Léo Ferré – Benoît Misère (Extrait) [1970]

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C’est sur cette chaise que j’ai perdu ma virginité d’âme, la seule vraie virginité, celle qui fait voler bien haut les petits oiseaux, celle qui fait les étoiles capiteuses, celle que l’on tient dans le cœur, le seul hymen dont puissent se prévaloir quelquefois certaines prostituées au bout d’une carrière horizontale et malheureuse. C’est sur cette chaise, assis inconfortablement sur ses genoux, mes lèvres rivées aux lèvres de ce bandit vénérable que j’appris que d’autres mains que les miennes pouvaient s’infléchir dans les ténèbres de mon être et m’exhausser vers le seul coin d’azur où je me sois toujours cassé la figure depuis que, répétant le sortilège, je me retrouve chaque fois, un homme banal et sali par je ne sais quoi d’inexprimable.

VIEUX SOLEIL, vous étiez le démon, sonnant la cloche, annonçant les retenues, réglant la circulation, et dans vos bras j’étais Proserpine, une petite Porserpine à peine éclose, mais qui en connaissait déjà un fameux métrage sur le fruit défendu, sur la tentation, sur le côté louche aussi de nos propos muets, car vous ne m’avez jamais parlé, ni moi non plus, et nous nous comprenions.Vous fermiez toujours les yeux, vous inventant sans doute quelque partenaire aux seins tout remplis d’immondices adorables et quand vous me dévoiliez, vous vous cachiez de moi, vous vous enveloppiez la tête avec les pans de ma petite chemise, comme un moine se serait encapuchonné, au XIIe siècle, pour donner la Question à une fille publique ou à un hérétique. Avez-vous jamais remarqué ma coquetterie ? Quel honneur vous faisais-je alors, et dans quel but, je me le demande avec terreur. Avais-je la crainte que vous me délaissiez, pour courir à d’autres découvertes, pour courir d’autres pantalons courts, quand je me surpris un après-midi, non pas à l’infirmerie mais aux lavabos, me peignant, me refaisant une petite beauté, moi, jeune garçon de dix années et cela pour vous, vieillard suintant de désir ? Je vous pardonne.

©Livre : Léo Ferré – Benoît Misère [Robert Laffont // 1970]
©Image : The Monster Engine
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Ghérasim Luca – Prendre corps (Extrait) [1976]

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Je te lune
tu me nuage
tu me marée haute
je te transparente
tu me pénombre
tu me translucide
tu me château vide
et me labyrinthe
tu me paralaxe
et me parabole
tu me debout
et couché
tu m’oblique

Je t’équinoxe
je te poète
tu me danse
je te particulier
tu me perpendicuaire
et soupente

Tu me visible
tu me silhouette
tu m’infiniment
tu m’indivisible
tu m’ironie

Je te fragile
je t’ardente
je te phonétiquement
tu me hiéroglyphe

Tu m’espace
tu me cascade
je te cascade
à mon tour mais toi

tu me fluide

tu m’étoile filante

tu me volcanique

nous nous pulvérisable

Nous nous scandaleusement
jour et nuit
nous nous aujourd’hui même
tu me tangente
je te concentrique

©Livre : Ghérasim Luca – Paralipomènes [Le Soleil Noir // 1976]
©Image : Sculpture de Jessica Stoller (Double) 

Jean Dypréau…

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« Il n’avait le don des langues qu’au pays des vipères. »

« Ceux qui me fouillent ne me trouveront jamais. »

« Tu tricotes ma fidélité. »

« Il veut avoir le premier mot. »

« Vivre de sa plume
mais comme l’oiseau. »

« Certains oiseaux voulurent avoir des nageoires
pour fraterniser avec les poissons volants? »

« Je te déshabille avec ton imagination. »

« Je lègue à mon fils mon coup de pied au passé. »

« L’inspiration l’habitait,
mais il lui avait donné son préavis. »

« Œdipe sans complexe se sent orphelin. »

« Les mots sont mes cicatrices? »

« Il était si laid que le miroir lui rejetait son image. »

« Il aimait ce silence
qui lui permettait d’entendre l’amour. »

©Livre : Liliane Wouters – Panorama de la poésie française de Belgique [Editions Jacques Antoine // 1976]

Eugène Figuière – Le bonheur (Extrait)

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« Pour être heureux, il faut d’abord le vouloir. Le bonheur es le couronnement d’un effort. Si l’effort est constamment tendu vers une même direction, il devient ce qu’on appelle de l’optimisme ; l’optimisme est un jardin où croissent plus aisément les fleurs variées du Bonheur. Pour vouloir être heureux, il faut commencer par créer en soi et autour de soi, cette ATMOSPHERE DU BONHEUR.

