Chris Marker – Le dépays (extrait) [1982]

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We Japanese have a very special relationship with cats.” C’est Toru Takemitsu qui t’a dit ça hier soir, dans un petit bar de Shinjuku. Venant d’un des plus grands musiciens vivants, la confidence est précieuse. Derrière lui, rangées côte à côte, les bouteilles de whisky des habitués du bar sont rondes et lisses comme des tortues. Et l’association de ces deux mots, chat et whisky, t’a fait passer dans la tête, comme une névralgie, le regard d’un chat qui s’appelait précisément Whisky — nom assez improbable pour un chat du douzième arrondissement, mais c’était ainsi. Et il suffisait que du premier étage tu l’appelles, sans même forcer la voix : “Whisky” pour qu’il lève sur toi ce regard — et bien oui, inoubliable… Quelques microsecondes plus tard il était là, sur le balcon, par une de ces compressions de l’espace-temps que les chats sont seuls à connaître, avec quelques ascètes tibétains. Le chat Whisky est mort écrasé par un camion et tu lèves ton verre à sa mémoire, à la mémoire de ton autre ami-chat bleu russe, bleu Tozai, à la mémoire de la chouette effraie qui est morte un jour sur ta main, étouffée par la boule qu’elle avalait avec une hâte de chasseresse. Tu te demandais quelquefois comment ils voyaient les hommes, ces animaux. Pour les chats, il n’était pas si sûr que leur humain représente une personne unique : plutôt une espèce de troupeau, dont ils venaient vérifier avec curiosité s’il se présentait toujours dans le même ordre, vertical ou horizontal, ici la tête, ici les pieds. Pour la chouette, nous étions peut-être de grands ombres indistinctes, pas hostiles, mais indéchiffrables. Pendant qu’elle luttait pour retrouver le souffle, pendant que pour la première fois le vertige de la mort entrait dans sa tête de chouette, ses yeux disaient : “ombre tu me tues, ombre, tu m’abandonnes” et sa dernière convulsion a refermé sur ton doigt un nœud de serres aiguës, fatales aux rongeurs. Ton doigt est resté bleu pendant des semaines, bleu comme le chat russe, comme la Tozai Line, et longtemps tu as porté sur toi ce signe, lent à s’effacer, comme un remords.

D’autres ce soir boivent peut-être à la mort des rois, à la mort des empires. Nous, à Shinjuku, buvons à la mort des chats et des chouettes. Quoi de plus naturel ? A un quart d’heure de marche, et sans sortir de Shinjuku, nous trouverons le temple de Ji Cho In, à Nishi Ochiai, où l’on prie pour les chats du monde entier. Un superbe maniki neko, le chat-qui-te-salue, mascotte des commerçants avisés et des prostituées attentives, veille à la porte du sanctuaire. Le bonze dévoile pour quelque obole les statues de chats offertes — au XVIè siècle par un chef de guerre dont la route avait été coupée par un chat noir (et qui, au lieu d’y voir un mauvais présage comme n’importe quel Européen borné, suivit le chat et fut guidé vers une position stratégique qui lui fit remporter la victoire) — au XVIIè siècle par un marchand dont le chat, du seul éclat de sa présence qui attirait les clients, fit la fortune — et au XVIIIè siècle par une Belle Dame dont, jusqu’à ce jour, tu n’as pas compris si elle avait un chat, si elle était un chat, ni ce qu’elle venait faire dans l’histoire. Mais tu as appris à ne pas poser de questions. Ce que dit le conte est vrai de ce que le conte dit que ce que dit le conte est vrai, comme conterait la Demoiselle du carrefour de tes voyages.

©Livre : Chris Marker – Le dépays [Editions Herscher // 1982]
net: Version PDF
©Image : Louis Wain
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Charles Robinson – Ultimo (Extraits) [2012]

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ULTIMO
92 définitions recomposées à partir du Petit Robert. 
Dans une page de dictionnaire, briser des fragments de définitions, les assembler, et donner une définition nouvelle au mot qui indexe la page.
(premier mots des pages paires, dernier des pages impaires).

ÉBURNÉ adj. 

La racine carrée de la variance que l’on calcule pour rendre compte de la dispersion des distributions dites normales, portée à une température déterminée, sous une pression donnée, a l’apparence et la consistance de l’ivoire. Chacune des plaquettes microscopiques qui recouvrent sa résine, avec sa couleur d’un rouge éclatant obtenu par un colorant tiré de la cochenille, est susceptible de se détacher par écailles.

HYDROFOIL n.m.

