Fulgurance (3) : Quelques mots sur un bout de carton…

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« J’accepte qu’on dise de moi que je suis poète quand je cesse d’écrire » DANIEL BARBEZ

« Dans la salle, des escouades de corbacs venus là pour cuver leur nostalgie d’arpèges dépressifs et complaisants » (Extrait de l’édito du magazine VIBRATIONS de novembre 2000)

« Je dessine des moutons dans l’air, pour vivre d’autres turbulences » JEFF BODART

« Mais tu sais je suis pauvre, et je n’ai que mes rêves. J’ai déroulé mes rêves sous tes pieds. Marche doucement parce que tu marches sur mes rêves » WILLIAM BUTLER YEATS

« Sous mon front se levaient des pensées de lumière
Et, sans ouvrir les yeux, j’étais plein de soleil » SULLY PREUDHOMME

« A quoi bon fréquenter Platon, quand un saxophone peut aussi bien nous faire entrevoir un autre monde? » EMIL CIORAN

« C’est partout le silence et c’est partout la nuit » LEON SOUGUENET

« Je suis un insoumis! Qui a redonné à la Marseillaise son sens initial. » SERGE GAINSBOURG

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Marcel Mariën -La chaise de sable (Extrait) [1938]

The Kiss Le Baiser, 1938

Dans le rapprochement que l’homme s’est plus à jeter entre la réalité et sa représentation, il s’en est le plus souvent tenu à ne reproduire de la réalité visible que sa forme superficielle, extérieure. Cette attitude décide de la part à réserver aux éléments latents, dont il s’autorise à proclamer la contingence. Ainsi le peintre qui ramène sur sa toile une image profonde à une surface, ne montrera d’une pêche que sa pelure, d’un arbre que son écorce, sans ressentir la moindre envie de peindre sous l’image supérieure, pour la première la chair et le noyaux, pour le second l’aubier et le cœur, qui ne se voient pas plus dans la réalité, mais que l’esprit nous dit s’y trouver. Le peintre s’essayera bien de suppléer à l’apparence plate de son tableau en soignant avec art la perspective géométrique de chaque élément par rapport aux autres, mais sans se soucier du contenu intime des objets, pas plus qu’il ne lui viendra à l’esprit de peindre derrière les horizons de ses paysages, le ciel, qui de par la convexité de notre globe, est sensé se continuer au-delà. Une exigence aussi folle présumerait des moyens et des fins de la peinture et il ne resterait bientôt plus d’autre besogne insensée pour notre peintre que d’entreprendre la reproduction de tout l’univers en grandeur naturelle! Si, désireux de représenter un fruit, le peintre procédait en superposant des surfaces légères de couleur, il construirait tranche par tranche un fruit de couleur, qui, le travail achevé, n’aurait plus qu’à se laisser cueillir sur la toile.Le peintre serait devenu sculpteur sans en avoir la volonté préparatoire. Il faut noter en plus que si ce fruit, élaboré tranche par tranche, finit par former le fruit entier, pour autant que les images intérieures du fruit aient été reproduites dans leur couleur respective, en coupant le fruit en deux on obtiendrai les mêmes apparences qu’à la section d’un fruit véritable. Cependant, pour que la vraisemblance de l’illusion soit parfaite, il faudrait que dans la couleur de chaque surface soit incluse une couleur transversale, car la nature l’a construit par circonférences superposées et nous ne pourrions sans cela trancher avec la même assurance de résultat le fruit perpendiculairement au tableau.

Le sculpteur de son côté n’a cure de telles manœuvres. Il évaluera le corps à reproduire d’après volume et commencera le modelage, alors que pour en agir naturellement, il lui aurait fallu partir d’un embryon: d’un point unique, infime, par une succession, une multiplication de points circulaires, il atteindrait son but. Cela suppose que la nature, à moins d’une loi préalable, puisse toujours nous faire croître, nous dilater et que pour autant que tout l’univers s’y prête, il faudrait bien qu’il occupe toute place existante.

