Témoignage d’un éleveur de renne (extrait)

10891676_10205175880784068_562466874458624933_n.jpgLes vieux racontent…

« Les ours aussi attaquent les rennes, mais on ne leur tire pas dessus. Quand je travaillais dans la brigade 9, un jour nous avons vu un ours près du troupeau. Nous avons pris nos fusils et nous sommes allés vers lui. Mais on n’a pas tiré. On ne peut pas faire ça. Il se fâcherait. On n’attaque pas un ours. C’est notre loi : celui qui attaque le premier est coupable. Il n’y a qu’un cas où l’on peut tirer sur un ours, c’est quand il vient vers la porte du -Tchoum-. Quand l’ours devient vieux, très vieux, quand il a envie de mourir, il vient alors vers le -Tchoum-. Il se dresse sur ses deux pattes arrière et avec ses pattes avant, il montre son cœur. Cet ours-là, il faut le tuer. Parce qu’il le demande. Sinon, il casserait tout dans le -Tchoum-. Moi je n’ai jamais vu ça, mais les vieux le racontent.

Entre nous, on ne parle pas beaucoup de l’ours. C’est une coutume chez nous. Et on la respecte. Comme les chamans. J’ai un oncle qui est chaman à Antipayouta. Il s’appelle Youri Lapsouille; les Russes l’appellent Youri mais son prénom nénètse, c’est Talbe. Les chamans, c’est Dieu qui les a créés. Autrefois ils étaient nombreux, mais maintenant il en reste très peu. Le chaman s’asseyait sous le -Tchoum-, on lui tirait dessus depuis la porte et il n’avait rien. Il prenait la balle et la tendait à l’homme qui avait tiré. Ce sont les vieux qui racontent ça. Il y avait deux chamans célèbres dans le Yamal, Vaouli Neniak et Pany. Ils ont été ensemble en prison. On leur a cassé les bras et leurs os se sont ressoudés aussitôt. On les leur a cassés trois fois et après ils ont disparu. Ce sont les vieux qui racontent ça. Quand je suis malade, je peux aller voir mon oncle. Il me dit ce que les dieux lui disent. Il me pose des questions sur la maladie. Et puis il dit des formules magiques ou il chante. Et c’est fini. »

extrait du témoignage de KHATSOV SALLANDER – ancien éleveur du Sovkose, région de Antipayouta

©Livre : Jean-Pierre Thibaudat//Franck Desplanques – Nénètses de Sibérie, les Hommes Debout [Editions du Chêne // 2005]
©photo : Franck Desplanques
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Le Tétaïré

12341423_10207560246311716_3023626925059233093_nIl y avait autrefois, dans de nombreux villages du Gard et de l’Hérault un homme surnommé –lou tétaïré-. Son rôle consistait à téter le lait trop abondant. Souvent, en plus de l’enfant, la mère allaitait un petit chien.
Charles Gros, dans sa monographie sur le –Plateau du Somail-, nous donne quelques détails sur un téteur héraultais :

Si dans cette région, on méconnaît le service des praticiens dans un accouchement, on ne manque pas cependant de recourir aux service du tétaïre. Celui-ci excerce certainement une profession peu répandue en France.
Le tétaïré est un miséreux sans âge bien déterminé, qui parcourt le pays partout où on lui signale une naissance. Il est d’ailleurs bien informé et arrive toujours à temps. On sait combien est souvent difficile au nourrisson de prendre le sein pour le première fois. Le tétaïré est un façonnier à sa manière, qui, par des succions savantes et des lipages répétés, facilité la tâche future du jeune bébé.


©Livre : Claude Seignolle – Promenades à travers les traditions populaires languedociennes – Des Cévennes à la mer

Camille Lemonnier – Un Mâle (extrait) [1888]

21_Récrée-EdDEncouragementlight.jpgLe jour de la kermesse arriva.