Le plus léger et le plus simple des gaz inflammables ayant perdu son électron peut être décomposé par hydrolyse (nuage, brouillard, pluie, neige, frêle, rosée, givre, verglas, etc…). Combiné avec des eaux stagnantes par accumulation d’urine, il est utilisé comme appareil d’hygiène buccodentaire projetant un jet noir verdâtre sous pression. Considéré du point de vue chimique, cette affusion entraîne des œdèmes souvent fermentés.

ROTOTO n.m.

Le réflexe d’extension brusque de la jambe obtenu en frappant le tendon du muscle quadriceps est inutile, inopérant dans une fête foraine. Rouage parmi d’autres, les agents des contributions indirectes s’en servent pour tirer les roupettes sur la place du marché. Tu te pâmais en mille poses. Et roucoulais des tas de choses. Emblème de vicissitudes humaines. Le ligament fatigué s’attache au tibia (en bas), tournant latéralement sur son axe, faisant reposer le corps alternativement sur les mains et les pieds, et ne s’embarrassant d’aucun scrupule.
Ces souplesses à cent kopecks ne sont perceptibles que pour un confrère, blague le petit commerce.

TRIGONELLE n.f.

La masse moléculaire est le triple de l’année scolaire en France. De la rentrée aux vacances de Noël, le principal objet est l’application du calcul à la détermination des éléments du triangle. De Noël à Pâques, trois consonnes servent de support aux éléments vocaliques. Jusqu’aux grandes vacances, le tégument dorsal est divisé en parties parlées de la tragédie grecque (Agamemnon, les Choéphores, les Euménides). Puis, le battement rapide et ininterrompu sur deux notes en forme de feuille de trèfle voisine avec les mille milliards de bacheliers vagabondant sur les routes, flanqués d’une cage d’osier. Qu’est-ce que trimbalent les insurgés ? L’austérité des premiers trimestres !

©Livre : Charles Robinson – Ultimo [Editions ère // 2012]
©Image : André Breton|Jacqueline Lamba|Yves Tanguy (Cadavre Exquis)

Interview (2) Anthony Joseph – Poète à la racine (Extrait) [2016]

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Vous menez une double carrière, dans la poésie et la littérature, d’une part, et la musique, d’autre part.

C’est amusant, mais la plupart des gens ne sont pas au courant des deux. En Angleterre, les gens me connaissent essentiellement en tant qu’auteur et poète, parce que je joue rarement là-bas. Pour moi, l’enseignement est une forme de prestation scénique et je vois un lien entre me produire sur scène et devant une classe. Je me considère comme un poète, mais pour moi cela ne signifie pas juste rester assis et écrire des poèmes, ça veut dire communiquer, interpréter, écrire, enseigner, faire partie de la communauté…Quand je me développais en tant qu’auteur et en tant qu’artiste, je pensais toujours que mon travail était trop personnel, trop insulaire, trop idiosyncratique, et que les gens ne pouvaient pas le comprendre. Puis j’ai appris que, plus c’est personnel, plus ça attire les autres. Plus on s’expose de façon personnel, plus on peut se connecter avec les gens parce que le personnel est universel. Si tu essaies d’écrire une chanson et que tu dis: « Je suis tombé amoureux de cette fille, elle m’a brisé le cœur, je ressens de la douleur », ça ne veut rien dire. Par contre, si tu dis: « J’étais à Paris en juillet et j’ai rencontré cette fille, son nom était Michelle, nous sommes tombés amoureux et elle m’a abandonné à la station de métro de Gare du Nord », les gens vont se dire « Ouah, je ressens ça, c’est pour de vrai. » Il faut être personnel, c’est la bonne façon de faire.

©Texte : Interview donnée par Frédéric Adrian pour le magazine SOULBAG [#223 Juillet-Août-Septembre 2016]
net: http://www.soulbag.fr/
©Image : Edwige Hamben

Georges Elliautou – Terre d’exil

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Terre d’exil

à ceux qui n’ont pas faim

Je cherche en vain un geste amical. Je n’implore pas la compassion. Je suis trop fier. Mais je suis perdu dans la jungle de la ville. J’ai besoin d’un secours, aussi maigre soit-il, pour arriver au soir. Non point de ma vie, mais du jour tout simplement. J’ai faim et froid. J’arrive d’une contrée oubliée des humains. Là-bas, si la misère était totale, du moins me restait le regard de ma mère. Nous n’avions rien à manger. Notre habitat était si étroit et si précaire que nous dormions le plus souvent à la « belle » étoile. Et quand venaient les ouragans, nous nous accrochions à des arbres rachitiques pour ne pas être emportés. Puis le soleil brûlait tout. La sécheresse faisait de la maigre terre où était semé le grain de notre survie de la poussière que soulevaient nos pieds nus. Mais il nous arrivait d’être heureux. Trop rarement sans doute. Mais heureux parfois. Il suffisait que germe le grain, qu’il mûrisse, que nous le récoltions lorsque les pluies n’avait pas tout emporté, que le soleil n’avait pas tout brûlé…

Et puis est venue la guerre. Des bandes de soudards ont tout saccagé. Ils ont violé ma mère et mes sœurs. Ils ont massacré le village entier. Ils n’en ont laissé que cendre. Il n’en reste que moi qui m’étais caché dans un maigre buisson.

