Dessins d’aliéné (Magazine EMPREINTES #10)

L’auteur de ces dessins était interné en 1950 dans un hôpital psychiatrique en Roumanie

Sur quatre pages d’un cahier d’écolier ont été tracés, avec une encre légèrement effacée par le temps, une soixantaine de dessins qui paraissent prisonniers des rayure de la feuille.
La surface du papier quadrillé a été divisée en lignes parallèles qui forment un damier. chacune des cases de ce damier contient un personnage ou un visage.
Les espaces vides étaient sans doute destinés à recevoir des textes

En les agrandissant, on perçoit une écriture. Les dessins semblent constitués par des hiéroglyphes dont le sens nous échappe.

©Texte et images : Magazine Empreintes #10
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Yves Waroquier – Cailloux de ciel (Extrait) [1980]

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Pour rire

Le squelette dit au cadavre
de manger l’omelette.
L’homme mort étendu par terre
réclame sa part, en claquant des dents.
Avec un pied dans le plâtre
et l’autre dans le plat,
La très jolie fille
pleure
Le squelette met les larmes dans la poêle et puis du beurre.
Un croque-mort de passage
Tient le plat du bout des doigts
Le pieds hors du plat de l’homme mort
Étendu par terre
Accroche la jambe morte
Du croque-mort de passage.
Le squelette, le cadavre
et l’homme mort
et le croque-mort aussi,
meurent de rire
Quand le pied dans le plat
De la petite fille triste
Dégringole du plat
et se casse.
L’orgie est à son comble,
Tous ces morts bien vivants
Assis par terre,
Lèchent les œufs cassés
Près du pied vivant cassé plâtré
De la petite fille jolie très triste.
Le squelette repu
Reprend allure de cadavre.
Le cadavre fatigué se couche
Et se grime en homme mort.
L’homme mort déçu reprend un bout de vie
Puis s’enfuit avec le corbillard
Du croque-mort malade.
Du cercueil ouvert
Sort le poète
Qui attrape le croque-mort
Et le cuit
Dans le beurre et les larmes fondues.
Puis de ses deux bras déchirés,
Il offre à la fille triste qui pleure
Un croque-monsieur très chaud
Et la fille triste
Enfin sourit.

©Livre : Yves Waroquier – Cailloux de Ciel [Louis Musin éditeur // 1980]
©Image : Takashi Murakami

Pablo Katchadjian – Merci (Extrait) [2015]

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Puis je me levai, pris le saucisson et le dévorai à grandes bouchées, sans enlever la peau. Je vis alors un message. Il était d’Hannibal. Il me chargeait d’un travail « un peu plus dur que les précédents », et me faisait savoir qu’il y avait bottes, gants et casques à ma disposition pour que « rien de mauvais » ne m’arrive. Je trouvai un bâton et me proposai de me rendre à la chambre de Ninive afin d’y frapper Hannibal jusqu’à ce que mort s’ensuive, mais une fois la porte ouverte, dans le couloir, je me mis à trembler. Je m’assis par terre et restai ainsi un bon moment, le bâton en main. Ensuite je me levai, entrai dans ma chambre, laissai le bâton, pris le message d’Hannibal, passai chercher le casque, les gants, les bottes et passai la nuit entière dans un hangar énorme à exécuter un travail plus répugnant et humiliant qu’aucune imagination ne saurait imaginer; quelque chose d’absolument indescriptible, impossible à comprendre pour celui qui ne l’a pas vu et impossible à ressentir pour celui qui ne l’a pas vécu. A peine rentré au château, je me lavai pour me défaire de la saleté qui collait à tout mon corps. J’eus beau frotter mes mains avec une éponge, elles restèrent noires; par-dessus le marché, une dégoûtante odeur de poisson pourri et de mort restait imprégnée à mes cheveux. C’était l’odeur de l’humiliation et de la vie obscurcie. Je me sentis l’esclave le plus esclave du monde. Je me couchai et, avant même de m’endormir, rêvai de variations autour de la mort d’Hannibal.

©Livre : Pablo Katchadjian – Merci [Vies Parallèles // 2015]
©Image : Stéphane Blanquet

Isidore Isou – Traité de bave et d’éternité (Extrait du monologue) [1951]

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Le film me préoccupe pour autant qu’il y a en lui même des possibilités de découvertes, de progression continuelle. J’aime le cinéma lorsqu’il est insolent et fait ce qu’il ne doit pas faire.

Aujourd’hui, un film peut entrer dans une histoire du cinéma parce que des types comme Griffith au lieu de laisser, ainsi qu’au début, l’appareil de prise de vue sur place et permettre aux acteurs de tourner autour, ont osé introduire le premier plan, c’est à dire, le visage seul de l’héroïne en larme. La simple partie du tout se développant monstrueusement sur l’écran au détriment de l’ensemble.

Je n’aime pas les imitateurs! J’aime dans le cinéma l’atrocité neuve d’un Eric Von Stroheim, lorsqu’il fait éclater avec ses ongles de sadique, un bouton blanc sur son visage terrible.Lorsqu’on voit l’officier plein de morgue, méprisant, laisser tomber le sac d’une dame sans se baisser pour le ramasser, afin qu’un instant d’après, l’écran nous révèle qu’il a les deux bras abominablement mutilés.

Mais je n’aime pas les imitateurs. J’aime, dans le cinéma, lorsque Eisenstein introduit avec le cuirassier « Potemkime » le symbole social. Une foule se dissipe en s’écrasant, fusillée sur les marches par une armée qui vient, rigide, comme le temple(?)  inhumain de la fatalité grecque. Le contraste entre une voiture d’enfant qui se dégage seule du désastre et les bottes cadencées des soldats apporte la révélation de l’histoire révolutionnaire. Je n’aime pas les imitateurs d’Einsenstein.

Nous connaissons la découverte de Chaplin qui introduit la première allusion indirecte dans l’opinion générale. Au lieu de montrer le train qui part, on voit les lumières des fenêtres du train se dérouler sur un visage de femme.

Le cinéma m’intéresse à cause de l’image surréaliste du « chien andalou » de Bunuel. La lune, coupée par un nuage est comparé a un œil sectionné par un rasoir. De l’orbite, l’iris écœurant, vomit comme une goutte de pluie.