L’optimisme est ce qu’on pourrait appeler l’âme irradiante du bonheur. Le bonheur vient plus facilement aux optimistes qu’aux pessimistes. L’optimiste appelle en quelque sorte le Bonheur. L’homme souriant repousse, dirait-on, l’infortune. La plupart de nos maux ne sont qu’imaginaires, et l’optimiste ignore cette imagination néfaste. Il reçoit donc beaucoup moins de choc mauvais que son voisin le pessimiste. Et c’est déjà un grand point de réduire, au minimum, l’hostilité du destin.

Au fond, y a-t-il vraiment hostilité du destin ? Ces mots, chance, malchance, ont-ils une signification ? C’est être bien vaniteux que de croire l’Univers occupé à ce point de nous-mêmes. Il y a tout au plus quelques mauvais hasards et il y a beaucoup de fautes personnelles trainant des conséquences fâcheuses. Rappelons-nous donc que nous passons, atome d’Infini, seconde de l’Eternité, au milieu de la formidable indifférence des choses.

Savoir se contenter, voici le grand principe du Bonheur. Il ne dépend que peu de nous d’être riches, car la vie peut nous être favorable, mais il dépend beaucoup de nous d’être heureux si nous nous contentons de ce que nous avons et si nous savons en extraire le Bonheur. »

©Livre : Eugène Figuière – Un petit bréviaire du bonheur [Petits livres d’heures] 
©Image : Jess Pauwels

Louis Ferdinand Céline – Scandale aux abysses (Extrait) [1950]

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Netpune tout désolé…tout chagriné, mais digne cependant…majestueux…devant son peule…il le faut…fait à Pryntyl en particulier mille recommandations affectueuses…il est lui-même intiment désemparé…à la dérobé il lui renferme dans la main une grosse poignée de perles…les plus belles du fond des mers…roses…et miraculeuses d’Orient…la fine fleur du trésor des mers…un trésor de valeur incalculable… « les hommes aiment tant les perles…ils sont si cupides !…si tu te trouves embarassée…traquée…menacée…s’ils veulent te faire du mal !Pryntyl ! ma petite chérie ! assure-toi de leur complaisance…achète-les avec une de ces perles…je t’en ferai parvenir d’autres ! Va, ma pauvre petite chérie…va et reviens-nous ! ton pépé Neptune qui t’aimera toujours… »
©Livre : Louis-Ferdinand Céline – Scandale aux abysses
©Image : Frederic Leighton [Fisherman and the siren]

Arun Kolatkar – Kala Ghoda / Poèmes de Bombay (extrait)

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Mes narines frémissent.
Une odeur multicolore,
D’innocence et de lavande,

De sueur suave et âcre,
Vernis à ongles,
Bois de rose et résine,

Remonte comme un feu de Bengale
Dans mes narines
Et explose dans mon cerveau

Ce n’est pas tant la jeune fille aux longues jambes
Qui prend un raccourci
En traversant cet îlot, comme toujours,

Son étui à violon à la main,
En retard une fois encore à son cours de musique
À Max Mueller Bhavan,

Qu’un avertissement me signifiant
Que mon idylle
Touche à sa fin,

Que l’heure est venue pour moi
De rendre la ville
À ses soi-disant maîtres.