Comment ai-je pu traverser le désert, franchir la mer, la frontière de votre pays trop riche? Je ne sais plus. J’ai faim et j’ai froid.

©Texte : Georges Elliautou
 net: http://elliautou-g.net
©Image : Gordon Parks
net: http://www.gordonparksfoundation.org

Extraits du hasard (2)

(Des extraits trouvés au hasard d’un site internet, d’un partage sur Facebook, d’une citation dans un livre, une référence dans un film…)

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« Combien de fois ai-je été victime de la tendance au verbiage ! Dans ma jeunesse, j’étais fasciné par le philosophe Jacques Derrida. J’ai dévoré ses livres, mais je n’y ai strictement rien compris, même après une réflexion poussée. Cela donnait à sa philosophie l’aura d’une science secrète. Je suis même allé jusqu’à rédiger une thèse sur cette philosophie. Avec le recul, Derrida et ma thèse m’apparaissent comme du verbiage inutile. Dans mon ignorance, j’étais moi-même devenu une machine à produire de la fumée verbale…..MORALITÉ : le verbiage masque l’ignorance. Si celui qui parle ne s’ exprime pas clairement, c’est parce qu’il ne sait pas de quoi il parle »

©Texte : Rolf Dobelli – L’art de bien agir : 52 voix sans issue qu’il vaut mieux laisser aux autres [Eyrolles // 2013]
©Image : Romany WG
net: https://www.flickr.com/photos/romanywg/

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« Sans cesse il faut trouver des images plus frappantes, telles qu’elles renchérissent encore sur les précédentes.

Ce qui se perd : le regard sur les choses simples : la nature.

Dans tous les grands parcs naturels, comme s’il ne pouvait plus exister de nature que sous forme de parcs, (et partout où c’est « beau », il y a déjà un parc, qui fait de sa nature un autre Disneyland), partout sont déjà mentionnés les endroits où on doit se mettre pour regarder, et où ça vaut la peine de photographier la vue.

Ainsi les points de vue pour les photos de ces endroits sont-ils donnés à l’avance, si bien que des millions de personnes peuvent faire les images qui confirment l’image qui existe déjà.

LA FORCE DES IMAGES : LA FORCE DE LA CONFIRMATION : LA CONFIRMATION DE LA FORCE »

©Livre : Wim Wenders – Emotion Pictures : Essais & Critiques [L’arche // 1997]
©Image : Allan Grant (Maria Félix)

Mirella Ferrara/Gian Giuseppe Filippi/Marco Ceresa – Tour du monde des peuples et des cultures (Extrait)

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« Les inquiétants masques des Gurumbas, une ethnie de la vallée Asaro en Papouasie-Nouvelle-Guinée, sont des casques d’argile auxquels on ajoute divers éléments, comme des oreilles ou des dents. Le nom de ce peuple signifie « hommes sauvages », mais on les appelle plus couramment mud med, à savoir « homme de glaise », car ils ont également l’habitue d’enduire leur corps d’argile »

©Text & Image : Mirella Ferrara/Gian Giuseppe Filippi/Marco Ceresa – Tour du monde des peuples et des cultures [Editions White Star]

Manifeste des chômeurs heureux (Extraits) [1996]