Les cabaretiers s’étaient approvisionnés de bières. Des pains d’épice par tas garnissaient la vitrine des épiciers. Toute l’après-midi de la veille, les fours avaient brûlé pour la cuisson des tartes. Devant les portes, le pavé balayé reluisait. Des rideaux frais, relevés par un nœud de couleur, découpaient leur blancheur sur le noir des vitres. Un tapage de ménagères achevant à grands coups de balai la toilette des chambres, traînait dans l’air. Puis dix heures firent sonner les cloches de la grand’messe. Alors, les brosses et les seaux furent rencognés, les bras rouges enfilèrent les manches des robes, et la gaieté commença.
Des hommes montraient sur le seuil des cabarets leurs faces détendues par une naissante ivresse. Ceux-là étaient en train depuis la sortie de la messe basse. Une odeur de lampées montait de leurs blouses. Quand des groupes passaient sur le chemin, ils cognaient au carreau et les appelaient pour trinquer avec eux. Cela faisait petit à petit des assemblées.

La chaleur étant grande, on se tenait à la porte, debout devant les tables. On se parlait nez à nez, l’un en face de l’autre, avec des gestes amples . Des affaires se traitaient. La finesse, aiguisée par le genièvre, mettait aux prises les marchands de grains et les marchands de bestiaux, arrivés du matin. On se secouait les mains ; des démonstrations d’amitié rendaient les yeux tendres ; et la bienveillance augmentant, on se régalait de tournées réciproques.

Des verres vides encombraient par files inégales les tables poissées d’écume. Quelquefois un mouvement brusque d’un buveur faisait bouger les verres, qui s’entre-choquaient avec un cliquetis. Ce bruit des verres se mêlait à la rumeur des conversations, celles-ci formant un grand bourdonnement sourd comme la roue du moulin dans le bief et par moments des éclats de voix partaient, brefs et colères.

Jacques Sternberg – Histoires à mourir de vous (extraits) [1991]

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LA DISTORSION

Il avait quitté le domicile conjugal pour prendre l’air et acheter des cigarettes. Il s’attarda un quart d’heure en vidant un verre au comptoir.

Quand il revint chez lui, il constata avec stupeur que sa femme, elle, avait eu le temps de prendre un amant qui l’avait mise enceinte et le nouveau-né qu’elle tenait dans ses bras devait bien avoir un mois.

-Où donc es-tu resté ? Lui demanda-t-elle en le voyant entrer. Je finissais par m’inquiéter et j’ai laissé le rôti trop longtemps au four.

 

LA QUESTION

Il était minuit moins cinq.

Plus que cinq minutes avant de basculer dans le 1er janvier de l’an 2000.

C’était la première fois qu’il faisait l’amour avec cette toute jeune femme qu’il désirait depuis plusieurs mois. Il devait être 11 heures quand il lui avait enlevé son slip pour la caresser assez brutalement, avec trop de nervosité. Jetés nus l’un contre l’autre dans la moiteur d’un lit, il avait retrouvé un peu de sang-froid et il devait y avoir une demi-heure qu’il lui faisait l’amour, assez lentement, pensant surtout à endiguer son plaisir pour ne pas le prendre avant elle. Mais, même si elle gémissait en allant parfois jusqu’à de volubiles balbutiements, elle n’arrivait pas à dériver dans les derniers spasmes.

Et lui, de plus en plus excité, sucé, aspiré, inexorablement branlé par chacun des râles de sa partenaire, il sentait le poids de chaque seconde qui le droguait d’une seule hantise : « Quand est-ce qu’il arriverait enfin à la faire jouir ? Aux XXe siècle ? Ou seulement au XXIe ?

©livre : Jacques Sternberg – Histoires à mourir de vous [Folio // 1991]
©collage : André Stas

Pour Info : deux écrits inédits de Jacques Sternberg ont été publiés par la maison d’édition belge « Cactus inébranlable » il s’agit de :

« La sortie est au fond du couloir »: http://cactusinebranlableeditions.e-monsite.com/pages/acheter-nos-livres/catalogue/la-sortie-est-au-fond-couloir-jacques-sternberg.html

et

« Divers Fait »: http://cactusinebranlableeditions.e-monsite.com/pages/acheter-nos-livres/catalogue/divers-faits.html

Joris-Karl Huysmans – A rebours (Extrait) [1884]