©Livre : Arun Kolatkar – Kala Ghoda / Poèmes de Bombay [Gallimard Poésie // 2013]
©Image : Steve McCurry

David Toop – Ocean of sound (extrait)

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« 19 novembre. Un chaman Yanomami arrive au village, le bas du visage peint en noir en signe de véhémence, le haut en rouge, couleur de la vie. Il accepte que nous enregistrions ses visions hallucinées à l’epena, et nous le suivons donc, munis de notre équipement. En chemin, nous traversons une rivière en bateau, mais l’embarcation ne tarde pas à couler, si bien que nous finissons le trajet en pataugeant. Sur le sentier, j’observe une mouche de la taille d’une pomme de pin, dont les ailes rouges déploient une envergure d’une douzaine de centimètres. Lorsque nous arrivons, l’homme est allongé dans son hamac. Il prétend que quelqu’un lui a volé son epena par jalousie. Une version divergente ultérieure insinue que sa famille l’aurait dissimulé par peur de notre magnétophone. Plus rien à faire ici, et nous prenons donc congé au bout de dix minutes. Sur le chemin du retour à Continamo, la pluie tombe et l’oncle de Simon nous coupe des feuilles démesurées en guise de parapluie. Trempés jusqu’aux os après l’orage et la traversée de deux rivières, pataugeant à nouveau, nous nous écroulons dans nos hamacs et sombrons dans le sommeil. Nous sommes réveillés dans l’après-midi par une agitation. Un jeune Yanomami lance ses incantations dans le village, tandis qu’il prise l’epena dans une assiette de fer blanc et qu’il danse les bras déployés, en émettant les sons d’esprits d’animaux. Cette nuit-là je rêve que des animaux vivent sous ma peau. »

©Livre : David Toop – Ocean Of Sound : Ambient music, mondes imaginaires et voix de l’éther [Kargo & L’éclat // 2008]
©Image : Cauqueraumont Joaquim

 

Thomas Burion – Et si…?

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« Et si on s’interrogeait sur le sens de ce qu’on y fait, dans les écoles, sans tenir compte des médias, des lobbies et des ministres ? Et si on y rejetait la pédagogie de la soumission et le culte de l’évaluation certificative ? Et si on y faisait prospérer des potagers, des vergers et des jardins dans les cours de récré, gérés par les élèves ? Et si on y faisait fleurir les espaces de travail collectif, de sociabilisation, de découvertes, de culture, de gratuité, d’ouverture des imaginaires en y créant de véritables bibliothèques dignes de ce nom ? Et si on explorait le potentiel des TICS (technologies de l’information et de la communication) avec sagesse et recul, en privilégiant le recyclage ou l’achat de matériel produit de manière éthique, l’exploitation de logiciel libres, la formation à la recherche documentaire ? Et si on virait les distributeurs pour les remplacer par des fontaines à eau ? Et si on transformait l’école en observatoire du monde pour aiguiser le sens critique de nos élèves ? Et si on ralentissait ne fut-ce que pour en rêver, tout simplement ? »

©Texte : Thomas Burion [Extrait de l’édito du journal satirique « Même Pas Peur » #3]
©Image : Nabil El Makhloufi
net : http://www.memepaspeur-lejournal.net/

 

Pierre Autin-Grenier – Finalement on attendra la guerre bien tranquillement à la maison (Extrait) [2003]

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La vie, comme ça, telle que quand l’orage à coups de castagnettes crève l’asphalte des villes et que tu n’as même pas la casquette pour te protéger la cervelle du désordre ambiant, que le tintamarre du fric t’arrache les tympans et que l’aveugle travail de sape du capitalisme va tambour battant, alors c’est du ni bon à cuire ni bon à bouillir, autant dire que dalle et gueule de bois, voilà ce que je me tue à lui rabâcher tous les matins et aussi qu’on va droit dans le mur, tu comprends. Elle fait pschitt pschitt avec son atomiseur à patchouli, elle a mis des bas aujourd’hui je me demande bien pourquoi, elle passe à la va-vite son trois-quarts beige que je n’aime pas trop, elle est déjà partie. C’est fou, je me dis, comme les femmes peuvent se montrer parfois insoucieuses du sort de la planète et de nos chagrins aussi ; à croire que je lui parle palhavi, ma parole !

Claquemuré dans la coquille du quotidien comme bateau dans sa bouteille il me faudrait reprendre les choses en main certes et d’abord briser l’étau des habitudes en me levant les fesses de ce satané fauteuil à bascule par exemple, pointer le nez dehors et m’en aller rêver cinq minutes au grand air ou bien filer tel un zèbre à l’autre bout du monde voir si là-bas ça bouge un peu plus qu’ici, voilà ce que je me suis dit en décapsulant une nouvelle canette pour commencer.

