A propos de… (2) :Le Hearst Castle (par Umberto Eco)

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Collection incomparable, entre autres, de pièces authentiques, le château de Citizen Kane obtient un effet psychédélique et un résultat kitsch non pas parce que le passé n’est pas distinct du présent (parce qu’au fond les seigneurs de l’Antiquité amassaient ainsi leurs pièces rares et le même continuum de style se retrouvait dans beaucoup d’églises romanes avec la nef devenue baroque et peut-être le clocher XVIIIe) mais parce qu’on est offensé par la voracité du choix et angoissé par la crainte de succomber à la fascination de cette jungle de beautés vénérables, qui indubitablement a un goût sauvage, une tristesse pathétique, une grandeur barbare, une perversité sensuelle et qui respire la contamination, le blasphème, la messe noire, comme si on faisait l’amour dans un confessionnal avec une prostituée habillée de vêtements sacerdotaux en récitant des vers de Baudelaire tandis que dix orgues électroniques émettent le Clavecin bien tempéré joué par Scriabine.

©Livre : Umberto Eco – La guerre du faux [Editions Grasset // 1985]
Image : Hearst Castle
net: http://capeandislands.org/post/gather-ye-rosebuds-citizen-kane-screened-hearst-castle#stream/0
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Nicolas Ancion – Le poète fait son devoir (Extrait)

Casserole and Closed Mussels 1964 by Marcel Broodthaers 1924-1976


Le poète se dit qu’il ferait mieux de regarder à l’intérieur des gens
Plutôt qu’à la surface des choses
Il s’achète un spéculum un endoscope et un bon
vilebrequin
Mais les Belges s’enfuient en courant
On crie au malade mental
Au fou furieux
Le pète ne s’arrête pas de si belle
Il poursuit les vieillards
Ils courent moins vite
Un trou entre les omoplates
Un coup d’oeil à l’intérieur
Vu de là c’est encore pire
Il n’y a aucune différence
Même sous les peaux les plus tannées
Et les plus diaphanes
C’est tout noir à l’intérieur plein de pus et de sang
Rien de très reluisant chez le Belge
Note le poète
Qui s’en va déjà voir ailleurs s’il n’y est pas
Vu de loin pourtant il l’aime bien
Son pays imaginaire
Quand on lui demande d’où il vient
Le poète se sent plus belge qu’une frite
Que le moule dans lequel on l’a laissé couler
Tout au fond de la piscine
Là où personne n’a pied
Le poète n’aime pas les grandes nations
Et les nationalismes même minuscules
Les peuples bouffis de prétention
Les groupuscules
Alors il écrit
Vue de loin la Belgique ressemble
A une paire de fesses
Séparée par une fente imaginaire
Et au milieu Bruxelles
Capitale miniature qui propage ses vents
Sur tout le continent
Le poète n’aime pas l’ordre
Ni les ordres non plus de façon générale
Il soulève Anvers et la place
Au milieu des Ardennes
Met Redu à sa place
L’eurospace Center accessible en bateau
C’est vendeur
Comme la cascade de Coo au pied de l’Atomium
Gand Charleroi et Liège ne forment plus qu’une fille
Informe interminable
Qu’on appelle Bruges pour appâter les Japonais
On bouche la mer du Nord avec les rochers de Dinant
Et les péniches de tout le pays
A sec depuis qu’on a vidé les canaux
Pour noyer les autoroutes
On ferme les aéroports
Plus de problèmes de vignette de ring de décollage
Finies les nuisances sonores les pétitions
Pour réduire les dépenses publiques
La carrière politique est déclarée illicite
Puis le poète décapite le roi
Sa femme et ses enfants aussi bien cachés qu’ils soient
Empale l’archevêque les industriels et les nobles
Avant de faire sauter les émetteurs télé
Vive la Belgique libre proclame-t-il
Juste avant qu’on ne l’arrête
Qu’on ne lui coupe la tête
QU’on ne lui casse les pieds
Avec des paperasses à remplir
Une révolution d’accord mais il faut l’aval de l’Europe
Le soutien du FMI un accord entre partis
Je ne fais que mon métier proteste le poète
Éboueur de la pensée
Fouteur de merde qu’on dit aussi
Sous la torture il avoue sans forcer
Les tueries du Brabant les dépeçages de Mons
Les attentats des CCC et les rapts d’enfants
Même le nuage de Tchernobyl
On le relâche faute de preuve
Puis on lui tire dans le dos
Avec le pistolet de Julien Lahaut
Et on l’enterre en grande pompe avec la larme à l’oeil
Je ne suis pas mort dit le poète
Surgissant à moitié décomposé sous la flamme du soldat
inconnu
C’était juste une sieste
Les seuls vrais Belges ce sont Bob et Bobette
Nés en flamant et traduits en français
Malheureux le pays qui n’a d’autre culture
Que les floralies gantoises et la Foire de Libramont
Les Diables rouges
Les bides à l’Eurovision
Les deuils en noir et blanc
Et une collection de timbre-poste
Je ne connais pas un mot de flamand
Dit le poète
Mais je rêve
De regarder les Pfaff et les autres séries à la con
Avec des histoires de flamoutches
Je rêve que les Flamand aussi
Lisent nos histoires à nous
Ça nous donnerait peut-être le goût de les écrire
Les échos de Dutroux et du grand Charleroi
Les ombres du Perron ou le charroi constant
Qui Berce le Brabant
Mais qu’on arrête Nom de Dieu qu’on arrête
De laisser la parole aux bouteurs de feu
ces porteurs de drapeaux qu’ils ont cousus eux-mêmes
Ces éternels révoltés de façade qui dans l’arrière-boutique
Se partagent le gâteau
Les sièges à l’Otan à la commission et
aux Jeux olympiques
Qui emmènent leur cour boire au festival de Cannes
Tandis qu’un verre dans le nez ils pissent avec aigreur
Sur ce pays trop petit pour leurs cous de crapauds
Je rêve d’une Belgique à l’envers
Ecrit le poète
Les Wallons à la mer du Nord
Les Flamands au chômage
Les conflits de culture et les nationalismes
Ne sont jamais que des conflits de classes
Avec des lunettes noires et des moustaches postiches
Les riches ne veulent plus des pauvres
Les nantis ne veulent plus partager
C’est la moral du monde entier
Les Flamands n’ont rien inventé
S’il faut impérativement sauver le pays
Je rêve d’une Belgique élue
Au Patrimoine immatériel de l’humanité
Un pays qui ne serait ni un territoire ni un nationalisme
Mais une liberté
Celle de tracer sa propre voie
De donner de la voix
Et de donner à voir
Au monde entier
Ce que c’est que d’être un citoyen du monde
Qui ne porte ni étiquette ni drapeau
Juste une petite mention
Made in Belgium
Fabriqué en Belgique
Dans un coin du passeport
Pour mieux foutre le camp et ne jamais revenir