Je voulais simplement dire que je ne veux pas faire des films en profitant des erreurs des autres. Je veux, pour le salut de mon âme, courir mes propres dangers. Je veux un paradis ou un enfer pour moi tout seul.

Je crois premièrement que le cinéma est trop riche. Il est obèse. il a atteint ses limites. Son maximum. Au premier mouvement d’élargissement qu’il esquiserra, le cinéma éclatera. Sous le coup d’une congestion, ce porc, rempli de graisse se déchirera en mille morceau. J’annonce la destruction du cinéma le premier signe apocalyptique de disjonction, de rupture, de cet organisme ballonné et ventru qui s’appelle film.

Les films d’aujourd’hui ont quelque chose d’achevé, de parfait et de tranquille. Cela résulte de l’harmonie des éléments de composition, de l’unité classique entre les parties constituantes Parole-image.

Pour conquérir, il faut rompre. Il faut renvoyer une fraction de la famille, la plus jeune, en avant-garde, qu’elle essaye de défricher dans son mouvement d’indépendance, ses propres espaces.

Oui, il faut déchirer les deux ailes du cinéma, le son et l’image.On doit casser cette association naturelle qui faisait de la parole le correspondant de la vision ou le commentaire spontané engendré par la photo. Je voudrais séparer l’oreille de son maître cinématographique : L’oeil.

Je veux plaquer sur une pellicule une masse hurlante sans rapport avec les scènes de l’écran. On doit rendre indifférent le déroulement des images par rapport à l’histoire sonore

©Texte : Traité de bave et d’éternité (Isidore Isou // 1951]
Le Film :Traité de bave et d’éternité
Image : Sergei Mikhailovich Eisenstein

Henri Joyeux // Dominique Vialard – Tous savoir pour éviter Alzheimer et Parkinson (Extrait) [2015]

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L’industrie pharmaceutique, un marketing terriblement efficace.

Dans une conversation, il n’est pas rare d’entendre quelqu’un s’étonner de l’ampleur d’une maladie comme Alzheimer et de trouver cela bizarre. On a tous des arrière-grands-parents ou arrière-arrière qui ont fini leurs jours séniles. On parlait du gâtisme, on les disais « gâteux ». Alors pourquoi ce battage médical?

N’en ferait-on pas trop? N’y aurait-il pas sur-diagnostique, excès de zèle? C’est à se demander si Alzheimer n’est pas qu’un nouveau nom pour désigner le naufrage de la vieillesse. Les détracteurs de la médicalisation des phases normales de la vie (TDAH chez l’enfant à l’Alzheimer chez le vieillard en passant par la bipolarité chez l’ado, la ménopause ou l’andropause plus tard…) nous répondent par l’affirmative.

Et de nous expliquer qu’au jeu de la « marchandisation » de la santé, la peur est un ressort que les labos ont tout intérêt à actionner. Et actionnent sans gêne…De plus en plus de sommités de la médecine n’hésitent d’ailleurs plus à affirmer que l’industrie pharmaceutique ne crée pas des traitements mais d’abord des consommateurs.

En effet, on ne peut ignorer l’essor du marketing médical. L’influence des labos se traduit souvent par l’élargissement des critères-diagnostics qui augmentent de facto le nombre de malades. Et les maladies dégénératives, comme bien des maladies chroniques que l’on ne sait pas guérir, sont des aubaines pour l’industrie pharmaceutique dont les traitements, s’ils peuvent tout au plus améliorer l’état des malades (parfois), les maintiennent surtout dans une dépendance chimique au long cours fort rentable. Des traitements de masse très coûteux pour la société et pour des personnes de constitutions forcément différentes, aux vécus et aux habitudes diverses, qui n’ont rien en commun sinon des symptômes.

On ne peut évidemment négliger ces dérives qui aboutissent à des constats cinglants du type: « Les médecins donnent des médicaments dont ils méconnaissent les effets secondaires pour des maladies dont ils connaissent de moins en moins les causes, à des hommes et des femmes dont ils ignorent tout. » Nous l’avons entendu de la bouche d’un patient las de ses traitements. C’est encore trop souvent vrai, tout particulièrement faces aux maladies chroniques de l’époque.

On ne peut pour autant tout rejeter et nier l’évidente progression de ces maladies ou réduire à néant le travail des médecins sur le terrain et les recherches auxquelles se livrent des équipes scientifiques dans le monde entier depuis une trentaine d’années.

Mieux vaut donc se poser les bonnes questions, savoir de quoi on parle, mesurer la réalité avec le recul qui s’impose et, plus que jamais, prendre ses précautions. Prévenir, plutôt que ne pas pouvoir guérir. Sereinement, sans céder à la dictature de la peur qui nous ferait avaler n’importe quoi, et qui concourt si bien à nos maladies par le stress collectif qu’elle engendre.

« La peur est le plus grand fléau du monde », aurait dit Bouddha. Rien n’a changé. Alors s’il vous arrive d’égarer vos clefs de voiture ou de ne plus vous souvenir de l’endroit où vous l’avez garée, ne paniquez pas et attendez avant de vous inquiéter et de courir chez le médecin!

©Livre : Henri Joyeux // Dominique Vialard – Tous savoir pour éviter Alzheimer et Parkinson [Edition du Rocher // 2015]
©Image : Jacob Kuch

 

 

Edgar Lee Masters – Spoon River (Extraits) [1915 / réédition 2016]

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3 Fletcher McGee
Elle a pris ma force minute après minute,
ma vie heure après heure,
elle m’a épuisé comme une lune fiévreuse
sape le mouvement du monde.
Les jours passaient – ombres,
les minutes tournoyaient – étoiles.
Elle arraché la pitié dans mon coeur,
en a fait des sourires moqueurs.
Elle était un bloc de glaise à sculpter,
et mes pensées secrètes étaient des doigts:
ils couraient derrière son front pensif
pour y creuser des lignes de douleur.
Ils figeaient les lèvres, affaissaient les joues,
faisaient tomber les paupières sous le chagrin.
Mon âme était entrée dans la glaise,
luttant comme sept diables.
Ce n’était plus ni de mon ressort ni du sien:
elle avait ça en elle, et ces combats
lui ont modelé un visage qu’elle exécrait,
visage qui me faisait peur.
Je frappais au fenêtres, secouais les verrous,
me terrais dans un coin
Puis elle mourut et me hanta,
me pourchassa jusqu’à la fin.