©Texte : Pierre Autin-Grenier – Finalement on attendra la guerre bien tranquillement à la maison (Paru dans « Le matricule des Anges » #42 en janvier 2003)
©collage : Mariano Peccinetti
net : http://trasvorder.tumblr.com/

Ball the jack…

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Ball the jack [litt = utiliser un marteau-piqueur (jackhammer): par extension, travailler dur et rapidement] // 1 : L’origine de l’expression est probablement à recherche dans le langage des cheminots: jack dans le langage noir signifie locomotive et balling the jack renvoie à un train (filant à grand vitesse, il est dit high balling) :

« So when I hear a whistle, I can peep throught the crack
And watch the train a-rollin’ when it’s ballin’ the jack.
Why I just love the rhythm of the clickity-clack
So, take me right back to the track, jack. »
Choo Choo Ch’Boogie, Louis Jordan, 1946

2 : Foncer se dépêcher // 3 : Faire l’amour, « besogner » :

« A redheaded woman make a freight train jump the track
And a blackheaded girl will make a preacher ball the jack »
Saint Louis Blues, Jim Jackson, 1930

4 : Evoque le fait de passer du bon temps, boire, danser, faire la fête, ou baiser :

« Got a little fair brownie keep ballin’ the jack
Her screamin’ and fightin’Il let me snatchin’ it back »
You can’t keep no Brown, Bo Weavil Jackson, 1926

5 : Danse apparentée au shimmy, ponctuée de claquements de mains et de cahnts, très en vogue au début du XXe s. :

« Now I could rememba when Ballin the Jack: thats mow done wit yo knees. You gather a good twist wit yo knees. Hit yo knees together, to an fro. Little bit like the Buzzard lope, you know. »
Mance Lipscomb & Glen Alyn, 1993

6 : Dans le jargon du jeu, miser le tout sur une carte.

©Livre : Jean-Paul Levet – Talkin’ that talk / Le langage du blues, du jazz et du rap / Dictionnaire anthologique et encyclopédique [ Editions Outre Mesure // 2003]
©Image : Jean-Michel Dupont & Mezzo [Love in Vain – Robert Johnson 1911-1938 // Glénat]

 

Eric Dejaeger : Irréflexions (Quelques morceaux)

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« On peut tout dire dès que la mafia et les extrémistes de tout poil donnent le feu vert. »

« Les aphorismes les plus longs sont ceux de Marcel Proust, heureusement tous inédits. »

« Début de conte pour enfant (d’)alcoolique : « Il était un foie…  »

« Le jour où la mort mourut, les vivants ne surent plus que faire. »

« L’enfer, c’est les « je » qui sont des autres. »

« Cette cochonne n’arrête pas de se prendre en salfie. »

« Mettre la pression, c’est un truc de buveurs de bières au fût. »

« Lacan, pas nul, mis au zoo, tisse. »

« Les policiers verbalisent les SDF qui ont trop de loques à terre. »

« Choisissez la langue de pute : la langue de bois laisse des échardes en se retirant. »

© Eric Dejaeger : http://courttoujours.hautetfort.com

Jean-Paul Gallez : Je suis Rocher (Extrait)

