Roger Judrin – Préambule de « Prince de Ligne -De fleur en Fleur » (Extrait) [1964]

verrou-fragonard

Je ne connais pas d’exemple aussi étonnant d’une vérité quasi étrangère aux minuties de l’exactitude. Ligne nous montre rarement des corps singulier ; il les confond dans un dictionnaire angélique où se changent en astres des chevelures, des mains, des gorges, des sourires. Sans doute conserve-t-il, gravés dans son cœur, les visages et les formes dont il nous dérobe à la précision. Aussi bien, le lecteur profite, jusqu’à un délicieux abus, des fantômes qu’on lui propose pour leur substituer des estampes personnelles, secrètes et déterminées. Ligne, en revanche, définit en perfection, comme un pigeon porte une lettre, les lieux et les occasions de l’amour. Tel guichet de couvent, tel petit temple, tel orage villageois, telle balustrade, telle orangerie, telle porte de grange sont plantés pour jamais dans la mémoire. Ligne est le chroniqueur des sylphides.

Il est aussi dans ses –Ecarts-, le seul moraliste qui ait osé, parlant des femmes, n’être ni galant, ni piquant, ni ingrat, ni fat, ni contempteur, ni tuteur. C’est que Ligne n’est pas chimérique. Montaigne s’englue dans la jouissance comme une cantharide dans une pivoine. La Rochefoucauld méritait d’avoir dans ses armes un cygne navré. La Bruyère a des frayeurs de célibataire. Chamfort chatouille les marquises avec des épines. La plupart des pièces ont été composées par des cocus vindicatifs, la plupart des romans par des tyrans qui faisaient la patte de velours, ou par des gitons débaptisés. Ligne est simple comme la tendresse, il est plat comme la reconnaissance, il est entreprenant comme la gaieté.

Faut-il prouver de surcroît qu’il était né pour aimer et pour être aimé ? Il n’obtint ni la gloire ni l’argent. Il fut un vieux maréchal, faute d’avoir été un général heureux. Le véritable homme à bonnes fortunes ne fait ni de très beaux vers, ni des livres profonds ; il n’est ni un Alexandre, ni un Spinoza, ni un grand financier, ni un athlète éclatant, ni un roi des halles, du fer ou du cochon. Il fait l’amour.

C’est une chaine magique de petites occupations qui obligent le coureur de biches à tourner autour de sa proie. Ligne a eu le temps d’écrire beaucoup ; il n’a pas eu le temps d’être un écrivain. Mais l’impromptu lui est si naturel que le tri le plus sourcilleux ne risque pas de rendre le choix trop essentiel. Vu que Ligne n’est ni un maître à penser ni un auteur raffiné, l’abrégé vaut mieux que le tout, l’extrait le plus court est le plus brillant .

J’ai donc épitomé les fredaines du prince. Leur élégance, éloignée des fadeurs bégueules, permet d’en conserver la hardiesse. Louons un sybarite de n’avoir pas gâté les rayons de son plaisir par le faisceau d’un système. Stendhal lui-même, plutôt remarquable par les nœuds de son aiguillette que par la connaissance des femmes, est garni de principes. Les librairies regorgent de pourceaux pédants et de libertins enfroqués. Nos écrans sont ergoteurs et érotiques. Il y a des panerées de priapes philosophes et de tétons freudiens. Ligne a l’impureté presque pure. Il ne se prive pas même de rester chrétien. Il est sauvé par une invincible absence de méthode. Il brouille tout et il ne se brouille avec personnes.

Qu’il est admirable d’admirer, dit-il.

©Livre : Prince de Ligne – De fleur en Fleur [Livre hors commerce publié par la Guilde du Livre // 1964]
©Image : Jean-Honoré Fragonard (Le Verrou)

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