12717567_10207972836226206_7354983731702214528_n« Il manipulait tout cet attirail, autrefois acheté sur les instances d’une maîtresse qui se pâmait sous l’influence de certains aromates et de certains baumes, une femme, détraquée et nerveuse, aimant à faire macérer la pointe de ses seins dans les senteurs, mais n’éprouvant, en somme, une délicieuse et accablante extase, que lorsqu’on lui ratissait la tête avec un peigne ou qu’elle pouvait humer, au milieu des caresses, l’odeur de la suie, du plâtre des maisons en construction, par les temps de pluie, ou de la poussière mouchetée par de grosses gouttes d’orage, pendant l’été »

image : Tamara de Lempicka

Philippe Soupault – Georgia

117276473897481Je ne dors pas Georgia
Je lance des flèches dans la nuit Georgia
j’attends Georgia
Le feu est comme la neige Georgia
La nuit est ma voisine Georgia J’écoute les bruits tous sans exception Georgia
je vois la fumée qui monte et qui fuit Georgia
je marche à pas de loup dans l’ombre Georgia
je cours voici la rue les faubourgs Georgia
Voici une ville qui est la même
et que je ne connais pas Georgia
je me hâte voici le vent Georgia
et le froid et le silence et la peur Georgia
je fuis Georgia
je cours Georgia
Les nuages sont bas il vont tomber Georgia
j’étends les bras Georgia
je ne ferme pas les yeux Georgia
j’appelle Georgia
je t’appelle Georgia
Est-ce que tu viendras Georgia
bientôt Georgia
Georgia Georgia Georgia
Georgia
je ne dors pas Georgia
je t’attends Georgia

Philippe Soupault, 1926

Image : Philippe Soupault – Dessin automatique

…soyons des putes, cosmiques.

1619278_10207664784205098_654348068210351032_n« Réveillons-nous mettons-nous en mouvement, dans nos transes nous travaillerons un ensauvagement de type cosmique, nous travaillerons à devenir aussi sauvages que le cosmos, aussi froidement sauvages, aussi follement chaudement sauvages il faut briller et exploser de l’intérieur comme une pouponnière d’étoiles : ce qui provoque un rayonnement expliques-tu : il faut rayonner, être des stars, se mettre à la disposition, à votre disposition, il faut être disponibles, dans le don, dans le don prostitutionnel, soyons des putes, cosmiques. »

©Livre : Antoine Boute – L’ivresse te pose question? [ Ivresses (SIC) Livre 7 // (SIC) // 2015]
Image : Vidéodrome (David Cronenberg)
net : http://www.sicsic.be/

Arno Schmidt, Le Chimiste des Météores (extraits)

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« Schmidt sait comment transmuter les signes de ponctuations en formes de ponctuation. Schmidt parvient à donner une valeur symbolique, analogique, parabolique et même mythologique à la ponctuation. Les signes de ponctuation se promènent à l’intérieur de la phrase de Schmidt comme des monstres féeriques, des monstres légendaires. Le point-virgule apparait comme un Centaure. Le point d’exclamation apparait comme un Minotaure, la parenthèse comme une tête de Méduse, le point d’interrogation comme une Hydre et le tiret comme un Titan. Schmidt transforme ainsi les signes de ponctuation en outils animaux mythologiques. Schmidt n’utilise pas les signes de ponctuation pour que la phrase soit lisible, Schmidt utilise plutôt la prolifération rythmique de la ponctuation afin que la phrase devienne légendaire. C’est pourquoi Schmidt n’écrit pas des romans, Schmidt écrit des contes mythologiques, des légendes mythologiques.

Schmidt écrit comme il collectionne les alentours. Schmidt écrit comme il chasse les alentours, comme il chasse les parages. Schmidt écrit comme il chasse les buissons ardents des alentours, comme il chasse les buissons ardents des parages, comme il chasse la précipitation des alentours, la précipitation des parages, la précipitation de buissons ardents des alentours, la précipitation de buissons ardents des parages.

L’écriture de Schmidt donne à sentir la sciure de la forêt. Cependant Schmidt ne scie pas la forêt afin de l’abolir. Schmidt scie plutôt la forêt afin de dire chaque fragment de la forêt. Schmidt scie la forêt afin de dire la forêt dans ses moindres détails »

Le texte complet : Arno Schmidt – Le chimiste des météores
©Image : http://zeigermann.prosite.com/134056/1641452/work/the-arno-schmidt-dressing-doll

Gérard Mordillat – La brigade du rire (extrait) [2015]