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Si le chômeur est malheureux, c’est aussi parce que le travail est la seule valeur sociale qu’il connaisse. Il n’a plus rien à faire, il s’ennuie, il ne connaît plus personne, parce que le travail est souvent le seul lien social disponible. La chose vaut aussi pour les retraités d’ailleurs. Il est bien clair que la cause d’une telle misère existentielle est à chercher dans le travail, et non dans le chômage en lui-même. Même lorsqu’il ne fait rien de spécial, le Chômeur Heureux crée de nouvelles valeurs sociales. Il développe des contacts avec tout un tas de gens sympathiques. Il est même prêt à animer des stages de resocialisation pour travailleurs licenciés. Car tous les chômeurs disposent en tout cas d’une chose inestimable : du temps. Voilà qui pourrait constituer une chance historique, la possibilité de mener une vie pleine de sens, de joie et de raison. On peut définir notre but comme une reconquête du temps. Nous sommes donc tout sauf inactifs, alors que la soi-disant « population active » ne peut qu’obéir passivement au destin et aux ordres de ses supérieurs hiérarchiques. Et c’est bien parce que nous sommes actifs que nous n’avons pas le temps de travailler. « Je ne voulais pas que ma vie soit réglée d’avance ou décidée par d’autres. Si, à six heures du matin, j’avais envie de faire l’amour, je voulais prendre le temps de le faire sans regarder ma montre. Je voulais vivre sans heure, considérant que la première contrainte de l’homme a vu le jour à l’instant où il s’est mis à calculer le temps. Toutes les phrases usuelles de la vie courante me résonnaient dans la tête : Pas le temps de… ! Arriver à temps… ! Gagner du temps… ! Perdre son temps… ! Moi, je voulais avoir »le temps de vivre« et la seule façon d’y arriver était de ne pas en être l’esclave. Je savais l’irrationalisme de ma théorie, qui était inapplicable pour fonder une société. Mais qu’était-elle, cette société, avec ses beaux principes et ses lois ? » Ces mots sont de Jacques Mesrine.

Mais le Chômage Heureux ne représente pas pour autant une nouvelle utopie. Utopie veut dire : « lieu qui n’existe pas ». L’utopiste dresse au millimètre les plans d’une construction supposée idéale, et attend que le monde vienne se couler dans ce moule. Le Chômeur Heureux, lui, serait plutôt un « topiste », il bricole et expérimente à partir de lieux et d’objets qui sont à portée de main. Il ne construit pas de système, mais cherche toutes les occasions et possibilités d’améliorer son environnement. Un honorable correspondant nous écrit : « S’agit-il pour les Chômeurs Heureux de gagner une reconnaissance sociale avec le financement sans conditions qui va avec, ou bien est-il question de subvertir le système au moyen d’action illégales, comme ne pas payer l’électricité ? Le lien entre ces deux stratégies ne parait pas vraiment logique. Je peux difficilement chercher à être accepté socialement et en même temps prôner l’illégalité : » Bon. Le Chômeur Heureux n’est pas un fanatique de l’illégalité. Dans ses efforts pour faire le Bien, il est même prêt, s’il le faut, à recourir à des moyens légaux. D’ailleurs, les crimes de jadis sont les droits d’aujourd’hui (que l’on pense au droit de grève), et peuvent toujours redevenir des crimes. Mais surtout : nous cherchons la reconnaissance sociale. Nous ne nous adressons pas à l’Etat ni aux organismes officiels, mais à Monsieur Tout-le-monde. »

©Texte : Manifeste des chômeurs heureux 
net: http://www.cequilfautdetruire.org/spip.php?article402
©Image : Franco Fortunato (Le songe du Vagabond)

Jacques Sojcher – La démarche poétique (Extrait) [1976]

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REPONZE

Mais alors dites-nous ce que c’est la poésie ?

C’est une parole qui bégaye, suspend le nom, embrasse toute la bouche, brûle la langue, le corps, enregistre la dépossession (la multiplication, la division), un geste qui déhanche (dérange) le réel, qui précipite l’immobile, le non-vu, l’impossible suspension de l’instant, qui dément toutes les position, toutes les démarches, toutes les théories d’idées, de sentiments, d’eschatologie, qui vide le ciel du sens et ouvre les digues du désert et de l’étoile, de la grande sécheresse blanche où sourd l’errance et la répétition. C’est le renversement (sans symétrie), le vertige (sans retour à la normale), la lecture des livres illisibles, le mémorial des petits faits et des grands phantasmes sans théâtre où se rendre manifestes, le collage des mille et une rencontres et des mille et un rêves entre regards et possession, l’outrance de la faufilure (la couturière poétique) et la retenue du récit qui débiographie, qui désignifie, rendant à la langue la tâche irresponsable de la distribution et de la confusion, du mélange de transparence et d’opacité, le pouvoir de ne plus informer (pas de mass media poétique), de ne pas célébrer le faux culte du progrès et de la perfectibilité, pour n’être plus que le désir absolu (niant de ce mot absolu-ment), la divagation du surplus (et du manque), la mythologie (non charismatique) d’une paroles inextinguible et infinie, qui n’en finit pas – ne peut finir-  de commencer (de s’espacer, de surcharger, de zézayer, de raturer, de mêler blanc et noir, de spiraler la langue et l’espace). C’est (la poésie), c’est (tous genres, tous langages, toutes langues) le rythme plus proche de, déjà plus loin que, la différer de la représentation, l’avant (déjà perdu) de la signification, la limite du dicible, l’apparaître (vite vite) d’une altérité (blanche, sans substance, sans origination), d’une pulsion de dire (proche de l’expulsion de la matrice, de l’’entrée de la mort), qui n’a ni mémoire claire ni amnésie radicale, qui rappelle et rejette détruisant sa parole comme l’iconoclaste religieux, comme le nihiliste du sacré, qui avance dans le sacrilège parce que le vide est le seul sacre et les mots proférés la seule évidence incompréhensible. Est-ce ?