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Je suis rocher. Mon corps râpe ta vie. Je rentre en la fleur muqueuse éponge bleue. J’incarne un ciel entre tes cuisses et ta vulve me chante m’appelle par un nom inaudible, le boit. Je suis dicté au geste noir par les pétales et les pampres gonflés. Ta tête est allumée par le cri des Marées. Les flots démonté couvrent ton ventre, et je lacère là la mort qui me démange. Tu involves le membre qui te fend, tu prends ma vie royale et la déchire. Tu humectes ma force et ruisselles à ma face. Mon œil est dans le noir de ta rosée. Je scrute les parois nébuleuses du Temps. J’arrache aux sécrétions la fleur retournée d’un ange. Tes lèvres me traversent et sonnet sous mes voûtes. Le centre de mon crâne est battement et siffle. Le serpent mord ma colombe et vrille entre mes yeux. L’éclair me dévêt, me jette à la source de moi-même où je parais. Tu surgis sous mon œil et tu lapes mon sang. Le museau matriciel ouvre sa pointe: tu me vides de l’homme. Je suis blanc comme avant. Ta beauté me submerge. Je naufrage dans le pur, battant vainement la nageoire des mains. Mes cheveux brûlent tes yeux. Ta face est renversée, ouvre une âpre bouche. Tu malaxes l’air de tes dents. L’étoile brûle ta bouche. Je te regarde infernal, exorbité. Mon ventre voit ton ventre se regarder. Le buisson de Vénus arrache mes entrailles. Ton sexe happe le mien sur le bord infini. La mort avance en ondulant des hanches. La musique chavire: te voici cataracte de silence à ma terreur. J’ouvre la bouche et ma langue goûte un feu d’herbe brûlée. Ton corps me regarde et je crie. Ma propre féminité se pénètre. Ses doigts effleurent et retroussent ma peau. Tu me vois debout sur tout jouissant, battant tes reins, muscles tressaillant. Tu lèves ton regard vers une bouche hagarde: mon masque est déchiré par le bleu bestial festoyant du feu. Tu couvres ta vue dans un cri. Ton œil se retourne et me revoit: car je suis avant tous les commencements l’œil pâle du fixe qui se pleure la vue. J’entre dans les rochers et les volcans pour te savoir. Mon œil mort dessine un sexe sur le ciel.

©Livre : Texte inédit publié dans le livre « Panorama de la poésie française de Belgique » de Liliane Wouters [Editions Jacques Antoine // 1976]
©Image : Manara

Jack Kerouac – Sur la route (Extrait) [1957]

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(Hommage un homme que j’aurai voulu connaître : René De Koninck)

Il possédait plus de livres que je n’en ai jamais vu de toute ma vie, deux bibliothèques, deux pièces garnies du plancher au plafond et sur les quatre murs, et des livres tel que le Machinum Apocryphum en dix volumes. Il jouait des opéras de Verdi et les mimait drapé dans son pyjama, avec une grande déchirure qui lui descendait dans le dos. Il se foutait royalement de tout. C’est un homme de grande érudition qui déambule en titubant le long des quais de New York avec des manuscrits originaux de musiciens du XVIIe siècle sous le bras, tout en gueulant. Il se traîne dans les rues comme une grosse araignée. Son excitation jaillissait de ses yeux par éclairs démoniaques. Il ployait sa nuque dans un extase spasmodique. Il zézayait, se tordait en convulsions, s’affalait, gémissait, hurlait, tombait à la renverse de désespoir. Il pouvait à peine placer un mot tellement ça l’excitait de vivre. Dean restait planté devant lui, opinant du chef et répétant sans arrêt : « Oui…Oui…Oui… ». Il me prit dans un coin. « Ce Rollo Greb est grand, admirable entre tous. Voilà ce que j’ai essayé de t’expliquer, voilà ce que je veux être. Je veux être comme lui. Rien ne le freine. Il va dans toutes les directions, à toute vitesse, il a l’intuition du temps, il n’a rien d’autre à faire qu’à se laisser balloter d’avant en arrière.

©Livre : Jack Kerouac – Sur la route
René De Koninck, l’homme qui avait la démence de vivre

Marcel Havrenne

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« Il neigeait si fort que les boulangers et les ramoneurs ne pouvaient plus se reconnaitre; chaque maison avait un étage de plus, où personne n’habitait. »

« Bonne comme le pain, mais pas trop de miette. »

« Voici l’aurore: la nuit tombe sur la Chine. »

« Quand on n’a plus que sa main pour cache-sexe, il faut préférer l’impudeur. »

« Qui aime bien châtre bien. »

« Lire les autres pour soi, mais se relire en pensant aux autres. »

« Le cris aigre du paon contrefait la roue qui grince. »

« Là où l’oiseau s’est posé, il y aura bien assez de place pour une pensée. »

Raoul Vaneigem – Le livre des plaisirs (Extrait) [1979]

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La fin de l’Etat et la fin de l’intellectualité sont inséparables.

