Isidore Isou – Traité de bave et d’éternité (Extrait du monologue) [1951]

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Le film me préoccupe pour autant qu’il y a en lui même des possibilités de découvertes, de progression continuelle. J’aime le cinéma lorsqu’il est insolent et fait ce qu’il ne doit pas faire.

Aujourd’hui, un film peut entrer dans une histoire du cinéma parce que des types comme Griffith au lieu de laisser, ainsi qu’au début, l’appareil de prise de vue sur place et permettre aux acteurs de tourner autour, ont osé introduire le premier plan, c’est à dire, le visage seul de l’héroïne en larme. La simple partie du tout se développant monstrueusement sur l’écran au détriment de l’ensemble.

Je n’aime pas les imitateurs! J’aime dans le cinéma l’atrocité neuve d’un Eric Von Stroheim, lorsqu’il fait éclater avec ses ongles de sadique, un bouton blanc sur son visage terrible.Lorsqu’on voit l’officier plein de morgue, méprisant, laisser tomber le sac d’une dame sans se baisser pour le ramasser, afin qu’un instant d’après, l’écran nous révèle qu’il a les deux bras abominablement mutilés.

Mais je n’aime pas les imitateurs. J’aime, dans le cinéma, lorsque Eisenstein introduit avec le cuirassier « Potemkime » le symbole social. Une foule se dissipe en s’écrasant, fusillée sur les marches par une armée qui vient, rigide, comme le temple(?)  inhumain de la fatalité grecque. Le contraste entre une voiture d’enfant qui se dégage seule du désastre et les bottes cadencées des soldats apporte la révélation de l’histoire révolutionnaire. Je n’aime pas les imitateurs d’Einsenstein.

Nous connaissons la découverte de Chaplin qui introduit la première allusion indirecte dans l’opinion générale. Au lieu de montrer le train qui part, on voit les lumières des fenêtres du train se dérouler sur un visage de femme.

Le cinéma m’intéresse à cause de l’image surréaliste du « chien andalou » de Bunuel. La lune, coupée par un nuage est comparé a un œil sectionné par un rasoir. De l’orbite, l’iris écœurant, vomit comme une goutte de pluie.

Je voulais simplement dire que je ne veux pas faire des films en profitant des erreurs des autres. Je veux, pour le salut de mon âme, courir mes propres dangers. Je veux un paradis ou un enfer pour moi tout seul.

Je crois premièrement que le cinéma est trop riche. Il est obèse. il a atteint ses limites. Son maximum. Au premier mouvement d’élargissement qu’il esquiserra, le cinéma éclatera. Sous le coup d’une congestion, ce porc, rempli de graisse se déchirera en mille morceau. J’annonce la destruction du cinéma le premier signe apocalyptique de disjonction, de rupture, de cet organisme ballonné et ventru qui s’appelle film.

Les films d’aujourd’hui ont quelque chose d’achevé, de parfait et de tranquille. Cela résulte de l’harmonie des éléments de composition, de l’unité classique entre les parties constituantes Parole-image.

Pour conquérir, il faut rompre. Il faut renvoyer une fraction de la famille, la plus jeune, en avant-garde, qu’elle essaye de défricher dans son mouvement d’indépendance, ses propres espaces.

Oui, il faut déchirer les deux ailes du cinéma, le son et l’image.On doit casser cette association naturelle qui faisait de la parole le correspondant de la vision ou le commentaire spontané engendré par la photo. Je voudrais séparer l’oreille de son maître cinématographique : L’oeil.

Je veux plaquer sur une pellicule une masse hurlante sans rapport avec les scènes de l’écran. On doit rendre indifférent le déroulement des images par rapport à l’histoire sonore

©Texte : Traité de bave et d’éternité (Isidore Isou // 1951]
Le Film :Traité de bave et d’éternité
Image : Sergei Mikhailovich Eisenstein

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