©Livre : Jacques Sojcher – La démarche poétique [Union générale d’Editions // 1976]
©Image : James Tolich
net : http://jamestolich.com/

Littérature mise en musique (1) : Gaston Miron – La marche à l’amour (Extrait)

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 Mise en musique par BABX : BABX – La marche à l’amour (Gaston Miron)

…Nous n’irons plus mourir de langueur
à des milles de distance dans nos rêves bourrasques
des filets de sang dans la soif craquelée de nos lèvres
les épaules baignées de vols de mouettes
non
j’irai te chercher nous vivrons sur la terre
la détresse n’est pas incurable qui fait de moi
une épave de dérision, un ballon d’indécence
un pitre aux larmes d’étincelles et de lésions
profondes
frappe l’air et le feu de mes soifs
coule-moi dans tes mains de ciel de soie
la tête la première pour ne plus revenir
si ce n’est pour remonter debout à ton flanc
nouveau venu de l’amour du monde
constelle-moi de ton corps de voie lactée
même si j’ai fait de ma vie dans un plongeon
une sorte de marais, une espèce de rage noire
si je fus cabotin, concasseur de désespoir
j’ai quand même idée farouche
de t’aimer pour ta pureté
de t’aimer pour une tendresse que je n’ai pas connue
dans les giboulées d’étoiles de mon ciel
l’éclair s’épanouit dans ma chair
je passe les poings durs au vent
j’ai un cœur de mille chevaux-vapeur
j’ai un cœur comme la flamme d’une chandelle
toi tu as la tête d’abîme douce n’est-ce pas
la nuit de saule dans tes cheveux
un visage enneigé de hasards et de fruits
un regard entretenu de sources cachées
et mille chants d’insectes dans tes veines
et mille pluies de pétales dans tes caresses

tu es mon amour
ma clameur mon bramement
tu es mon amour ma ceinture fléchée d’univers
ma danse carrée des quatre coins d’horizon
le rouet des écheveaux de mon espoir
tu es ma réconciliation batailleuse
mon murmure de jours à mes cils d’abeille
mon eau bleue de fenêtre
dans les hauts vols de buildings
mon amour
de fontaines de haies de ronds-points de fleurs
tu es ma chance ouverte et mon encerclement
à cause de toi
mon courage est un sapin toujours vert
et j’ai du chiendent d’achigan plein l’âme
tu es belle de tout l’avenir épargné
d’une frêle beauté soleilleuse contre l’ombre

Poème complet et d’autres poèmes de Gaston Miron: http://www.pierdelune.com/miron1.htm
©Image : Frédéric Belaubre (Amoureux Surréaliste)
net: https://www.etsy.com/fr/people/fbelaubre

Benjamin Constant – Adolphe (Extrait) [1816]

danny willems (ultima vez)

…lorsque le moment arrive où je puis vous voir, je prends en tremblant la route de votre demeure. Je crains que tous ceux qui me rencontrent ne devinent les sentiments que je porte en moi ; je m’arrête ; je marche à pas lents : je retarde l’instant du bonheur, de ce bonheur que tout menace, que je me crois toujours sur le point de perdre ; bonheur imparfait et troublé, contre lequel conspirent peut-être à chaque minute et les événements funestes et les regards jaloux, et les caprices tyranniques et votre propre volonté. Quand je touche au seuil de votre porte, je l’entrouvre, une nouvelle terreur me saisit : je m’avance comme un coupable, demandant grâce à tous les objets qui frappent ma vue, comme si tous étaient ennemis, comme si tous m’enviaient l’heure de félicité dont je vais encore jouir. Le moindre son m’effraie, le moindre mouvement autour de moi m’épouvante, le bruit même de mes pas me fait reculer. Tout près de vous je crains encore quelque obstacle qui se place soudain entre vous et moi. Enfin je vous vois, je vous vois et je respire, et je vous contemple et je m’arrête, comme le fugitif qui touche au sol protecteur qui doit le garantir de la mort. Mais alors même, lorsque tout mon être s’élance vers vous, lorsque j’aurais un tel besoin de me reposer de tant d’angoisses, de poser ma tête sur vos genoux, de donner un libre cours à mes larmes, il faut que je me contraigne avec violence, que même auprès de vous je vive encore d’une vie d’effort : pas un instant d’épanchement ! pas un instant d’abandon ! Vos regards m’observent. Vous êtes embarrassés, presque offensée de mon trouble. Je ne sais quelle gêne a succédé à ces heures délicieuses où du moins vous m’avouez votre amour. Le temps s’enfuit, de nouveaux intérêts  vous appellent : vous ne les oubliez jamais ; vous ne retardez jamais l’instant qui m’éloigne.