12507458_10207756162449497_8694551882951049396_nTu les as tous lus ? demanda Victoria quand Kol la surprit en train de ranger sa bibliothèque par ordre alphabétique.
-Oui, admit Kol, tous. Et je les relis…
-Tu n’en achètes pas d’autres ?
-Si, parfois, j’aime beaucoup Philip Roth ou John McGahem, par exemple. Mais j’ai toujours en tête ce que m’a dit un vieil Arabe qui travaillait à l’imprimerie : « Si tu avais vraiment lu un seul de tes livres, tu n’aurais plus besoin d’en lire d’autres. »
-Qu’est-ce que ça veut dire ?
-Je crois que ça veut dire qu’il y a dans un livre tout ce qu’un homme peut attendre de l’esprit mais que nous ne savons par le lire.
-Dans n’importe quel livre ?
La question était redoutable.
-Tu vois, dit Kol avec prudence, d’abord j’ai pensé que seul un très petit nombre de livres méritait que l’on s’y plonge jusqu’à s’y perdre ou s’y trouver. À la réflexion, je crois que cela vaut pour tous les livres. Parce que le livre en n’est rien, il n’est que le support du mot. Et, que ce soit dans un roman de gare, un traité de géographie ou « Le Capital », la vérité de ce que nous sommes peut sortir de n’importe quel mot lu dans n’importe quel livre.

©Livre : Gérard Mordillat – La brigrade du rire [Albin Michel // 2015]

 

Georges Darien – Le voleur (extraits) [1897]

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« Des gouvernements aussi, entreprises anonymes de captation, comme l’autre, despotismes tempérés par le chantage ; des gouverments auquels le gouverné reproche sans trève, comme à l’autre, leur immoralité ; mais jamais sa propre misère morale. La Révolution prend l’aspect d’une Némésis assagie et bavarde, établie et vaguement patentée, qui ne songe plus à régler des comptes, mais qui fait des calculs et qui a troqué le flambeau de la liberté contre une lanterne à réclame. En haut, des papes, trônant devant le fantôme de Karl Marx ou le spectre de Bakounine, qui pontifient, jugent et radotent ; des conclaves de théoriciens, de doctrinaires, d’échafaudeurs de système, pisse-froids de la casuistique révolutionnaire, qui préconisent l’enrégimentation – car tous les groupements humains sont à base d’avilissement et de servitudes ; – en bas, les foules, inbues d’idées de l’autre monde, toujours disposées à préter leurs épaules aux ambitieux les plus grotesques pour les aider à se hisser dans ce char de l’Etat qui n’est plus qu’une roulotte de saltimbanques funèbres ; les foules, bêtes, serviles, pudibondes, cyniques, envieuses, lâches, cruelles – et vertueuses, éternellement vertueuses !  »

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« Oui, le jour où l’indiviu reparaîtra, reniant les pactes et déchirant les contrats qui lient les masses sur la dalle où sont gravés leurs Droits ; le jour où l’individu, laissant les rois dire : « Nous voulons », osera dire « Je veux », où, méconnaissant l’honneur d’être potentat en participation, il voudra simplement être lui-même, et entièrement ; le jour où il ne réclamera pas de droits, mais proclamera sa Force. Ce jour-là sera ton dernier jour.  »

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« Je ne sais pas si tu t’en es aperçu, continue Roger ; mais les toiles des grands maîtres qui illuminent les murs des musées, les poèmes de pierre ou de marbre qui resplendissent sous leurs voûtes, sont des appels à l’indépendance. Ce sont des cris vibrants vers la vie belle et libre, des cris pleins de haine et de dégoût pour les moralités esclavagistes et les légalités meurtrières.

-Non, dis-je, je ne m’en étais pas aperçu complètement ; mais j’en avais le sentiment vague. Je le vois maintenant : c’est vrai. Rien de plus anti-social – dans le sens actuel – qu’une belle œuvre. Et le chef-d’œuvre est individuel, aussi, dans son expression ; il existe par lui-même et, tout en existant pour tous, il sait n’exister que pour un ; ce qu’il a à dire, il le dit dans la langue de celui qui l’écoute, de celui qui sait l’écouter. Il est une protestation véhémente et superbe de la Liberté et de la Beauté contre la Laideur et la Servitude ; et l’homme, quelles que soient la hideur qui le défigure et la servitude qui pèse sur lui, peut entendre, s’il le veut, comme il faut qu’il l’entende, cette voix qui chante la grandeur de l’Individu et la haute majesté de la Nature ; cette voix fière qui étouffe les bégaiements honteux des bandes de pleutres qui font les lois et des troupeaux de couards qui leur obéissent. Voilà pourquoi, sans doute, les gouvernements nés du capital et du monopole font tout ce qu’ils peuvent pour écraser l’Art qui les terrorise, et ont une telle haine du chef-d’œuvre. »