(Extrait paru dans Cahiers d’art, Paris, Octobre 1938)

©Livre : Marcel Mariën – Apologies de Magritte 1938-1993 [Didier Devillez Éditeur // 1994]
©Image : René Magritte (Le baiser)

David Toscana – Un train pour Tula (Extraits) [2010]

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Je me rappelle très bien de cette date. Un 17 avril. C’était l’un de ces jours où le soleil vous cuit et où l’ombre glacée cous engourdit. De nombreuses gelées avaient marqué l’hiver. Les arbres étaient encore dégarnis. La fraîcheur qu’ils offraient était rare, à l’ombre de quelques squelettes au bord de routes poussiéreuses dans un air sec. Secs aussi, les visages des gens qui défilaient devant moi . Je m’étais appuyé contre un noyer, regardant Tula se saigner de ses habitants sur les routes. Sur celle qui allait à Victoria, celle de Carmen, passaient des familles au grand complet, tristes mais décidées à fuir, car les maisons qu’elles abandonnaient seraient bientôt envahies par la solitude, l’immobilité et le délabrement comme par un fléau. La désolation du cimetière allait gagner la place, l’école et l’église, les entrepôts, les haciendas, l’hôtel et le casino, toutes les maisons, mais aussi la sienne. Moi je l’attendais sous le noyer, disposé à risquer toutes ces années pour une lettre qui n’avait plus aucune valeur. J’ai aperçu sa voiture tirée par un alezan dès qu’elle a tourné dans l’allée de peupliers. Elle allait à bonne allure malgré les roues qui semblaient ne pas tourner. Pour la première fois, elle n’était pas vêtue de noir. J’ai posé la main sur le coffret et l’ai ouvert pour montrer toutes les fleurs que, chaque mois, j’y avais accumulées. « Oui…par pitié. » Par pitié, Carmen me dirait : « Monte, allons-nous-en d’ici. » Elle est passée devant moi et s’est retournée pour me regarder. J’ai maladroitement glissé la main dans le coffret pour retourner les fleurs. Elle m’a regardé avec le chagrin de celle qui voit un mort. Elle ne s’est pas arrêtée pour ramasser le cadavre, pour le mettre avec les bagages. La voiture s’est éloignée, des pleurs dans les roues. Je suis resté appuyé contre le noyer jusqu’à m’effondrer sur le sol, jusqu’à voir de plus bas, mes jambes cédant, le reste des gens passer à côté de moi en faisant ce qui ne voyaient pas.

Plus tard, Buenaventura, ayant reçu la lettre, est revenue pour trouver la vielle morte et, une fois de plus, agenouillée devant mon tombeau vide, au milieu de cette grande tombe qu’était devenue Tula, elle a pleuré jusqu’à tomber de sommeil, à bout de forces, sans nulle envie de se réveiller.

©Texte : David Toscana – Un train pour Tula [Zulma // 2010]
©Image : Frederico Infante
net: http://www.federicoinfante.com/

Flavien Gillié – Désolation Insulaire (2012)

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Je ne saurais pas dire si nous étions déjà au chômage ou si nous avions travaillé beaucoup pour nous payer ce voyage. Je me souviens bien par contre de ce besoin de chaleur, d’en finir avec un épuisement constant, une volonté aussi de nous éloigner quelques temps de Bruxelles.

Alice et moi, sur la table un vieil atlas aux pages racornies, nous avons choisi le bout du monde à vol d’oiseau, la Sicile s’est imposée comme une évidence.

Des souvenirs confus, moi avec mes micros, le Capitaine du navire passe et me demande ce que je fais, l’italien me revient presque comme une langue maternelle, je lui parle de souvenirs sonores, tu nous regardes depuis le pont supérieur, tu fumes cigarette sur cigarette.

Quelques rêves s’échappent encore, nos mines fatiguées, trop de mauvais sommeil, des bateaux pour des îles, « la Sicile c’est aussi une île », tu me dis, nous choisissons d’embarquer pour des plus petites encore.