©Livre : Benjamin Constant – Adolphe [Pierre Cailler // 1969]
©Image : Dany Willems [Ultima Vez / Speak Low If you speak Love]
net: http://www.dannywillems.com/

Lectures de passage (1)

(Quelques sites où je me perds en lecture)

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http://www.sculfort.fr/

http://remue.net

http://www.librairie-ptyx.be/

http://courttoujours.hautetfort.com/

http://www.lmda.net/

http://www.espritsnomades.com

https://lionel-edouard-martin.net/

http://www.recoursaupoeme.fr

http://lesbellesphrases.skynetblogs.be/

http://www.boriswolowiec.fr/

©Image : Carl Spitzweg [Le rat de Bibliothèque]

 

Adoré Floupette – Déliquescences / Poèmes décadents (Extraits) [1885]

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Extrait de la préface par Marius Tapora

Sans perdre un instant, j’avisai Floupette de cette chance unique et le lendemain soir j’étais à Paris, ce Paris dont nous avions tant parlé jadis à Lons-le-Saulnier, lorsqu’au sortir du café Chabout nous décrivions d’interminables cercles, autour de la statue du général Lecourbe, ce Paris qui, dans mes rêves de jeunesse, m’apparaissait comme le paradis des poètes et des pharmaciens. Malgré la fatigue du voyage, je dormis peu, tant j’étais ému. Vers le matin cependant je commençais à m’assoupir, les songes les plus délicieux me berçaient et je me figurais avoir découvert la crème des opiats lorsqu’un coup, vigoureusement frappé à ma porte, m’éveilla en sursaut.

Les yeux encore gonflés de sommeil, je saute à bas du lit et je vais ouvrir. Qu’on juge de ma joie. C’était Adoré, mon bon, mon vieil, mon fidèle Adoré Floupette. Il se tenait là devant moi avec sa grosse figure ronde, son gros nez camus, ses petits yeux malins, ses bonnes grosses joues roses qui toutefois me sembleraient u peu pâlies. Sans mot dire, nous nous précipitâmes dans les bras de l’un de l’autre. C’est bon je vous assure, de s’aimer comme ça.

Après les premiers épanchements, nous nous assîmes côte à côte, sur un vieux canapé fané qui ornait mon logis d’occasion et les questions allèrent leur train. Quel brave cœur qu’Adoré! Lui, un poète, un artiste, qui aurait si bien le droit de dédaigner les petites gens comme nous, il n’oublia personne. Il voulait savoir ce qu’était devenu M; Tourniret le notaire et comment se portait la petite Marguerite Clapot, la fille du sacristain d’Orgelet et si la famille Trouillet, de Lons, continuait à prospérer, etc., etc. Enfin je lui demandai : « Et la poésie? » – « De mieux en mieux me répondit-il, je ne suis pas trop mécontent. » – « Comment va Zola? » – « Peuh! fit-il avec une moue qui m’impressionna, il commence a être bien démodé. »Et Hugo? » – « Un burgrave » – « Et Coppée? » – « Un bourgeois. » Ces paroles, je ne sais pourquoi, me consternèrent. J’étais surpris et je le laissai voir. J’avais tort, car Adoré s’en aperçu; mais avec sa bonté ordinaire: « Mon cher, me dit-il tu arrives de province; tu n’es pas à la hauteur. Ne te désole pas, nous te formerons. » – « Ainsi le Parnasse… » – « Oh! la vieille histoire! » – « La poésie rustique… » – « Bonne pour les félibres! » – « Et le naturalisme? » – « Hum, Hum! Pas de rêve, pas d’au delà; la serinette à Trublot. » J’étais devenu inquiet; Sans réfléchir, je m’écriai: « Mais enfin que reste-t-il donc? » Il me regarda fixement et d’une voix grave qui tremblait un peu, il prononça : « Il reste le Symbole. »

Platonisme

La chair de la Femme, argile Extatique,
Nos doigts polluants la vont-ils toucher?
Non, non, le Désir n’ose effaroucher
La vierge Dormante au fond du Tryptique.