19 Benjamin Fraser

Leurs esprits battaient contre le mien
comme les ailes de milliers de papillons.
Je fermais les yeux et sentais leurs esprits vibrer.
je fermais les yeux, et pourtant je savais quand
les cils
de leur paupières baissées frangeaient leurs joues,
et quand ils tournaient la tête,
et quand leurs vêtements leur collaient à la peau
ou tombaient en exquises draperies.
Leurs esprits contemplaient mon extase
avec de grands yeux d’indifférence stellaire.
Ils assistaient à ma torture,
la buvaient comme une eau de vie;
les joues rougies, les yeux étincelants,
la flamme née de mon âme dorait leurs esprits
comme les ailes d’un papillon dérivant dans
la lumière du soleil.
Et vers moi ils imploraient vie, vie, vie
Mais, en captant la vie pour moi-même,
saisissant et broyant leurs âmes
comme un enfant écrase du raisin et en boit
dans ses paumes le jus pourpre,
je suis parvenu à ce vide sans ailes
où ni le rouge, ni l’or, ni le vin,
ni le rythme de la vie ne sont connus.

©Livre : Edgar Lee Masters [Le nouvel Attila (collection Othello) // 2016]
©Image : James Ensor [La mort et les masque 1897]

Pierre Mertens – Perasma (Extrait) [2001]

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Qu’espèrent-ils donc, ceux qui se mettent en marche, le dimanche, vêtus de blanc ou porteurs de ballons de la même couleur? Ils ne se sont pas trompés: ainsi ils ressemblent déjà un peu à des fantômes…Et, à la dislocation du cortèges, tant de caoutchouc traîne encore dans le ciel, au-dessus des têtes, que la lumière ne passe plus au travers. Ils défilent pour se convaincre qu’ils existent encore: « Je marche donc je suis. » Il ont inventé le jogging de la pitié. Ils sont sans voix: peut-être ont-ils raison?

©Livre : Pierre Mertens – Perasma [Editions du Seuil // 2001]

Hugo Claus le Flamand…

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Oui, bien sûr, Hugo Claus le Flamand, debout comme le vent qui arrache à la mer son écume, court au plat des polders, cogne digues et remparts, et déchire les brouillards tapis sur la terre basse. Flamand comme la mer et la grande vergue, flamand comme lance et lansquenet. Oui, bien sûr, la paix des béguinages et la rumeur des kermesses, l’oraison et la ripaille, le prédicateur et le reître, l’extrême finesse du travail de la dentellière et la fureur extrême des gueux révoltés. Oui, Claus le fils de « rouliers de la mer » et « des gueux de bois », l’enfant de Bruegel et de Bosch, qui aujourd’hui aussi assume l’héritage superbe de Joos van den Vondel et de Douwes Dekkers. Claus est flamand dans la passion d’amour et la haine de l’oppression. Quand il part en bataille, il peut dire, comme le Dekker de Max Havelaar: « Plus la réprobation sera véhémente, plus cela me fera plaisir, car j’aurai d’autant plus de chances d’être entendu ». Quand il aime c’est avec la force des éléments, dans un grondement de bourrasque :

Nous sommes le vent debout, la pluie des jours
Appelle-moi nuages
Ouvre-toi sans parole, sois eau.

©Texte : Claude Roy

Gilbert Varin – Interférences (Extrait) [1967]

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O nuit d’encre
Odeur de plumier renversé sur la carte aux coloris
d’oiseaux d’îles rêvées
Voyages au long cours autour du cœur
Voyages au long cœur sur des vagues d’éraflures bleues
Le fil de l’horizon coupé par le sabre du corsaire
O nuits d’ancres levées

Caravelle ta voile est blanche
Mais tes canons tirent des boulets de forçats
Caravelle ta voile est blanche
Mais le plomb de l’écueil te guette au ras de l’eau
Caravelle ta voile est blanche
Mais au retour il y a trop de neige pour te fondre en flammes porteuses
de terrasses suspendues très haut dans le temps

Et le temps est un hirondelle qui ne revient jamais et
qui vole et qui danse dans un ciel de fin de vacances
Quand les feuilles sont lasses de s’être roulées dans
le vent
Quand l’automne attache des colliers de brasiers sur la
poitrine de la terre
Et que le verger s’alourdit d’une robe de fruits où
le soleil a mis des trésors de douceur
Quand se détache et tombe le premier adieu de jeune
fille qui barre la route de l’enfance

©Livre : Gilbert Varin – Interférences [Les cahiers du groupe // 1967]
Image : Klaus Pinter [Rebonds]

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot – La violence des riches (Extrait) [2014]

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La publicité a investi le champ politique. Le candidat est un produit comme un autre : il est à vendre, la seule différence avec la marchandise étant que la monnaie qui a cours pour son achat est le bulletin de vote. La personne souriante des affiches des campagnes électorales promet de satisfaire un ensemble de besoins par des innovations qui seront à même de changer la vie. Comme les premières machines à laver le linge, symbole de jours meilleurs. Ces affiches de candidats, sauf à l’extrême gauche, ne sont pas des appels à la mobilisation et au combat. Elle sont démobilisatrices puisque les solutions existent et que le candidat élu les mettra en œuvre. Du moins, ses électeurs y croient. Le produit choisi ne doit pas décevoir : il n’y a pas de suivi après-vente. Pas de garantie à faire jouer. Il y a abdication de sa propre volonté dans la remise de soi à celui qui a été choisi. N’y-a-t-il pas là une forme de violence symbolique très insidieuse qui, par le jeu de la médiatisation des candidats, de la forme publicitaire que prennent les campagnes électorales, ramène la démocratie à sa plus simple expression, le choix du produit politique le plus séduisant, le mieux présenté, offrant les garanties techniques les plus évidentes ?