Image : « Morning » par Mikhail Alexanrovich Vrubel

La désobéissance civique est une condition sine qua non de la démocratie

10942609_10205369660988452_249510768735361149_nMais ce qui nous rend humain c’est le sens de la responsabilité. Malgré les conséquences que cela entraîne, nous avons tous la possibilité (sans besoin de demander la permission à quiconque) de refuser d’obéir aux lois qui heurtent nos consciences, nos corps et notre dignité. Là est le cœur du problème, il s’agit de responsabilité, de nous rendre responsables. Pour moi, cette désobéissance civique est une action d’auto-responsabilité, de refus de déléguer.

Nous savons tous que seuls les esclaves obéissent, les autres consentent. Bien entendu, nous ne pouvons pas demander à nos oppresseurs de nous accorder la liberté ce qui, au-delà d’être naïf, est antithétique. Ainsi quand la justice est détournée par des tyrans, il faut réagir par la désobéisance. Désobéir signifie ne pas être complice et c’est pourquoi je pense qu’il est important d’aborder la désobéissance civique comme l’un des rares mécanismes informels de participation civique dans un contexte de prise de décision privé de canaux participatifs.

Bien que les pouvoirs en place le nient, nous savons que la désobéissance civique est une condition sine qua non de la démocratie. Comme le déclare le philosophe Habermas, cette forme de dissidence est un signe que la démocratie est en passe d’atteindre sa maturité. Il n’y a pas d’obligations suprêmes. Le citoyen, en transcendant sa condition silencieuse et soumise, reprend son rôle d’examinateur de réglementations et questionne en permanence les décisions politiques, légales et juridiques. En résumé, je crois que de nos jours désobéir est un devoir,, car lorsque nous obéissons à la loi, nous désobéissons à la justice. Le problème de notre société n’est pas la désobéissance, c’est l’obéissance civique.

© Nuria Güell [MCD #76 // Leçon de désobéissance fiscale avec Nuria Güell]

net : http://www.digitalmcd.com/

Méditation

11870944_10206795380230542_9107289964257708025_n« Quand vous devez faire quelque chose, allez-y et faites-le. Quand vous méditez, simplement méditer sans être pris par les égarements, les distractions, qu’il s’agisse de somnolence ou des pensées. Il est dit de regarder la vérité et de ne pas l’obscurcir. Nos tentatives de comprendre ou d’expliquer la méditation deviennent toujours un obscurcissement. Spécialement de nos jours, où la tendance est de partager chaque expérience urgemment. Cette façon de twitter ou d’aller sur Facebook pour écrire immédiatement l’expérience et la partager avec tout un discours verbal, contribue à exagérer et à expliciter l’expérience qui est là. Votre propre méditation, votre propre assise ne doit pas être articulée ou expliquée vers qui que ce soit. Donc regardez directement, ne soyez pas aveuglé. Allez où vous devez aller mais ne vous égarez pas. Demeurez aussi naturel que possible. Le naturel émergera lorsque vous vous débarrasserez de ces forces de distractions, lorsque vous éliminerez les tendances à exagérer, à ignorer ou à vous fixer sur quelque chose »

© Jetsün Khandro Rimpoché [Extrait du reportage « Une enseignante très directe // Regard Bouddhiste magazine // #11 – Juillet/août 2015]

net : http://www.magazine-regard-bouddhiste.com/

 

Enseignement du Bouddha (extrait)