Hanter les lieux, littéralement, le lac de Vénus sur l’île de Pantelleria, un cratère en guise de lèvres, j’enregistre les bulles des sources thermales, à nos côté des italiennes viennent s’enduire le corps de boue sulfureuse, Alice et moi sommes ici les uniques rescapés d’une Pompéi insulaire. Je prends mon temps, je n’écoute même plus quand tu me dis que tu en as assez de m’attendre, je m’en veux déjà à l’idée de couper ta voix au montage, et j’enregistre encore la musique d’une camionnette, un marchand de glaces ou peut-être de fruits, je suis trop loin pour voir. Tu montes dans la camionnette et tu t’en vas avec lui, la source me brûle mais je m’obstine, je me fige et je rejoins les autres statues allongées.

Je fais des fondus au noir sur toutes mes prises de son, je n’ose les enchainer dans une suite incohérente de moments passés avec toi, je les espace pour mieux tenter de me les réapproprier, tout ceci ne m’appartient plus.

Un peu vers la fin nous avons une longue nuit de conversations apaisées, tu me demandes alors quel son je garderai en moi de la Sicile.

Je réfléchis vaguement, je pense à notre disparition, quand nous serons une fois pour toutes absents du paysages, est-ce que nous laisserons encore quelque chose de nous à entendre.

Je te contemple longtemps, je me dis que ta voix pourrait rester ici comme un écho, auprès du ressac, errante le long des côtes, un souvenir lointain qui s’en va disparaissant.

Je pense aussi à des sons que je n’ai pas enregistrés, le bruit d’un verre qui se brise au pied du lit, l’écoulement du vin sur le parquet, la lumière qui s’engouffre par la fenêtre, et cet appartement qui sera bientôt vide.

©Texte : Flavien Gillié
©Image : Flavien Gillié // David Vélez
net: http://www.impulsivehabitat.com/releases/ihab046.htm

Valère Novarina – Le Monologue d’Adramélech (Extrait)

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En ce temps-là il faisait beau. Trou du fond, cessez-vous, tu nous scies l’appareil! Mais un jour midi sonna soudain l’hiver brutal et je dus fuir en forêt dense chercher où foutre mon corps visible hors de la vue d’tous les oiseaux. Déjà ces noires salope épiaient les mers, guignaient d’en haut nos agitats. C’est sous du buis et bien caché que j’échappa à leur mangeage. Vrillantes et penchant l’aile affamée, elles gueulaient: « On recherche Illico, où est sa tête, qu’il sorte! » Ces bêtes s’en allèrent au printemps et je les vis voler à reculons. Elles passèrent l’horizon un soir à sept heures, navrées de leur mauvaise chasse.

©Texte : Valère Novarina – Le Monologue d’Adramélech [P.O.L. // 2001]
©Image : Yoshinori Kobayashi

Interview (3) Sing Sing (Arlt) – Extraits d’interview

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Thomas a complètement inversé son rapport habituel, par exemple en divisant sa frappe herculéenne en une multitude de polyrythmies naines qui fourmillent dans le fond du bordel, dans une espèce d’arrière-monde de la chanson. De temps en temps, plutôt que fondre comme un aigle et s’abattre sur nous, il intoxique les chansons depuis leurs sous-sols en y ouvrant des caisses de termites radioactives. D’autres fois, il suggère un orchestre à corde avec un orgue à bouche souffreteux dans le lointain. D’autres fois encore, il répond au banjo aux phrases des guitares, comme si on se passait la balle les uns les autres. Il varie ses volumes, ses intensités, se démultiplie. Mocke, avec son jeu supra-déployé, harmoniquement pas mal riche, forme avec Thomas une sorte de réduction d’orchestre. Avec trois fois rien (des guitares, un concertina, un banjo, des perdus de fortunes, et puis les contrepoints vocaux d’Eloïse, on croirait entendre des faux violons, des cuivres, des bois, mais qui sonneraient très étrangement). Ce qui donne cette impression de cohérence, je pense que c’est la disposition de chacun dans l’espace, la production très pointilleuse d’Adrian Riffo, et, mais ce fut une surprise, que les chansons se soient mises à rimer les unes avec les autres et former un tout, une narration mystérieuse et secrète.