Drôle de démocratie dans laquelle on ne peut rapporter la marchandise au vendeur en cas de dysfonctionnement ou de vice caché. Ne pas accepter de se fondre, comme consommateur, dans ce marché des idées revient à refuser la démocratie, forme politique de la libre concurrence idéologique. Pour la publicité, il n’y a plus ni citoyens, ni salariés, ni cadres, ni même patrons : il n’y a plus de classes sociales. Seul le consommateur existe et ses désirs consuméristes sont entretenus pour que la quête soit sans fin et qu’il considère comme normal qu’en haut de la société on désire toujours plus de yachts, de châteaux, de jets privés et d’argent. Grâce à l’utilisation de sciences comme la psychologie, la sociologie et les neurosciences, alliées aux nouvelles technologies, la publicité devient toujours plus ciblée, plus efficace et même totalitaire par sa maîtrise sur les choix des « citoyens » qui seront amenés à désigner les candidats les mieux formatés pour répondre à cette nécessité vitale pour la classe dominante : faire accepter le néolibéralisme et détruire tout désir de changement, tout en donnant à chacun l’impression d’être aux commandes de sa propre vie et de son destin, ses choix lui paraissant avoir valeur identitaire et existentielle.

©Livre : Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot – La violence des riches [Editions la découverte // 2014]

Archipel – Une exploration intuitive de musique et d’images aventureuses (Extrait de l’introduction) [2012]

Title- Too much noiseArtist- Primoz Zorko

(à propos des musiques expérimentales)

Archipel : de dérive en itinérance

Bien sur, il sera toujours possible de reprocher à ces pratiques leur apparent hermétisme ou leur cérébralité, voire encore leur gravité. Mais rappelons que ces musiques s’adressent d’abord à notre sensibilité; elles induisent des sensations, des émotions, des impressions particulières, à la fois sensitives et mentales. Aussi n’existent-elles pas dans un arrière-monde supra-sensible, en s’opposant aux expressions relevant plus globalement du divertissement. Si l’on reproche à certaines pratiques expérimentales leur hermétisme, on se surprend dans le même temps des rapports qu’elles entretiennent avec d’autres répertoires musicaux. Parce que la question du genre n’est qu’une vue de l’esprit: dans la nature, nulle nomenclature, nulle classification. Les formes musicales, aussi culturelles soient-elles, échappent à l’objectivisme avec lequel on tend à les traiter. Bien sur, il y a des genres, des pratiques spécifiques, des traits propres à telle ou telle région ou à telle ou telle culture (peu à peu nivelés par un procès globalisant), mais la musique n’est pas un objet figé, c’est un champ en mouvement permanent qui plus que tout autre médium artistique fluctue au gré des échanges et des courants. Ceci est d’autant plus vrai que notre nouvelle culture appelle une nouvelle manière de penser l’esthétique, de ses modes production à ceux de sa réception. Notre hyperconsommation volatile et fragmentée serait le propre d’un éclectisme culturel entendu comme une tendance à l’hybridation des espaces culturels individuels. Le monde est devenu un immense hypertexte où tout communique: des passerelles et des échelles nous permettent d’accéder aux savoirs comme aux produits plus variés. Nous sommes des locataires de la culture, des sémionautes (nous traçons des trajectoires entre des signes) naviguant dans un écosystème culturel complexe. C’est tout l’intérêt d’une approche transversale de la musique. À l’image d’un monde unifié où tout cohabite, les genres musicaux ne sont pas clos, fermés: ils communiquent, échangent, opèrent par syncrétisme, hybridation. Constamment des musiciens inventent des dialogues, entrent en relation et créent des chemins de traverse entre les différentes scènes, faisant se confronter formes, rythmes, pratiques, mais aussi publics dans un esprit d’éclectisme assumé et porteur. S’il en v ainsi pour tous les types de musique, le cas des musiques expérimentales ne déroge pas à la règle puisqu’on  trouve toujours en leur périphérie des références ou analogies témoignant de la porosité des genres.

©Livre : Archipel – Une exploration intuitive de musiques et d’images aventureuses [Médiathèque de Belgique // 2012]
net: http://www.archipels.be/

 

 

André Balthazar – Les petits pavés (Extraits)

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« La lune dort sur mes deux oreilles »

« Je t’abandonnerai, au grès des vagues, sur une île surpeuplée. »

« D’un point à un autre, il y a pas mal de sous-entendus. »

« L’araignée d’eau douce épluche son reflet. »

« A regarder la vérité en face, Monsieur fut atteint d’un très léger strabisme. »

« L’enfant baigne avec sa mère dans les phantasmes du sourire. »

« Trouver son cheveu dans sa soupe. »

« La pudeur s’entrouvre en fermant les yeux. »

« Le chameau a bon dos. »

« Tomber dans l’oreille d’un sourd. »

‘J’ai toujours rêve des bas-fonds d’une reine. »

« Et si le serpent avait croqué la pomme? »

« Le plus souvent, le moment succombe à l’instant. »

« Jamais un grain de sable n’abolira le désert. »

« Le ventre s’attendrit devant la baïonnette. »

« Consacrer sa vie à mesurer l’ombre d’une hésitation. »

« En arriver à oublier le soldat inconnu. »

« On a beau fermer l’œil, la peau palpite. »

« Zarathoustra se flattait d’avoir connu Nietzsche tout petit. »

©Livre : André Balthazar – Les petits pavés [Le Daily-Bul // 2015]
©Image : Benjamin Monti
net: http://benjaminmonti.blogspot.be/

Alain Garrigou – Voter plus n’est pas voter mieux (Extrait) [2016]

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Des modes d’expression sommaires

Un « oui » ou un « non », cela est clair, mais obscur, aussi, quand il existe plusieurs interprétations possibles d’une question, au point que, bien souvent, celle-ci fut jugée biaisée. La définition du corps électoral peut également poser problème, comme dans le cas d’un référendum local. Dans un vote, il n’y a pas qu’une opinion, mais des pensées, des intérêts, des enjeux très différents que les conventions obligent à mêler. Ainsi, dans le cas du « Brexit », la nostalgie pour l’ancien Empire britannique, la peur des immigrés que l’on côtoie ou que l’on voit seulement à la télévision, l’appréhension de l’avenir, les frustrations de la pauvreté, la crainte pour son emploi, la rancœur ou le désespoir de l’avoir déjà perdu. De même , les opinions exprimées ont-elles un poids identique lorsqu’on vote contre un aéroport dont les pistes vont détruire  sa ferme ou dont les avions vont survoler sa maison, ou lorsqu’on est « pour » parce que l’on espère profiter des voyages d’affaires ou de tourisme moins chers? Il faudrait se poser ce genre de question – non pas dans un référendum, mais avant de décider si l’on y a recours.