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« La vérité n’a pas d’étiquette : elle n’est ni bouddhiste, ni chrétienne, ni hindoue, ni musulmane. La vérité n’est le monopole de personne. Les étiquettes sectaires sont un obstacle à la libre compréhension de la Vérité, et elles introduisent dans l’esprit de l’homme des préjugés malfaisants.
Cela est vrai non seulement en matière intellectuelle et spirituelle, mais aussi dans les relations humaines. Quand, par exemple, nous rencontrons un homme, nous ne le voyons pas comme un individu humain, mais nous mettons sur lui une étiquette l’identifiant en tant qu’Anglais, Français, Allemand, Américain ou Juif, et nous le considérons avec tous les préjugés associés dans notre esprit à cette étiquette. Le pauvre homme peut être entièrement exempt des attributs dont nous le chargeons.
Les gens affectionnent tellement les appellations discriminatoires qu’ils vont jusqu’à les appliquer à des qualités et à des sentiments humains communs à tout le monde. C’est ainsi qu’ils parlent de différentes « marques » de charité, par exemple de charité bouddhiste ou de la charité chrétienne, et méprisent d’autres « marques » de charité. Mais la charité ne peut pas être sectaire. La charité est la charité, si c’est de la charité. Elle n’est ni chrétienne, ni boudhiste, ni hindoue ou musulmane. L’amour d’une mère pour son enfant n’est ni bouddhiste, ni chrétien ni d’aucune autre qualification. C’est l’amour maternel. Les qualités ou les défauts, les sentiments humains comme l’amour, la charité, la compassion, la tolérance, la patience, l’amitié, le désir, la haine, la malveillance, l’ignorance, la vanité etc… n’ont pas d’étiquette sectaire, ils n’appartiennent pas à une religion particulière. Le mérite ou le démérite d’une qualité ou d’un défaut n’est ni augmenté ni diminué par le fait qu’on le rencontre chez un homme qui professe une religion particulière, ou n’en professe aucune.
Il est sans importance, pour un chercheur de la Vérité, de savoir d’où provient une idée. L’origine et le développement d’une idée sont l’affaire de l’historien. En fait, pour comprendre la Vérité, il n’est pas nécessaire de savoir si l’enseignement vient du Bouddha ou de quelqu’un d’autre. L’essentiel est de voir la chose, de la comprendre. »
Walpola Rahula  [Extrait de « L’enseignement du Bouddha »]
©Livre : Walpola Rahula – L’enseignement du Bouddha : D’après les textes les plus anciens [2014]

 

©photo : Cauqueraumont Joaquim

Epicure : Lettre à Ménécée [La mort] (extrait)

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« Accoutume-toi à considérer que la mort n’est rien pour nous, puisque tout bien et tout mal sont contenus dans la sensation ; or la mort est privation de sensation. Par suite, la sûre connaissance que la mort n’est rien pour nous fait que le caractère mortel de la vie est source de jouissance, non pas en ajoutant à la vie un temps illimité, mais au contraire en la débarrassant du regret de ne pas être immortel. En effet, il n’y a rien de terrifiant dans le fait de vivre pour qui a réellement saisi qu’il n’y a rien de terrifiant dans le fait de ne pas vivre. Aussi parle-t-il pour ne rien dire, celui qui dit craindre la mort non pour la douleur qu’il éprouvera en sa présence, mais pour la douleur qu’il éprouve parce qu’elle doit arriver un jour ; car ce dont la présence ne nous gêne pas ne suscite qu’une douleur sans fondement quand on s’y attend. Ainsi, le plus effroyable des maux, la mort, n’est rien pour nous, étant donné, précisément, que quand nous sommes, la mort n’est pas présente ; et que, quand la mort est présente, alors nous ne sommes pas. Elle n’est donc ni pour le vivants ni pour ceux qui sont morts, étant donné, précisément, qu’elle n’est rien pour les premiers et que les seconds ne sont plus.
Mais la plupart des hommes, tantôt fuient la mort comme si elle était le plus grand des maux, tantôt la chosssissent comme une manière de se délivrer des maux de la vie. Le sage, pour sa part, ne rejette pas la vie et il ne craint pas non plus de ne pas vivre, car vivre ne l’accable pas et il ne juge pas non plus que ne pas vivre soit un mal. Et de même qu’il ne choisit nullement la nourriture la plus abondante mais la plus agréable, il ne cherche pas non plus à jouir du moment le plus long, mais du plus agréable. »

Epicure [Extrait de « Lettre à Ménécée]

©photo : Cauqueraumont Joaquim

La socialisation corporelle et l’école // Dossier « Le corps dans la société, un corps sous contrôle ? (extrait)