Jouer une note c’est aussi remplir le silence suivant de l’écho de cette note, de l’ombre portée de cette note, de la mémoire de cette note. Jouer de la musique c’est aussi renseigner l’auditeur sur la qualité du silence, qui se révèle comme à l’encre sympathique. Jouer de la musique, c’est peut-être moins remplir le silence qu’essayer de le sculpter.

Leur enfance, on n’a pas eu d’autre choix que de la saisir telle quelle, avec sa joie pleine, ses coups de blues terribles, ses moments de trouille et d’angoisses, sa cruauté, sa brutalité, sa tendresse et ses turbulences. Tu leur apportes ta propre matière et tu les laisses se l’approprier, te la rendre modifiée par eux. L’enfance chez Arlt était tout de même assez théorique avant l’apparition de ces gosses. D’ailleurs eux, ils ne débarquent pas pour te parler d’enfance, hein, ils s’en foutent de l’enfance, tu peux pas te servir d’eux pour idéaliser le sujet. Ils ne se considèrent pas comme des mômes eux. C’est pourquoi on les a soumis aux bestiaires, au masque, au fantastique. Leur enfance y a surgi naturellement, je veux dire les restes d’enfance encore brûlants dans l’adolescence qui vient. Mais ce qu’ils voulaient c’était écrire de la poésie, chanter, jouer, pas parler de l’enfance.

Si tu viens pour parler de l’enfance avec des gosses du haut de l’idée que toi tu t’en fais, tu finis avec un machin mièvre, des petits singes apprivoisés. Tu viens pour reformer les enfants perdus de Peter Pan et tu finis avec les petits chanteurs à la croix de bois. Des enfants qui singent l’enfance. Là, on est contents parce que je crois qu’on en entend pas mal des impuretés, des torsions, la mue, jusque dans les déraillements des voix. Il y a du déséquilibre, une ferveur sans inhibition, une certaine maladresse mais aussi une très grande musicalité, un vrai sens instinctif du rythme, de la mélodie, du phrasé, de la langue.

©Texte : Interview de Sing Sing (Arlt) par Alexandre Galand pour le site « Les Maîtres Fous » (2016)
Net : L’interview complète
©Image : Marco d’Amico et Laura Ioro – Le coeur de l’ombre [Dargaud // 2016]

 

 

Le gong Gedé (Gamelan)

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GONG GEDE [Bali]