La démocratie est une belle idée, une idée juste et plus encore une idée nécessaire. Depuis que la légitimation par la volonté divine a été abandonnée, il n’est pas imaginable que les citoyens ne soient pas parties prenantes des décisions qui gouvernent leur vie. Tout serait bien si les humains avaient enfin résolu les problèmes de sa mise en oeuvre. Mais il semble plutôt que, d’accord sur le principe, ils restent incapables de trouver les solutions permettant que la démocratie fonctionne. Une question technique, pourrait-on dire de prime abord, tant les modes d’expression de la volonté populaire restent dérisoirement sommaires. L’élection d’abord, mais elle est une piètre solution quand elle consiste à se dessaisir soi-même, ainsi que le remarquait Jean-Jacques Rousseau bien avant que le monde en ait fait l’ample expérience.

Le caractère démocratique ayant été refusé au régime représentatif, on essaie parfois d’accommoder celui-ci en proposant le mandat impératif, la possibilité pour l’électeur de révoquer ses élus avant l’échéance de leur terme. On s’est tourné régulièrement vers l’expression populaire directe, comme la cité antique en offrait, croit-on, une démonstration réelle et ancienne, ou comme les nouvelles technologies de communication en porteraient la promesse. Mais la démocratie directe manque de prise sur des Etats contemporains à la fois démesurés et dépossédés de leur prérogatives anciennes. Quant aux nouvelles technologies, elles sont déjà suspectes. En somme, placer tous ses espoirs dans uen seule technique d’expression, aux verdicts aussi irrécusables que l’ancienne ordalie, reviendrait à laisser à celle-ci tout l’espace en abdiquant la raison – c’est-à-dire le doute…

©Article : Alain Garrigou – Voter plus n’est pas voter mieux [Article paru dans « Le Monde Diplomatique » // Août 2016]

Alex Ross – A l’écoute du XXème siècle, la modernité en musique « The rest is Noise » (Extrait) [2010]

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(à propos de la Sixième symphonie de Gustav Mahler)

La Sixième fut créée dans la cité rhénane d’Essen, capital de la métallurgie lourde et siège de la firme d’armement Krupp. Les canons Krupp avaient fait pleuvoir des orages d’acier sur les armées française durant la guerre franco-prussienne de 1870-1871, et la nouvelle artillerie lourde de la marque jouerait un rôle prépondérant dans la Grande Guerre à venir. De fait, certaines oreilles mal intentionnées allèrent jusqu’à comparer les dernières compositions de Mahler à l’armée du kaiser,, le critique viennois Hans Liebstöckl n’hésitant pas à commencer son billet par la phrase « Krupp fabrique que des canons et Mahler, pas que des symphonies. » C’est en effet une véritable armée en marche qui semble ouvrir la Sixième: au-dessus des la martelés staccato par les violoncelles et contrebasses, rythme appuyé que renforce encore la caisse claire, un motif en la mineur se heurte de plein fouet à la muraille de son que forme le bataillon des huit cors au grand complet. Plus loin, ce sont les timbales qui scandent un de ces rythmes de marche tels qu’on peut encore en entendre à l’occasion de certaines commémorations dans les provinces alpines de la haute Autriche.

Le premier mouvement reprend le principe de la forme sonate traditionnelle, dont il n’omet pas la barre de reprise de l’exposition. Le thème inaugural semble inspiré par celui de la sonate D. 784, de Schubert, oeuvre juvénile et austère tout à la fois, également en la mineur. Le second, large effusion romantique, se veut un chant d’amour pour Alma. On ne saurait trouver deux thèmes plus dissemblables, et toute la démarche de ce mouvement semble consister à les concilier. C’est vers la fin que se produit cette synthèse, lorsque le thème d’Alma est restitué dans l’orchestration martiale et tranchante du premier; c’est l’amour qui semble alors prendre l’allure d’une armée en marche. Il y a cependant quelque chose de forcé dans ce mariage contre nature. le mouvement suivant, un scherzo, reprend le sombre défilé du début tout en le transformant en une méchante valse. Un vaste et lyrique Andante, dans le ton éloigné de mi bémol majeur, procure une certain répit, cependant que l’artillerie des percussions patiente au fond de l’orchestre. Pendant les répétitions à Essen, Mahler décida d’intervertir l’ordre des mouvements intermédiaires, et se tint à cette option dans l’édition imprimée de la symphonie.

La marche fait son retour quelques secondes après le début du finale, plus décidée que jamais. La forme singulière de ce mouvement reste sans égale: à chaque phase du développement, de stridentes fanfares suggérant l’imminence d’une réjouissance sont balayées par le retour inéluctable du rythme de marche. Le mouvement s’articule autour de trois « coups du destin » confiés à la percussion (le dernier a fait les frais d’une révision ultérieure) et qui engendrent  un véritable collapsus sonore. En vue de la création de l’oeuvre, Mahler  avait fait construire une sorte de tambour géant – « la peau d’une vache adulte tendue sur un châssis d’un mètre et demi de côté », avait révélé un critique interloqué – qu’on devait frapper avec une mailloche surdimensionnée. Dépourvu de caisse de résonance, l’engin ne produisait cependant qu’un impact lointain et assourdi, au grand  amusement des musiciens. Comme l’avait Strauss pour Salomé, Mahler ne recule pas devant certains traitements de choc pour méduser son public et prend soin de garder le plus énorme pour la fin. Alors qu’on croit l’oeuvre sur le point de se refermer à la limite du silence, sur un motif pointé de trois notes dans les graves de l’orchestre, un formidable accord de la mineur éclate, fortissimo, comme une gigantesque porte d’acier rabattue par un courant d’air. Aucun auditeur novice ne peut résister à pareil impact, lorsqu’il est amené avec soin.