La chair de la Femme est comme un Cantique
Qui s’enroule autour d’un divin clocher,
C’est comme un bouton de fleur de pêcher
Eclos au Jardin de la nuit Mystique.

Combien je vous plains, mâles épaissis,
Rongés d’Hébétude et bleus de soucis,
Dont l’âme se vautre en de viles proses!

O sommeil de la Belle au bois Dormant,
Je veux t’adorer dans la Paix des roses,
Mon angelot d’or, angéliquement

©Livre :  Adoré Floupette – Les déliquescences / Poèmes décadents [Chez Lion Vanné, Editeur // 1885]
net : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k113350w
merci à Eric Dejaeger pour la découverte de ce livre : http://courttoujours.hautetfort.com/

 

Parfois, j’écris un peu… (2) : Les matinales d’un vendredi

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Voilà on y est. Fin de semaine où l’on gratte les dernières heures de boulot. Face à mon bureau, je tapote le clavier de mon portable, et les mots défilent sur l’écran. J’écrirai bien une nouvelle, un poème ou une prose…je ne sais pas…presqu’écrire n’importe quoi, pour remplir le blanc de la feuille et composer une partition de notes plastiques. Très peu de collègues en ce vendredi et les conversations sont légères, quasi silencieuses…la symphonie des sons matinaux prend le dessus… la cafetière dégageant sont doux arôme répond à la tasse impatiente qui se pose sur le bureau, le chauffage d’appoint chante comme pour couvrir le son des voitures en contrebas qui défilent dans un froid glacial et la page du journal effrite l’air sur la douce cadence d’une respiration embrumée de sommeil…Il fait bon vivre au bureau un vendredi matin, on y entasse tous les matins des jours précédents et on savoure l’instant. 

©Texte et image : Joaquim Cauqueraumont

Benjamin Halay – Michel Petrucciani (Extrait) [2011]

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La maison de Grignan est gigantesque et permet de faire de la musique sans contrainte d’horaires. Petit à petit, le rendez-vous devient régulier avec la table ouverte pour Louis et Michel Petrucciani. Philippe, le frère aîné, passe de temps en temps, mais sa vie est déjà sur la route en tant que guitariste avec son orchestre. Pendant deux années, Denis Tourrenc est comblé d’entendre la musique qu’il aime chez lui. Cela le motivera pour travailler son piano et sa musique , en tant qu’amateur éclairé. Selon lui, cet univers stimule Michel Petrucciani à deux niveaux : intellectuellement, car les discussions naviguent sur l’art dont Nicolas de Staël demeure un modèle, et matériellement grâce au confort offert par la maison. Un jour, Denis demande à Michel s’il connaît John Coltrane. Réponse négative de l’intéressé. Il lui donne rendez-vous un soir pour écouter le saxophoniste américain. Dans la salle de piano, il y a une colonne, Denis choisit l’album –Coltrane Live At Birdland– enregistré en 1963. Dès les premières mesures, Michel s’écroule au pied de la colonne, se met à gémir pendant plus d’une heure et pleure longuement. La musique l’habite et l’émotion le submerge. Il est dans chaque note de Coltrane. Dans sa spiritualité, sa modernité harmonique inégalée, dans sa profondeur, sa quête et son combat. Ce qui provoque un phénomène de transe émotionnelle liée à la musique instrumentale et à son contexte culturel. S’il s’avère que, selon les témoignages entendus, seul Coltrane met Michel Petrucciani dans cet état, c’est qu’il l’a identifié en tant que –son- dieu. Il faut s’interroger sur les circonstances du rituel et le moment qui précède cette véritable crise, qui se renouvellera notamment en présence de Bernard Ivain. Est-ce que Michel Petrucciani associe John Coltrane à une divinité, au sens du « divin » ? Le mot est volontairement for, mais la transe est tellement frénétique qu’elle justifie l’emploi de ce terme. À ce stade, il convient de rappeler l’ouvrage de référence de l’ethnomusicologue Gilbert Rouget, –La musique et la transe– : –Bien entendu, le déclenchement de la transe obéit très fréquemment à la même logique. C’est en entendant –son- air, -sa- devise (ou plutôt celle de son dieu) que le possédé entre le plus souvent en transe –. Il est de toute façon ici un mystère qu’il ne faut pas chercher à élucider. Il s’agit plutôt de comprendre l’interaction entre Coltrane et Petrucciani comme une dramatisation qui le conduit à l’expression d’une violence intérieure, sorte de possession à la fois physique et mentale. Le génie de Michel Petrucciani s’exprime dans cette capacité à être un capteur hypersensible. C’est ce qu’il dévoile avec pudeur et densité dans son intimité. Et cette intimité, il p la dévoiler à Grignan chez Laurence et Denis, car Michel Petrucciani se sent libre. Dans une volonté de recherche et de compréhension globale, il convient de faire référence au neuropsychologue Bernard Lechevalier qui analyse l’écoute musicale dans son ouvrage –Le cerveau mélomane de Baudelaire-. Tout en s’appuyant sur L’art Romantique de Baudelaire, qui parle de –perte de conscience– lors de l’écoute de Tannhäuser de Wagner à l’Opéra de Paris en 1861, le professeur Lechevalier s’interroge sur –la différence d’écoute de la musique par les non-musicien et les musiciens-. On peut imaginer ce qu’a ressenti Michel Petrucciani à l’écoute de Coltrane et reprendre ce qu’avait écrit à l’époque Baudelaire : –Il me semblait que cette musique était la mienne. – Transe, enstase et extase – terme défini par l’historien des religion Mircea Heliade (1907-1986). Chez Petrucciani, les états de conscience s’entrechoquent. Edmund Husserl (1859-1938) l’affirme : – Ce que l’on entend en écoutant la mélodie, c’est le présent, mais également la conscience du tout juste passé, et non seulement la conscience de l’instant présent.-