Lors des grandes fêtes des temples, l’un des éléments fondamentaux des rituels est la musique, sans laquelle il n’est pas concevable d’organiser une cérémonie. Aussi n’existe-t-il point de villages qui ne possèdent pas au moins un orchestre ; sinon, les hameaux les plus pauvres font appel à des musiciens des villages voisins. Il n’est pas rare, dans certains temples importants, et surtout dans le centre d’ l’île, de voir réunir au moment des fêtes quatre ou cinq orchestres et groupes de danseurs, parfois même plus. Si l’orchestre utilisé actuellement est celui appelé « gong Kebyar » dont la formation remonte seulement aux années 1920 – il est devenu le gamelan le plus pratiqué à Bali – il existe encore dans quelques régions un orchestre de grande taille, tant par la dimension des instruments que par le nombre des exécutants, qu’on appelle le « gong gedé » ou « grand gamelan ». Cette formation est l’une des plus anciennes de Bali et la musique qui y est exécutée fait partie des plus archaïques. Il ne reste de ce type d’orchestre que trois ou quatre exemples dans l’île. Réservés essentiellement aux rituels religieux et à quelques danses du même type, ces gamelans ne sont utilisés que deux ou trois fois par an dans les temples auxquels ils appartiennent.
Le « gong gedé » de Batur, dans le Nord de l’île, est le plus ancien de Bali. La légende raconte que le grand gong suspendu aurait été apporté au Roi de Batur par une princesse chinoise qu’il aurait épousée au XVe siècle. La princesse aurait en même temps apporté le métal nécessaire pour faire fabriquer le gamelan tout entier. Lié à l’un des grands temples sacrés de Bali, au bord du cratère du Mont Batur, il est protégé par les divinités du volcan et de ce fait possède un statut particulier. Seul les musiciens de Batur et ceux du village de Sabatu (qui sont liés à Batur par des liens religieux remontant loin dans le passé) peuvent toucher et jouer de ces instruments, et un répertoire bien déterminé lui es consacré. Ces compositions datent peut-être du XVe siècle car on retrouve une musique de même style exécutée par les orchestres les plus anciens de Java, les « gamelan sekati », conservés dans le palais des sultans.
Ces gamelans, autrefois entretenus à la cours des rois balinais (ceux de Klung-Kung, Badung et Bangli plus particulièrement) nécessitent l’emploi d’une quarantaine de musiciens. Actuellement seuls les « gong gedé » de Batur, Sulahan et Sanur ont conservé leur formation première, tandis que dans les autres villages on utilise une formation plus petite, de vingt-cinq musiciens environ, sur les instruments des « gamelan gong kebyar » habituels. La structure du « gong gedé » est à l’origine de la base des formations instrumentales diverses qu’on entend ailleurs à Bali. L’organisation d’un gamelan balinais est toujours fondée sur les mêmes principes : Un groupe d’instruments joue la ligne mélodique de base, un autre l’ornementation, un troisième groupe ponctue la mélodie, enfin le dernier groupe est constitué par les tambours qui dirigent l’orchestre.
Dans le « gong gedé » de Batur, le premier groupe d’instruments est composé de quatre « penyacah », métallophones à 5 lames suspendues sur des résonateurs, de 12 « saron », instruments à lames à résonance courte qui reposent directement sur le socle et dont la frappe produit un son brillant et bref. Les 4 « jegog » aus sons graves soulignent en valeurs longues la ligne mélodique, 4 « jublag » à 5 lames suspendues interviennent aux temps forts et prolongent ainsi le thème mélodique grâce à leur sonorité profonde et tenue. A ces instruments sont associés 2 « terompong », rangées horizontales de petits gongs bulbés qui forment le cœur de la composition.
Les musiciens en jouent avec deux maillets. Le deuxième groupe d’instrument est constitué par un « réong », ensemble de 6 petits gongs bulbés joués par trois musiciens ; cet instrument orne la mélodie ; sa faible sonorité se perd souvent dans les percussions très vives des autres instruments. Le troisième groupe comprend les grands gongs suspendus aux sonorités très graves et profondes qui ponctuent chaque phrase musicale, enfin diverses percussions telles que les huit grandes cymbales « ceng-ceng » et deux petits gongs posés sur des socles en bois et frappés d’une mailloche « kempli » et « ponggang ». Le quatrième groupe est formé des deux tambours mâle et femelle « kendang lanang » et « kendang wadon ». L’ensemble de l’orchestre atteint une étendue de plus de sept octaves, l’accord des grands gongs suspendus étant difficile à définir avec précision.
Si les instruments mélodiques du « gong gedé » ne présentent aucune difficulté technique, il n’en est pas de même des deux « terompong » qui exigent des musiciens un sens profond de la musique. C’est le grand « terompong » qui introduit chaque compostions dans un long solo ; ce solo est une improvisation libre sur le thème mélodique de base que le musicien ne doit pas perdre de vue mais q’uil peut orner selon son gré. Lorsque l’ensemble instrumental intervient, le « terompong » (qui est l’instrument mélodique conducteur) doit se maintenir sur une base rythmique stricte tout en conservant une certaine liberté d’improvisation. Il est alors doublé par le second « terompong » à une octave au-dessus. Mais c’est le « terompong » principal qui soutient la mélodie tout en la faisant avancer en lui insufflant le dynamisme nécessaire.

©Texte : Jacques Brunet (tiré de l’album « BALI : Musique pour le Gong Gedé // Ocora // 1987)
Image : Gamelan Gong Gde Denpasar

Christian Prigent- 200 conseils pour un carnaval (Extraits) [1981]

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1 – accostez les castars !

6 – donnez-vous une baise !

9 – mettez vos anchois dans l’aisselle au choix !

14 – carabinez vos bites trouillardes !

17 – cloquez les bosses à reluquer !

