Léon Bloy – Le désespéré (Extrait) [1887]

Hector-de-Gregorio_Blessings__69Dulaurier referma les yeux et , dans la tiédeur du lit, au grondement d’un excellent feu, s’immergea dans l’exquise ignavie matutinale de de ces colons de l’heureuse rive du monde, pour qui la journée qui monte est toujours sans menaces, sans abjection de comptoir ni servitude de bureau, sans le dissolvant effroi du créancier et la diaphragmatique trépidation des coliques de l’échéance, sans tout le cauchemar des plafonnantes terreurs de l’expédient éternel !

Ah ! que le Pauvre est absent de ces réveils d’affranchis, de ces voluptueux entrebâillements d’âmes entretenues, à la chantante arrivée du jour ! Comme il est, – alors, – Cimmérien, télescopique, aboli dans l’ultérieure ténébrosité des espaces, le dolent Famélique, le sale et grand Pauvre, ami du Seigneur !

La flûte pensante qu’était Dulaurier vibrait encore des bucoliques mondaines de la veille. L’édredon de Norvège ondulait mollement, à l’entour de son esprit, dans la grisaille lumineuse d’un demi-sommeil. Une jeune oie, venue du Cap Nord, épandait sur lui de chastes songes, neige psychologique sur cette flottante imagination glacée…

©Livre : Léon Bloy – Le désespéré [Flammarion // 2010]
©Image : Hector de Gregorio

 

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