Alain Garrigou – Voter plus n’est pas voter mieux (Extrait) [2016]

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Des modes d’expression sommaires

Un « oui » ou un « non », cela est clair, mais obscur, aussi, quand il existe plusieurs interprétations possibles d’une question, au point que, bien souvent, celle-ci fut jugée biaisée. La définition du corps électoral peut également poser problème, comme dans le cas d’un référendum local. Dans un vote, il n’y a pas qu’une opinion, mais des pensées, des intérêts, des enjeux très différents que les conventions obligent à mêler. Ainsi, dans le cas du « Brexit », la nostalgie pour l’ancien Empire britannique, la peur des immigrés que l’on côtoie ou que l’on voit seulement à la télévision, l’appréhension de l’avenir, les frustrations de la pauvreté, la crainte pour son emploi, la rancœur ou le désespoir de l’avoir déjà perdu. De même , les opinions exprimées ont-elles un poids identique lorsqu’on vote contre un aéroport dont les pistes vont détruire  sa ferme ou dont les avions vont survoler sa maison, ou lorsqu’on est « pour » parce que l’on espère profiter des voyages d’affaires ou de tourisme moins chers? Il faudrait se poser ce genre de question – non pas dans un référendum, mais avant de décider si l’on y a recours.

La démocratie est une belle idée, une idée juste et plus encore une idée nécessaire. Depuis que la légitimation par la volonté divine a été abandonnée, il n’est pas imaginable que les citoyens ne soient pas parties prenantes des décisions qui gouvernent leur vie. Tout serait bien si les humains avaient enfin résolu les problèmes de sa mise en oeuvre. Mais il semble plutôt que, d’accord sur le principe, ils restent incapables de trouver les solutions permettant que la démocratie fonctionne. Une question technique, pourrait-on dire de prime abord, tant les modes d’expression de la volonté populaire restent dérisoirement sommaires. L’élection d’abord, mais elle est une piètre solution quand elle consiste à se dessaisir soi-même, ainsi que le remarquait Jean-Jacques Rousseau bien avant que le monde en ait fait l’ample expérience.

Le caractère démocratique ayant été refusé au régime représentatif, on essaie parfois d’accommoder celui-ci en proposant le mandat impératif, la possibilité pour l’électeur de révoquer ses élus avant l’échéance de leur terme. On s’est tourné régulièrement vers l’expression populaire directe, comme la cité antique en offrait, croit-on, une démonstration réelle et ancienne, ou comme les nouvelles technologies de communication en porteraient la promesse. Mais la démocratie directe manque de prise sur des Etats contemporains à la fois démesurés et dépossédés de leur prérogatives anciennes. Quant aux nouvelles technologies, elles sont déjà suspectes. En somme, placer tous ses espoirs dans uen seule technique d’expression, aux verdicts aussi irrécusables que l’ancienne ordalie, reviendrait à laisser à celle-ci tout l’espace en abdiquant la raison – c’est-à-dire le doute…

©Article : Alain Garrigou – Voter plus n’est pas voter mieux [Article paru dans « Le Monde Diplomatique » // Août 2016]

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