28 – bloquez les cosses au cul rayé !

32 – séchez vos minois en léchant du bois !

35 – mandibulez vos ducatons !

47 – béchez l’miché de l’éléphant !

50 – lampez l’bide du cul à tâtons !

58 – triez des creux pour les sardines !

66 – costumez-vous l’bâtard !

75 – giclez des artères !

76 – pondez sec du gosier !

100 – faites-vous un jardin en fesse de baleine !

111 – musclez vos habitudes et savonnez vos boules !

117 – broquez les carnes à la biture !

127 – coulez vos petits poils dans la torgnole en terre !

136 – pendez à vos taules des papillons d’viande !

143 – gouttez vos huiles de couilles !

154 – chauffez vos occiputs neigeux

165 – roulez du colon au son du vertébron !

173 – faites des entrechats au son du poil de con !

180 – dérapez léger parmi les étrons !

196 – fardez vos tronches aphones avec le flot des sons !

©Texte : Christian Prigent – 200 conseils pour un carnaval (Paru dans la revue littéraire « Térature » // Hiver 1981]

Jo Nesbø – Soleil de nuit |du sang sur la glace,II (Extraits) [2015]

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Parce que nous prenons le réconfort là où nous pouvons le trouver : dans une revue médicale allemande, dans une seringue d’héroïne, dans un livre avec un appendice relativement récent qui promet la vie éternelle à la condition de se soumettre au nouveau sauveur qui vient d’être présenté. Je vendais donc du haschisch, comptait l’argent, comptais les jours.

La route faisait parfois des virages et suivait des pentes douces, mais pour l’essentiel c’étaient des kilomètres et des kilomètres de trait rectiligne dans le paysage de plateau. Je me tenais à la poignée au-dessus de la portière. J’ignore pourquoi, à soixante kilomètres-heure en terrain plat, on n’a pas vraiment besoin de s’accrocher. C’est juste que je l’ai toujours fait. Je me suis toujours tenu à la poignée de maintien jusqu’à ce que mon bras s’ankylose. J’en ai vu d’autres faire pareil. En définitive, nous avons peut-être un point commun, nous humains, le goût des points fixes.

Je me réveillai  deux heures plus tard en ayant mal à la tête et les oreilles qui sifflaient, sentis que ça y était. La gravité tirait sur mon corps, buvait la lumière et l’espoir. Le trou noir. Je n’étais pas encore aspiré au point de ne plus pouvoir me dépêcher de remonter vers le haut pour attraper une bouée de sauvetage. Ce ne serait qu’un report, et quand je sombrerais de nouveau, la nuit polaire serait encore plus noire, encore plus longue. Mais là, j’avais besoin de ce sursis.
En l’absence de prince Valium, je saisis la seule bouée à ma disposition. La bouteille de gnôle.

©Livre : Jo Nesbø – Soleil de nuit |du sang sur la glace,II [ Série Noire Gallimard // 2015]
©Image : Jordi Bernet (Torpedo)

Vasily Sourikov – La Boyarina Morozova (Peinture // 1887)- Détail

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Les fous de Dieu

Le mendiant en haillons au bord de la route fait également le signe de croix avec l’index et le majeur, saluant ainsi une dernière fois la boyarina. Ce geste était le signe de reconnaissance de tous ce qui s’opposaient aux réformes ecclésiastiques. « Comment fais-tu le signe de croix ? », c’était la première question posée aux supposés hérétiques durant les interrogatoires. Tout Ruse croyant faisait le signe de croix plusieurs fois par jour, pour appuyer ses dires, se protéger du mal ou comme ici pour bénir et saluer, c’est dire que toute tentative de changer la forme traditionnelle de ce geste devait générer des résistances.