©Livre :  Alex Ross – A l’écoute du XXème siècle, la modernité en musique « The rest is Noise »  [Actes Sud // 2010]

Frank Conroy – Corps et âme (Extraits) [1993]

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Fredericks se redressa, releva le menton, joua le même morceau. Claude ne savait pas à quoi s’attendre et fut un moment déconcerté lorsque Fredericks joua en mettant environ la moitié du volume que Claude avait donné. Au premier abord, cela semblait trop doux, et Claude se demanda s’il s’agissait d’un procédé pédagogique particulier. Mais soudain, tandis que les lignes s’écoulaient, Claude perçut le contrôle exquis avec lequel Fredericks libérait la musique dans l’air. C’était surnaturel. Le piano sembla disparaître, seules les lignes emplirent la conscience de l’enfant, l’architecture de la musique éclairée dans ses moindres détails, l’annonce entière scellée, flottant, se repliant sur elle-même. Puis le silence. Claude souffrit devant une telle beauté. Il eût voulu quitter son corps, suivre la musique là où elle s’en était allée, dans l’hyperespace, quel qu’il fût, qui l’avait avalée. Fredericks tourna la tête, l’enfant plongea ses yeux dans les siens et demeura immobile, le souffle coupé, comme si son regard pouvait ramener la musique.

« …N’oublie pas d’écouter Art Tatum. Il va vite, vite, et il swingue. Des mains comme des serpents, tu vois? Elles s’ouvrent grandes comme ça, comme  un serpent qui écarquille la gueule, tu sais, large, encore plus large, tellement large que c’est impossible. » Il se mit à tambouriner sur la boîte de son saxophone posée sur se genoux. « Va chez Minton et écoute… » Il s’arrêta subitement, la bouche ouverte.
La vision périphérique de Claude sembla se rétrécir jusqu’à ne plus voir que le visage figé de l’homme.
« Ah! Ah! Ah! » Les mains de Vinnie s’élevèrent à sa poitrine.
Claude ne comprenait pas ce qui se passait mais ses cheveux se dressèrent sur sa tête. Les yeux de Vinnie étaient bloqués, rivés aux siens, et l’enfant vit le changement, la transformation brusque au moment où la vie le quittait.

Claude ouvrit, ils entrèrent. Dans la pénombre ils distinguèrent les tas de journaux, les caisses de dossiers, les piles de livres pris à la bibliothèque. Un terrier, avec des sentiers jonché de vieux magazines, d’enveloppes, de papiers de toute sorte. L’air sentait le moisi comme dans une caverne. Emma était assise au comptoir de la cuisine, sous une ampoule électrique coiffée d’un abat-jour de plastique en forme de collerette hollandaise. Une paire de ciseaux brillant à la main, elle découpait le Daily News. Elle ne leva les yeux que lorsque Claude fut devant elle. Claude posa la clef sur le comptoir.
« Al a réparé le taxi. »
Elle déplaça sont regard. « Al », fit-elle sans expression. A présent, il lui arrivait de parler d’une voix plate, atone, comme si elle s’exprimait sans l’intervention de sa volonté. D’autres fois, elle hurlait, ou débitait des mots à une allure incroyable, comme dans un film à vitesse accélérée. « Ouais, Al, dit-elle. D’accord. »
L’homme inclina sa mince silhouette et la regarda. « J’ai été très, très occupée. » Elle posa les ciseaux. « Hum…hum… » Il tira un tabouret, s’assit en face d’elle, les bras sur le comptoir, les mains croisées.
« C’est dur, de mettre de l’ordre dans tout ça, reprit-elle. Faut faire gaffe à tout. La plupart du temps, ce sont des mensonges, un tas de mensonges compliqués qu’ils mettent bout à bout. Mais si on s’accroche, on finit par voir le dessin. Les gens ne comprennent pas.
– Je comprends, dit Al.
– La plupart s’en foutent.
– C’est un fait, dit il. Y s’en foutent. »
Un silence spécial s’installa. Claude sentit une absence de tension, tandis que sa mère et Al restaient là, comme deux vieilles personnes assises sur un banc dans un parc, qui peuvent parler aussi bien que se taire. Quelque chose sembla se ralentir, une curieuse impression de paix s’installa.
 » Le taxi marche au poil, fil Al.
– Ils m’ont collé une suspension, il y a quelque temps. Un coup monté. De la politique. De la politique et des mensonges.
– Claude m’a dit que vous avez arrêté d’travailler. »
Elle regarda le garçon, et, une fois de plus, Claude eut la sensation étrange qu’elle ne le voyait pas vraiment. « Sûr, qu’il sait jouer. Vous l’avez entendu?
– Oui, m’dame. Je l’ai entendu.
– Appelez-moi Emma.
– Très bien
– Il l’a en lui, reprit-elle, ils l’aident parce qu’ils le savent.
– Ouais. Mais… bon, il aura toujours besoin de sa maman. »
Claude s’empourpra.
Emma eut un sourire imperceptible et hocha la tête. Claude ne sut comment interpréter ce geste. Ce pouvait être une dénégation, mais aussi une stupéfiante acceptation. Il regarda Al, dont les yeux ne quittaient pas le visage de la femme. « Vous avez des problèmes », dit Al.

Cette fois, Claude joua une série d’accords de substitution, un motif de septième majeure descendant vers la sous-dominante, puis un cycle de quintes partant du mineur et revenant vers la tonique. Bien qu’il eût joué deux accords par mesure, soit vingt-quatre au lieu des trois traditionnels, tout s’ajustait parfaitement à la mélodie, produisant une harmonie riche, pleine de couleurs variées, d’énergie propulsive.
« Seigneur! s’écria Ivan. Comment fais-tu? C’est merveilleux. Recommence. »
Ils rejouèrent ensemble. « Tu vois comme ça colle? fit Claude.
– C’est magique, dit Yvan
– Le plus étonnant, c’est que ça marche avec toutes les lignes de blues. Toutes. Les plus simples et les plus compliqués. » Il joua les accords de Parker sur une mélodie de blues non répétitive appelée The Swinging Shepard Blues, puis sur une mélodie plutôt difficile, de Parker lui-même. « Ça marche à tous les coups, répéta-t-il. Au lieu d’attendre sur la tonique pendant quatre mesures avant d’aller à la sous-dominante, il nous trace le chemin, il nous porte là-bas. Et j’adore le changement du majeur au mineur. Ils appellent ça le be-bop.