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« Si l’entretien du corps est une préoccupation récurrente des sociétés à toutes les époques, le 20ème siècle est habituellement considéré comme celui porté sur le souci du corps. L’avènement de la société de loisir et de consommation serait propice au narcissisme et à la libération des corps. Dans cette perspective, le corps fait l’objet de toutes les attention : on veut le garder en bonne santé, mince, beau et jeune le plus longtemps possible. Les individus l’utilisent comme moyen de se distinguer et d’affirmer leur singularité en usant d’attributs (habits, cosmétiques, coiffures, accessoires, gestuelles, accent langagier) ou en marquant directement la chair (piercing, tatouage, scarification, chirurgie esthétique, production de muscle ou perte de poids conséquentes). Cependant, Christine Detrez insiste sur la normalisation de cette apparente libération des corps et sur le caractère sacré et symbolique du corps dans nos sociétés. Les débats et les réactions autour du clonage, du trafic d’organes, de la maltraitance ou de la prostitution en constitue des exemples marquants. En étudiant la pratique ses seins nus sur la plage, Jean-Claude Kauffman montre bien que les pratiques les plus libérées en apparence des contraintes sont en réalités fortement codifiées mais surtout implicites et incorporées. Eloignée de l’idéal d’un corps en fusion avec la nature défendu par les adeptes, cette nudité normée (limitation des usages et des lieux où elle est autorisée) se travaille : le corps nu peut s’afficher quand il est musclé, épilé, bronzé, mince, jeune, sans odeurs, etc. « L’homme est moins que jamais libéré de son corps, puisqu’installé dans un soucis permanent de soi dans une dialectique amour-haine où le corps réel, avec ses rides et ses bourrelets, est déprécié par le même mouvement, qui en même temps, magnifie le corps idéal. Parfois c’est même un corps idéel, irréel qui est posé en idéal : le corps des publicités ou des affiches de cinéma est un corps retouché, parfois même photo-monté par l’assemblage de parties provenant de mannequins différents. »

Finalement, si le corps est une donnée biologique, rien de ce qui est biologique au départ n’échappe à l’action sociale. Tout le corps est construit, modelé et contraint par la société. Par exemple, bien que relevant de données biomécaniques, la marche varie selon les cultures, le sexe ou la classe sociale d’appartenance des individus. Ce façonnage des corps relève de ce que l’on appelle la socialisation. L’individu apprend progressivement à adopter un comportement conforme aux attentes d’autrui par l’intériorisation des valeurs et des normes de son environnement social. Les manières d’agir par corps sont donc différenciées selon les caractéristiques sociales de chacun. Le corps mémorise ainsi les rapports sociaux et signe nos appartenances et les hiérarchies implicites. La naturalisation des différentiations socialement construites et incorporées sert de fondement aux inégalités. Les explications naturelles de l’infériorité du corps des femmes permettent par exemple de justifier leur infériorité sociale. Par ailleurs, la socialisation s’opère tout au long de la vie dans diverses institutions comme la famille, les pairs, les loisirs culturels et sportifs, les médias, a religion, le travail et bien sûr l’école. »

© Carine Guérandel [ extrait de l’article « La socialisation corporelle et l’école // Dossier « Le corps dans la société, un corps sous contrôle ? » // NDD – L’actualité de la danse – Automne 2014 #61]

©photo : Cauqueraumont Joaquim

 

Correspondance Roger Ducasse à son ami André Lambinet (extrait)

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« Ecoutez bien ce subtil raisonnement. Pour apprendre l’harmonie, il faut être musicien de nature prodigieusement. Résultat de l’opération : l’’harmonie enraie vos dons et vous dessèche à jamais. Pour apprendre le contrepoint, inutile d’être doué ; il faut penser et réfléchir. Peu à peu, la pensée s’habitue au langage où on l’a soumise (je parle comme au XVIIe ). Elle voit, elle entend, elle est désabusée. Le contrepoint redresse, féconde le plus petit don et vous ouvre les portes du temples. Alors qu’arrive-t-il ? Au lieu d’assises harmoniques, solides peut-être, mais massives, devant vous, s’entrouvre la cathédrale. Les voix partent du sol comme les colonnes ; elles fleurissent de dessins, de retards, de broderies, au niveau des chapiteaux. Elles montent, et très haut, se croisent, se joignent comme des arcs-boutants gothiques. Rien ne les arrête : elles traversent la voûte, et sans rien perdre de leur moi, elles s’unissent toutes dans le sentiment calme de l’accord parfait, sur lequel elles reposent comme nos yeux, après avoir suivi les colonnettes jusqu’à leur cime, reviennent reposée, vers le sol. » [22 mars 1902]

©Livre : Roger Ducasse – Lettre à son ami André Lambinet [Mardaga // 2001]