Régis Jauffret – Microfictions (Extraits) [2007]

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Hôtels de Charme

Vous croyez que nous aimons la misère, la violence, et notre futur en panne comme un ascenseur souffrant de vertige qui ne s’envolera jamais du rez-de-chaussée où il se laisse pourrir par les coups de pied des mômes et les lames des ados. Vous croyez que les mères emmitouflent leurs filles au mois de juillet pour les préserver des rhumes d’été et des angines de Noël. Vous nous imaginez assez bigotes pour les garder chez nous afin de surveiller leur hymen sous l’étoffe fine de leur pyjama, comme on jette un coup d’oeil soucieux à la cage d’un serin figé dans sa cage d’puis qu’il a quitté la grande volière de l’oiseleur. Vous enviez peut-être nos vacances derrière les rideaux, sur le parking brûlant comme une poêle, dans le centre commercial où nous achetons parfois des bouteilles de vin en plastique pour les boire dans les toilettes comme des médocs.

Vous nous croyez gonflés d’orgueil quand nous nous rendons à Paris afin de récupérer nos fils au commissariat des Halles et pour des brutes quand nous  les giflons les larmes aux yeux parce qu’ils ont dérobé une casquette siglée dont nous rêverions de voir le crocodile dévorer tous ces flics qui nous accusent d’utiliser nos gamins pour alimenter un trafic si juteux que nous roulons carrosse en BMW et passons la moitié de l’année au Club Med.

Vous croyez même nous avoir vus à la télévision prosternés dans une mosquée, occupés à fabriquer des bombes en criant le nom d’Allah pour couvrir le cliquetis des tournevis et le tintement des billes d’acier. Nos prières ne seront jamais pour vous qu’un bruissement de haine, et nos enfants des grenades nourries de clou pour mieux exploser vos frimousses.

Vous aimeriez nous stocker dans des mines de charbon désaffectées, et couler sur nous une dalle de béton. Vous feriez de nos tours des hôtels de charme, d’immenses pavillons pour riches  mégalomanes incapables d’habiter moins de vingt étages à la fois, des réserves d’animaux sauvages qui hanteraient les cages d’escalier. Les gazellers couraient dans les couloirs poursuivies par les hyènes et les lions qui auraient fait de nos anciens logements leurs tanières.

Les voitures brûlent dans la nuit comme les cierges de vos églises, les bûchers de vos martyrs. Vous croyez que les odeurs d’essence nous ravissent, qu’elles nous montent à la tête comme des vapeurs d’encens. Vous espérez que de désespérance nous organiserons un splendide attentat, gorgeant nos tours de dynamite et sautant avec elles pour vous offrir un feu d’artifice avec des vieux et des bébés tirés de toutes les fenêtres comme des fusées.

 

Tu as raté ta vie

Je l’ai rencontré un jour de pluie. Comme il avait beaucoup grossi, que son crâne était chauve, et qu’il portait de surcroît d’épaisses lunettes d’hypermétrope, quand il m’a abordé en me demandant si j’avais gardé souvenir de lui, je l’ai pris pour un ami de mon père. Mais nous avions été en classe ensemble, et il m’a même rappelé que nous chahutions en cours de maths. Pour m’en débarrasser, je lui ai demandé quel était son salaire.

– Un ancien cadre en fin de droits ne gagne pas grand-chose.

– Moi je suis patron d’une chaîne de télé.

– Je sais.

Il regardait le trottoir mouillé. On aurait dit qu’il s’apprêtait à verser plus de larmes qu’il ne tombait de goutes. Je n’éprouvais aucune haine envers lui, nous avions explosé tous nos records d’audience la semaine passée en diffusant un reportage sur la détresse des Français qui somnolent en dessous du seuil de pauvreté. Mais il se passerait bien un an ou deux avant que nous ne tournions à nouveau un pareil sujet, et je ne voyais pas ce que je pouvais faire pour lui. Je n’aime pas être encombré de malheureux à qui loin de pouvoir emprunter de l’argent on est souvent obligé de prêter à fonds perdus. J’aurais pui lui mettre mon poing dans la gueule, mais il serait allé à coup sûr vendre l’info à Voici pour le prix d’un jambon-beurre-cornichons. J’aurais été obligé de m’excuser en plein journal dans l’espoir d’étouffer l’affaire. Il ne serait pas venu à l’esprit du conseil de surveillance de me débarquer mais peut-être après tout que je me serais senti humilié.

– Bref, tu as raté ta vie.

– J’ai une fille.

Elle doit te coûter cher.

– Elle travaille depuis l’an dernier dans un atelier de confection

J’ai éclaté de rire à en laisser tomber mon parapluie. J’avais envie de lui demander si au moins il était en bonne santé, mais avant même que je lui pose la question, il a commencé à s’apitoyer sur son sort de diabétique sur le point de perdre la vie.

– Tu écouteras la radio.

– Je voulais justement acheter des piles.

Je lui ai craché à la figure pour lui rappeler le temps où nous ne nous g^énions pas entre copains. Il m’a fait une sorte de sourire plein de reconnaissance. J’ai recommencé, et au lieu de se protéger avec la main, il s’est excusé. J’ai réalisé alors que je pouvais me servir de lui pour évacuer mon stress sans qu’il pense une seule seconde à cafter. Je me suis amusé à lui foutre mon genou dans les couilles. Il n’a pas bronché. A croire que les huissiers les lui avaient confisquées avec son rasoir électrique et ses fauteils en skaï.

– Fais ce que tu veux, mais donne-moi un peu d’argent.

J’ai sorti mon portefeuille, et je lui ai ordonné d’en manger tous les billets s’il voulait que je lui laisse la petite monnaie.

©Livre : Régis Jauffret – Microfictions [Gallimard // 2007]
Image: http://soocurious.com/fr/voyage-asie-video-iphone-chine-japon/

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