©Livre : Frank Conroy – Corps et âme [Gallimard // 1993]
©Image : Adolf Wolfli

John P. Barrywell – Et que l’ongle soit réincarné! (Extraits) [2015]

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Les frites se vendent, les gens décontractés contractent les autres, les instruments souffrent et s’expriment comme des citrons pressés, les musiciens se retournent dans leur tombe, des chiens qui ne feraient pas de mal à une mouche, mordent cependant tous les autres. Tout se passe donc comme à l’accoutumée dans ce bas monde.

Dans un sifflement imperceptible, l’OVI, l’objet volant identifié, se stabilise au-dessus de la colline. Un grand coup de klaxon lâche les premières notes de la Cucaracha et l’engin se pose enfin au milieu d’une foule muette.Une porte s’ouvre, un escalier roulant télescopique surgit… Puis, plus rien… Les secondes passent, elles semblent une éternité… Lorsqu’un « Hooo » étouffé se dégage de la foule. Un grand homme élancé au visage fin et glabre, aux longs cheveux blonds, aux yeux bleus étincelants, en combinaison orange, jaune et vert agrémentée d’impressions de têtes d’éléphants, apparaît dans l’ouverture illuminée, à son cou se balance une amulette, car comme dans un grand opéra l’amulette se porte ici.

– Que la Grande Ingurgitation commence et que l’Ongle soit réincarné!

– C’est donc pour cela qu’ils ont reconnu les lieux, mais n’ont pas reconnu Denise.

– Ben ouais, nous on connaît pas Denise, nous on a fait connaissance avec Paulette, hein Shirson.

– Ben ouais, Ashock… Même que je disais toujours « Hé Paulette, après ce coup-là, tu vas prendre du galon! »… Mff, mff, mff…

C’est pourquoi, en son honneur, je déclare officiellement instaurer sur terre, en ce jour de Fête Nationale d’Astérope, la « Journée de la Flemme ». Merci à tous.

©Livre : John P. Barrywell – Et que l’ongle soit réincarné! (Traduction : Jean-Paul verstraeten) [Cactus inébranlable édition // 2015]
Image : Monty Python (Flying Circus)

Littérature mise en musique (3) :Blaise Cendrars – Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France (Extrait)

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Interprété par Vicky Messica : Vicky Messica – Prose du Transsibérien (Blaise Cendrars)

“Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

Nous sommes loin, Jeanne, tu roules depuis sept jours
Tu es loin de Montmartre, de la Butte qui t’a nourrie, du Sacré-Cœur contre lequel tu t’es blottie
Paris a disparu et son énorme flambée
Il n’y a plus que les cendres continues
La pluie qui tombe
La tourbe qui se gonfle
La Sibérie qui tourne
Les lourdes nappes de neige qui remontent
Et le grelot de la folie qui grelotte comme un dernier désir dans l’air bleui
Le train palpite au cœur des horizons plombés
Et ton chagrin ricane…

“Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

Les inquiétudes
Oublie les inquiétudes
Toutes les gares lézardées obliques sur la route
Les fils télégraphiques auxquels elles pendent
Les poteaux grimaçants qui gesticulent et les étranglent
Le monde s’étire s’allonge et se retire comme un accordéon qu’une main sadique tourmente
Dans les déchirures du ciel, les locomotives en furie
S’enfuient
Et dans les trous,
Les roues vertigineuses les bouches les voix
Et les chiens du malheur qui aboient à nos trousses
Les démons sont déchaînés
Ferrailles
Tout est un faux accord
Le broun-roun-roun des roues
Chocs
Rebondissements
Nous sommes un orage sous le crâne d’un sourd…

“Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

Mais oui, tu m’énerves, tu le sais bien, nous sommes bien loin
La folie surchauffée beugle dans la locomotive
La peste le choléra se lèvent comme des braises ardentes sur notre route
Nous disparaissons dans la guerre en plein dans un tunnel
La faim, la putain, se cramponne aux nuages en débandade
Et fiente des batailles en tas puants de morts
Fais comme elle, fais ton métier…

“Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

Oui, nous le sommes, nous le sommes
Tous les boucs émissaires ont crevé dans ce désert
Entends les sonnailles de ce troupeau galeux
Tomsk Tchéliabinsk Kainsk Obi Taïchet Verkné Oudinsk Kourgane Samara Pensa-Touloune
La mort en Mandchourie
Est notre débarcadère est notre dernier repaire
Ce voyage est terrible
Hier matin
Ivan Oulitch avait les cheveux blancs
Et Kolia Nicolaï Ivanovitch se ronge les doigts depuis quinze jours…
Fais comme elles la Mort la Famine fais ton métier
Ça coûte cent sous, en transsibérien, ça coûte cent roubles
Enfièvre les banquettes et rougeoie sous la table
Le diable est au piano
Ses doigts noueux excitent toutes les femmes
La Nature
Les Gouges
Fais ton métier
Jusqu’à Kharbine…

“Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

Non mais… fiche-moi la paix… laisse-moi tranquille
Tu as les hanches angulaires
Ton ventre est aigre et tu as la chaude-pisse
C’est tout ce que Paris a mis dans ton giron
C’est aussi un peu d’âme… car tu es malheureuse
J’ai pitié j’ai pitié viens vers moi sur mon cœur
Les roues sont les moulins à vent du pays de Cocagne
Et les moulins à vent sont les béquilles qu’un mendiant fait tournoyer
Nous sommes les culs-de-jatte de l’espace
Nous roulons sur nos quatre plaies
On nous a rogné les ailes
Les ailes de nos sept péchés
Et tous les trains sont les bilboquets du diable
Basse-cour
Le monde moderne
La vitesse n’y peut mais
Le monde moderne
Les lointains sont par trop loin
Et au bout du voyage c’est terrible d’être un homme avec une femme…

“Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

J’ai pitié j’ai pitié viens vers moi je vais te conter une histoire
Viens dans mon lit
Viens sur mon cœur
Je vais te conter une histoire…
Oh viens! viens!