Le mendiant porte aussi une croix de métal à son cou. Elle est si lourde qu’elle a laissé des plaies sanglantes dans sa chair. L’homme est vêtu d’une tunique trouée et est assis pieds nus dans la neige alors que même la miséreuse à côté de lui se protège du gel à l’aide d’une fourrure rapiécée. Celui qui se mortifie de cette façon n’est pas un gueux ordinaire mais un « fou de Dieu », un « jurodivyi ». C’est un de ces hommes pieux comme on en vit tant en Russie à partir du 14ème siècle abandonner une existence plus ou moins assurée : ils parcouraient le pays en priant, faisaient des sermons et adressaient des avertissement à la population, ils ne traitaient pas seulement leur corps et leurs sentiments par le mépris mais aussi leur raison. En se comportant comme des déments, ils essaient d’engendrer en eux ce vide qui seul peut ouvrir l’esprit à Dieu : « Qu’il se fasse fou pour devenir sage car la sagesse de ce monde est folie devant Dieu » et « nous sommes fous, nous, à cause de Dieu », avait écrit saint Paul aux Corinthiens.

Il n’était pas facile de faire la distinction entre de saints hommes et des déments ordinaires ou des charlatans, mais les jurodivyi étaient traités avec le plus grand respect. Même les Tsars n’osaient pas les éconduire quand ils levaient la voix et lançaient des avertissements au nom du peuple.

©Texte : Rose-Marie Hagen & Rainer Hagen –  Les dessous des chefs-d’oeuvre | Un regard neuf sur les maîtres anciens [France Loisir // 2003]
net: https://fr.wikipedia.org/wiki/Feodosia_Morozova 

Des filles magnifiques mais vides…

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« Des filles magnifiques mais vides peuvent réussir à vivre grâce à et à travers leurs simples reflets, mais malgré leurs mensurations millimétrées, leurs courbes incroyables ou la finesse de leurs traits, elles ne resteront que des coups de chance génétiques bandants, des mélanges gagnants de cellules instables et périssables, des enveloppes corporelles vieillissantes sans aucunes garanties de succès »

©Texte : Albéric Davet [BE STREET #13 // JUN/JUL/AUG 2011 // P 72 // Article HYDRO74]
net: http://www.be-street.com/fr/
©Image : Aykut Aydogdu
net: https://www.behance.net/ayknroses

Lectures de passage (2)

(Quelques sites où je me perds en lecture)

7.van hove

http://petitesrevues.blogspot.be/

http://www.revues-litteraires.com/

http://dunlivrelautre.fr/

http://mesmilleetunenuitsalire.over-blog.com/

http://lesjeuneslettres.blogspot.be/

https://cequetesyeuxvairon.com

https://jazyjazz.wordpress.com

©Image : Francine Van Hove

 

Littérature mise en musique (2) : Manuscrits de Nag Hammadi – Le tonnerre, intellect parfait (Extrait)

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Mise en musique par WILFRIED : WILFRIED- Le tonnerre, intellect parfait (Manuscrits de Nag Hammadi)

C’est moi le silence qu’on ne peut saisir
et la pensée dont la mémoire est riche.
C’est moi la voix dont les sons sont nombreux
et la parole dont les aspects sont multiples.
C’est moi l’énoncé de mon nom.
Pourquoi, vous qui me haïssez,
m’aimez-vous
et haïssez-vous ceux qui m’aiment ?
Vous  qui me reniez,
confessez-moi
et vous  qui me confessez,
reniez-moi.
Vous qui dites vrai à mon sujet,
mentez à mon propos,
et vous qui avez menti à mon propos,
dites la vérité à mon sujet.
Vous qui me connaissez,
ignorez-moi
et ceux qui ne m’ont pas connue,
qu’ils me connaissent.
Car c’est moi la connaissance
et l’ignorance.
C’est moi la honte et l’assurance.
Je suis effrontée.
Je suis réservée.
Je suis hardiesse et je suis frayeur.
C’est moi la guerre et la paix.
Soyez-moi attentifs, moi , l’avilie et la notable !
Soyez attentifs à ma pauvreté et à ma richesse !
Ne soyez pas méprisants à mon égard
alors que je gis sur la terre
et vous me trouverez chez ceux
qui doivent venir.
Si vous me voyez sur le fumier,
ne passez pas non plus
et ne me laissez pas gisante,
et vous me trouverez dans les royaumes.
Si vous me voyez alors que je gis chez ceux qui sont avilis
et dans les lieux les plus humbles,
ne vous moquez pas non plus de moi.
Ne me rejetez pas non plus avec sévérité
chez ceux qui sont déficients.
Or moi, je suis compatissante
et je suis impitoyable.
Gardez-vous de haïr mon obéissance,
et ma continence aimez-la.
Dans ma faiblesse, ne m’oubliez pas
et ne craignez pas devant ma puissance.