©Livre : Benjamin Halay – Michel Petrucciani [Edtions Didier carpentier // 2011]
©Image : J. Bardaman
net: http://jbardaman.tumblr.com/

 

 

Définition : Libations

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Le mot libation, quand il est singulier et désigne une offrande rituelle à une divinité, a quasiment disparu de la circulation, mais il n’y a pas lieu de s’en émouvoir, il ne servait plus à rien depuis l’Antiquité. En revanche, « les » libations, doivent être réhabilitées. Faire des libations, c’est , selon le dictionnaire : boire copieusement, bien s’amuser en buvant du vin, de l’alcool. L’élégante affirmation « nous avons fait des libations » disparaît jour après jour au profit de ces pauvres succédanés que sont : « On était tous bien déchiquetés », « On s’est gravement avoiné la gueule », « On a picolé comme des maboules », « On était torchés comme des bourrins et on s’est pissé de rire dessus ». Toutes ces périphrases alambiquées pour dire « nous avons fait des libations ».

©Livre : François Rollin – Les grand mots du professeur Rollin [Plon // 2006]
©Image : Carte postale trouvée sur le site : http://www.delcampe.net/

Extrait(s) du hasard (1)

(Des extraits trouvés au hasard d’un site internet, d’un partage sur Facebook, d’une citation dans un livre, une référence dans un film…)

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« Ils se sont arrêtés devant la vitrine afin de souffler, d’allumer une cigarette, de se regarder dans les yeux avant que n’adviennent les pas qui à jamais allaient changer leurs vies. ils ne se sont pas embrassés. Elle n’a pas fondu en larmes. Tout s’est résumé à un regard. Même le souvenir que tout avait commencé par un regard. Et ils se tenaient longtemps ainsi, se fixant l’un l’autre, sans un mot. Les mégots qui sont restés derrière eux ressemblaient à une petite constellation. »

©Živko Nikolić
©Image : Ruben Brulat [Flirt // 2012]
net : http://www.rubenbrulat.com

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« Je crache sur le néant, dans la béance insupportable, ô putain de trou noir ! Toute absence à cet instant est un orchestre égaré au bout d’une baguette. Putain de symphonie ! Tout se soustrait infiniment et s’additionne sans comprendre. Sommes des riens ! Toute absence est odieuse. Tout refus d’apparaitre et les disparitions sont les seules vraies fausses notes à l’harmonie des mondes.
Ô putain de silence ! C’est un peu comme pisser dans un violon, ça n’apporte rien à la musique, je le sais, mais ça soulage. C’est toujours ça !

Il n’y a plus de presse, très peu de vrais livres, je ne parle pas de la télévision, elle est aux mains des grands anesthésistes, le corps de la société ne bouge plus, son cœur est froid. Brûlons les Chaînes, brûlons la presse soporifique, et nous retrouverons cette chaleur humaine qui nous fait tant défaut aujourd’hui. « 

©Texte :  Gilbert Joncour  – Les temps païens sont proches [Hors Jeu, n° 27, janvier 1998]

net : http://www.pamphlets.fr/2014/05/les-temps-paiens-sont-proches.html
©Image : Cleon Peterson
net : http://cleonpeterson.com/