Poème complet: https://electrodes-h-sinclair-502.com/2009/04/23/blaise-cendrars-prose-transsiberien-jetais-en-mon-adolescence/
©Photographie : Marie-Françoise Plissart (tirée du livre « Benoit Peeters – Le Transibérien » publié à l’occasion d’Europalia 2005)

 

Régis Jauffret – Microfictions (Extraits) [2007]

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Hôtels de Charme

Vous croyez que nous aimons la misère, la violence, et notre futur en panne comme un ascenseur souffrant de vertige qui ne s’envolera jamais du rez-de-chaussée où il se laisse pourrir par les coups de pied des mômes et les lames des ados. Vous croyez que les mères emmitouflent leurs filles au mois de juillet pour les préserver des rhumes d’été et des angines de Noël. Vous nous imaginez assez bigotes pour les garder chez nous afin de surveiller leur hymen sous l’étoffe fine de leur pyjama, comme on jette un coup d’oeil soucieux à la cage d’un serin figé dans sa cage d’puis qu’il a quitté la grande volière de l’oiseleur. Vous enviez peut-être nos vacances derrière les rideaux, sur le parking brûlant comme une poêle, dans le centre commercial où nous achetons parfois des bouteilles de vin en plastique pour les boire dans les toilettes comme des médocs.

Vous nous croyez gonflés d’orgueil quand nous nous rendons à Paris afin de récupérer nos fils au commissariat des Halles et pour des brutes quand nous  les giflons les larmes aux yeux parce qu’ils ont dérobé une casquette siglée dont nous rêverions de voir le crocodile dévorer tous ces flics qui nous accusent d’utiliser nos gamins pour alimenter un trafic si juteux que nous roulons carrosse en BMW et passons la moitié de l’année au Club Med.

Vous croyez même nous avoir vus à la télévision prosternés dans une mosquée, occupés à fabriquer des bombes en criant le nom d’Allah pour couvrir le cliquetis des tournevis et le tintement des billes d’acier. Nos prières ne seront jamais pour vous qu’un bruissement de haine, et nos enfants des grenades nourries de clou pour mieux exploser vos frimousses.

Vous aimeriez nous stocker dans des mines de charbon désaffectées, et couler sur nous une dalle de béton. Vous feriez de nos tours des hôtels de charme, d’immenses pavillons pour riches  mégalomanes incapables d’habiter moins de vingt étages à la fois, des réserves d’animaux sauvages qui hanteraient les cages d’escalier. Les gazellers couraient dans les couloirs poursuivies par les hyènes et les lions qui auraient fait de nos anciens logements leurs tanières.

Les voitures brûlent dans la nuit comme les cierges de vos églises, les bûchers de vos martyrs. Vous croyez que les odeurs d’essence nous ravissent, qu’elles nous montent à la tête comme des vapeurs d’encens. Vous espérez que de désespérance nous organiserons un splendide attentat, gorgeant nos tours de dynamite et sautant avec elles pour vous offrir un feu d’artifice avec des vieux et des bébés tirés de toutes les fenêtres comme des fusées.

 

Tu as raté ta vie

Je l’ai rencontré un jour de pluie. Comme il avait beaucoup grossi, que son crâne était chauve, et qu’il portait de surcroît d’épaisses lunettes d’hypermétrope, quand il m’a abordé en me demandant si j’avais gardé souvenir de lui, je l’ai pris pour un ami de mon père. Mais nous avions été en classe ensemble, et il m’a même rappelé que nous chahutions en cours de maths. Pour m’en débarrasser, je lui ai demandé quel était son salaire.

– Un ancien cadre en fin de droits ne gagne pas grand-chose.

– Moi je suis patron d’une chaîne de télé.

– Je sais.

Il regardait le trottoir mouillé. On aurait dit qu’il s’apprêtait à verser plus de larmes qu’il ne tombait de goutes. Je n’éprouvais aucune haine envers lui, nous avions explosé tous nos records d’audience la semaine passée en diffusant un reportage sur la détresse des Français qui somnolent en dessous du seuil de pauvreté. Mais il se passerait bien un an ou deux avant que nous ne tournions à nouveau un pareil sujet, et je ne voyais pas ce que je pouvais faire pour lui. Je n’aime pas être encombré de malheureux à qui loin de pouvoir emprunter de l’argent on est souvent obligé de prêter à fonds perdus. J’aurais pui lui mettre mon poing dans la gueule, mais il serait allé à coup sûr vendre l’info à Voici pour le prix d’un jambon-beurre-cornichons. J’aurais été obligé de m’excuser en plein journal dans l’espoir d’étouffer l’affaire. Il ne serait pas venu à l’esprit du conseil de surveillance de me débarquer mais peut-être après tout que je me serais senti humilié.

– Bref, tu as raté ta vie.

– J’ai une fille.

Elle doit te coûter cher.

– Elle travaille depuis l’an dernier dans un atelier de confection

J’ai éclaté de rire à en laisser tomber mon parapluie. J’avais envie de lui demander si au moins il était en bonne santé, mais avant même que je lui pose la question, il a commencé à s’apitoyer sur son sort de diabétique sur le point de perdre la vie.

– Tu écouteras la radio.

– Je voulais justement acheter des piles.

Je lui ai craché à la figure pour lui rappeler le temps où nous ne nous g^énions pas entre copains. Il m’a fait une sorte de sourire plein de reconnaissance. J’ai recommencé, et au lieu de se protéger avec la main, il s’est excusé. J’ai réalisé alors que je pouvais me servir de lui pour évacuer mon stress sans qu’il pense une seule seconde à cafter. Je me suis amusé à lui foutre mon genou dans les couilles. Il n’a pas bronché. A croire que les huissiers les lui avaient confisquées avec son rasoir électrique et ses fauteils en skaï.

– Fais ce que tu veux, mais donne-moi un peu d’argent.

J’ai sorti mon portefeuille, et je lui ai ordonné d’en manger tous les billets s’il voulait que je lui laisse la petite monnaie.

©Livre : Régis Jauffret – Microfictions [Gallimard // 2007]
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