Net : Le tonnerre, intellect parfait (Texte complet)
©Image : Ren Hang
net: http://renhang.org/

 

 

Bertrand Lacarelle – Jacques Vaché (Extrait) [2005]

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Certaines lettres offrent des passages où le langage umore apparaît dans toute sa force et sa démesure. C’est un langage de distorsion : les mots ont l’apparence des montres molles de Dali. La réalité dégouline, engourdie, hagarde et les images fondent dans un palais de glaces déformantes. Les objets, les sentiments tout comme les gens semblent chacun de leur côté grouiller d’une vie personnelle, insignifiante et absurde. Toujours ces « choses vivantes », cette réalité organique qui rampe le long des jambes de Jack  et pénétré par ses yeux, son nez, ses oreilles, pour regagner son cerveau hypersensible :

« Il fait bien brûlant, bien poussiéreux, et suant – mais que voulez-vous, ce doit être exprès – Les files dodelinantes des grands camions automobiles secouent la sécheresse et saupoudrent d’acide le soleil – […] – Tout de même du culot d’obus les lilas blancs qui suent et s’affalent de vielles voluptés solitaires m’ennuient beaucoup – des fleuristes estivales d’asphalte où des tuyaux d’arrosage pulvérisent les endimanchements – »

©Livre : Bertrand Lacarelle – Jacques Vaché [Editions Grasset // 2005]

Arthur Cravan – L’exposition des indépendants |MAINTENANT Revue Littéraire #4| (Extrait) [1914]

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Mon Dieu, que les temps sont changés ! Aussi vrai que je suis rieur, je préfère le plus simplement du monde la photographie à l’art pictural et la lecture du Matin à celle de Racine. Pour vous, ceci demande une petite explication que je m’empresse de vous donner. Pour vous, ceci demande une petite explication que je m’empresse de vous donner. Par exemple, il y a trois catégories de lecteurs de journaux : tout d’abord l’illettré, qui ne saurait prendre aucun goût à la lecture d’un chef-d’œuvre, puis l’homme supérieur, l’homme instruit, le monsieur distingué, sans imagination, qui lit à peine le journal parce qu’il a besoin de la fiction des autres, enfin l’homme ou la brute avec un tempérament qui sent son journal et qui se moque de la sensibilité des maîtres. Il y a de même trois sortes d’amoureux de photographies. Il faut absolument vous fourrez dans la tête que l’art est aux bourgeois et j’entends par bourgeois : un monsieur sans imagination. C’est entendu ; mais alors, me permettez-vous de demander pourquoi, méprisant la peinture, vous vous donnez la peine d’en faire la critique ?

C’est bien simple : si j’écris c’est pour faire enrager mes confrères ; pour faire parler de moi et tenter de me faire un nom. Avec un nom on réussit avec les femmes et dans les affaires. Si j’avais la gloire de Paul Bourget, je me montrerai tous les soirs en cache-sexe dans une revue de music-hall et je vous garantis que je ferais recette. Ma plume peut me donner encore l’avantage de passer pour un connaisseur, qui, aux yeux de la foule, est quelqu’un d’enviable, car il est à peu près certain qu’il n’y aura pas plus deux personnes intelligentes qui fréquenteront le salon.

Avec des lecteurs aussi intellectuels que les miens, je suis obligé de m’expliquer une fois de plus et de dire que je ne trouve un être intelligent seulement lorsque son intelligence a un tempérament, étant donné qu’un homme vraiment intelligent ressemble à un million d’hommes vraiment intelligents. Pour moi donc un homme fin ou subtil n’est presque toujours qu’un idiot.

©Texte : Arthur Cravan – MAINTENANT Revue Littéraire #4 [Mars-Avril 1914]
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