L’intelligence sensuelle créera la société sans classes. Comment pourrions-nous éliminer les chefs si nous ne nous débarrassons pas de la fonction intellectuelle, si nous ne chassons pas le représentant permanent du travail qui s’agite dans la tête de chacun ? Et le refus qui n’émane pas de la volonté de vivre n’est qu’un nouveau refus de la vivre. Nous avons trop pris les êtres et les objets à rebours, dans le sens où ils ont coutume de nous atteindre pour nous frapper, nous meurtrir. Le vivant seul me passionne, non l’abstraction qui le tue.

Le renversement de perspective révèle soudain à la rencontre de mes désirs l’aimable pulsation d’un galet, d’un visage, de l’air du temps, d’un paysage, d’un livre, d’une sonate et d’une sauce au pistou. Pourquoi traiter obstinément en formes désincarnées, hostiles, indifférentes un monde que l’attrait des jouissances possibles a le privilège de débarrasser des tares de la marchandise ?

Contre la rentabilité des êtres et des choses, contre la fausse gratuité contemplative qui en est le complément se coalise lentement la part de vie que la perspective du pouvoir ignore au cœur des pierres, des plantes, des hommes. De son déferlement inopiné disparaîtront l’économie et ses Etats, tandis qu’émergera la société où la richesse technique sert la richesse des désirs individuels. Telle est la lutte collective que la marchandise et ses éclopés refusent de voir s’esquisser contre eux.

La nouvelle sensibilité annonce un monde radicalement nouveau. L’intelligence sensuelle amorce la fin définitive du travail et de ses séparations. La vrai spontanéité est celle des désirs en quête d’émancipation. Elle va dissoudre le cauchemar millénaire de l’économie, la civilisation marchande, avec ses banques, ses prisons, ses casernes, ses usines, son ennui mortel. Bientôt, nous bâtirons nos maisons, nos rues chauffées, nos chemins labyrinthiques dans une nature réconciliée avec la main des hommes. Nous aurons des régions fœtales, des lieux d’aventures, des demeures inspirées et itinérantes, d’autres temps, où l’âge n’a pas de sens, où le réel n’a pas de limites. Nous inventerons des micro-climats, variant selon nos humeurs, et nous oublierons l’époque où la bureaucratie scientifique, mettant au point les armes de destruction météorologiques, nous traitait d’utopistes . Car la spontanéité a l’innocence d’effacer ce passé terriblement présent où rien de ce qui tue n’est impossible et où tout ce qui excite à vivre est taxé de folie.

©Livre : Raoul Vaneigem – Le livre des plaisirs [Editions Labor // 1993]
©Image : Cristian Boian
net : https://www.behance.net/cristianboian

 

Heiner Müller – Hamlet-Machine (Extrait)

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Ma place, si mon drame avait encore lieu, serait des deux cotés du front, entre les fronts, au-dessus. Je me tiens dans l’odeur de transpiration de la foule et jette des pierres sur policiers soldats chars vitres blindées. Je regarde à travers la porte à deux battants en verre blindé la foule qui afflue et je sens ma sueur froide. J’agite, étranglé par l’envie de vomir, mon poing contre moi-même qui suis derrière le verre blindé. Je me vois, agité de crainte et de mépris, dans la foule qui afflue, l’écume à la bouche, agiter mon poing contre moi-même. Je pends par les pieds ma viande en uniforme. Je suis le soldat dans la tourelle du char, ma tête est vide sous le casque, le cri étouffé sous le chenilles. Je suis la machine à écrire. Je fais le noeud coulant quand les meneurs vont être pendus, enlève le tabouret, me brise la nuque. Je suis mon prisonnier. J’alimente les ordinateurs en informations sur moi. Mes rôles sont salive et crachoir couteau et plaie dent et gorge cou et corde. Je suis la banque informatique. Sanglant dans la foule. Respirant derrière la porte à deux battants. Secrétant une bave de mots dans ma bulle insonorisée au-dessus de la bataille. Mon drame n’a pas eu lieu.

©Livre : Heiner Müller – Hamlet-Machine / Horace / Mauser / Heracles 5 et autres pièces [Les éditions de minuit // 1979]
©Image : Jorge Miguel Blazquez