are » prend le dessus et m’emmène ailleurs….Une personne s’accoude au troisième étage. Je porte la seule tenue de scène que j’aie pu prendre avec moi, une confection-main confiée par une jeune créatrice aixoise avant le départ: « Tu lui feras voir du pays. » Coïncidence-cliché qu’elle sorte ici : elle fait écho à celle, quasi identique, des gondoliers qui passent en contrepoint en fond de toile, sur les canaux. Le réel s’amuse parfois de détails, et s’ingénie à les faire matcher de façon surréelle. Je sens que je me fais adopter par le paysage.

22 mai
A Myrina (île de Lemnos)
Brève de comptoir

« Il nous coûte notre soleil, vous nous le faites payer cher là-bas, mais ça ne nous empêchera pas de vivre, vous savez, ni de continuer d’avoir toujours des mets à nos tables, et une place de choix pour celui qu’on ne connaît pas encore. Il manquerait plus que vivre, ça soit interdit! »

31 mai
Campagne de Dráma
Cherry Country

Avons dormi dans un champ de cerisiers en bord de route.
Campagne.
Pas de barrière
Pas de panneaux
Mélodies country, au piano
Le lendemain, du café
Deux brioches
Une barquette de cerises
Devant la porte de la tente
Et Jurgos, au bas de son tracteur
Propriétaire.

Pas surpris du piano sous les cerisiers
Il pointe du doigt sa poitrine
Le tissu
La poche de sa chemise
Il achète ses chemises toujours
Avec une poche sur la poitrine
Pour écouter la musique
De sa petite radio rouge
Côté cœur
Quand il part travail.

21 juillet
A Moreni (hameau)
Première nuit locale chez Paul
Figure

Au soleil couchant, mes jambes se sont mises à gonfler, tachées de plaques rouges.
Un retraité à vélo nous rattrape, et fait dévier nos roue jusque dans sa maison. Sa maison, c’est surtout son jardin la bâtisse à deux pièces, le reste se passe dehors. Le piano sort près du puits, pour un aparté solo. Paul a des yeux brillants, des yeux d’enfant, il pleure en face de l’instrument. Puis s’installe à côté, sans nous dire qu’il cuisine notre repas du lendemain, qu’il prépare en petits baluchons en même temps que le repas du soir (un ragoût de viande). Il ne mange que très occasionnellement de la viande, je passe la soirée, jusqu’à une heure avancée, à discuter avec lui. Il ne parle pas français, mois pas roumain, mais il y a comme ça des moments où le rapport humain fait pousser des ailes à l’échange, et décloisonne tout.

22 juillet
Pensée de guidon

Le monde bouge, nous y avons tous part… Il ne faudrait pas l’oublier.

15 novembre
A Broni
Tempo

Utopistes ou pas, on voulait du soleil et du boogie; que ça pulse au bout de nos Palladium bleues, autant que sur le continent qui se disait trop vieux : au bout des chaussures qui voudraient bien se laisser aller à danser gaiement sur le pavé. Se réaliser aisni en passant des frontières, avec nos roues occupées à atterrir dans des espaces qu’on aurait jamais pu débusquer ni imaginer fouler sans tout cela.

2 juillet
Restaurant El Manu, à Jerez
Chemin faisant

Manu, le patron, coupe court à notre trajectoire quand on passe devant son restaurant, qui est sur notre route : « Vous mangez? je vous invite… De toute façon, vous ne serez pas plus pauvres à la fin de l’année, et moi je ne serai pas plus riche. »

5 août
Sur le ferry le Biladi
A l’arrière du bateau
Oublier


Rappeler. Se rappeler qu’on marche dans nos choix, qu’on le fait chaque jour en équilibriste débutant, à chaque instant de l’existence, que sinon quelque part on est fout ou déjà trop con. Que tout le reste est à inventez, à imaginer… à faire.

©Livre : Lou Nils/Christophe Clavet – PIANOTRIP tribulations d’un piano à travers l’Europe [Points // 2015]
Image : Transfagarasan [Roumanie]