©Livre : Yves Namur – La nouvelle poésie française de Belgique (Le taillis Pré // 2009]
©Oeuvre : Marcel Broodthaers [‘Casserole and Closed Mussels’]

Arun Kolatkar – Kala Ghoda. Poèmes de Bombay (Extrait) [2013]

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Chien Paria // partie #7

Ce que j’aime à cette heure, en ce lieu,
Allongé là à étreindre le sol,
La mâchoire posée sur mes pattes avant croisées,

Les yeux au niveau du clavier
Bien tempéré, mais édenté,
Des blocs de béton noirs et blancs

Qui forment les bornes de ce trilot
Et m’offrent mon horizon premier,
C’est qu’on me laisse

Travailler en paix sur mon magnum opus,
Une triple sonate pour circumpiano
Fondée sur trois thèmes distincts :

L’un inspiré par une pie qui chante,
L’autre par le hurlement d’une ambulance,
Et le troisième par un marteau piqueur

-pianiste pie qui des yeux caresse et titille
Les touches en béton
Sans se laisser démonter par l’absence digitale.

©Livre : Arun Kolatkar – Kala Ghoda. Poèmes de Bombay [Gallimard // 2013]
©Image : Barnaby Aldrick [The streets of Bombay]

Jardin d’usure – musique du garrot et de la ferraille (Extrait)

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PLUSIEURS JOURS QUE LES MUSCLES BANDENT POUR RIEN
QUE CA COULE DANS LE GOSIER SANS L’ETANCHER
Que la chair vive et nerveuse gonfle et remue
comme agressée par un essaim de mouches à viande.
Moi: une immense verrue gorgée d’opium gras,

Mes veines sont des outres emplies de caféine.
Que faire pour que le sang cesse de crier?
(C’est déchiré.) Pour qu’il ne tourne plus à vide?
(Cri.) Que ma corne et mes ongles soient de silex!
(Oh!) Pour ne plus rien griffer ni rien pénétrer!
Que mon cœur soit une boîte à cailloux! (On sait.)
Des galets pour les yeux! Le nez: une carotte!
(Ne plus jamais pleurer, ni humer, respirer.)

Et le tronc, une bûche, un tapis d’herbe grise!
Et le membre, une carotte plantée! (Flétrir!)
Mon système nerveux se corrode d’envie
Que crève cet insatiable désir, pendant
Qu’on divise
mon corps en pe
ti
tes
parties!

©Texte : poème tiré de l’album « musique du garrot et de la ferraille » de Jardin d’usure [Sub Rosa // 1994]

Claude Pujade-Renaud – Expression corporelle // Langage du silence (Extraits)

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OBJET

Chacun sa chaise. Une chaise banale, à barreaux.
Première séquence. On peut faire tout ce qu’on veut, sauf s’asseoir. Trouver une relation non utilitaire. Sentir les points de contact, les différentes tensions du corps suivant qu’il s’appuie, agrippe, se noue avec l’objet, s’en détache.
La chaise passe de la station droite à la station couchée. Après une phase exploratoire, chacun s’imbrique, s’enroule autour des barreaux,s’absorbe à faire méticuleusement l’amour avec sa chaise.
Seconde séquence. Sans la chaise. Reprendre les différentes attitudes par lesquelles le corps est passé lors de la première phase. Retrouver moins la forme exacte que les sensations: contact du dos, étirement d’un bras, tension d’une cuisse, appui de la tête. Éveiller une mémoire corporelle immédiate. Apparaît une succession de structures insolites. Le corps poursuit, plus qu’il ne le recrée, l’objet perdu. Il ne s’agit pas, à la différence du mime, de suggérer une réalité absente. Simplement de permettre au corps de s’inventer dans des formes nouvelles, sans visée esthétique ou fonctionnelle.
C. dit : « On pourrait faire la même chose, en remplaçant la chaise par une personne ». Le groupe se récuse, allègue que personne ne veut être transformé en objet.
Peut-être ne veut-on pas être objet sexuel pour l’autre?

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Une proposition: quelques participants s’amalgament au sol en un groupe compact. La suite est libre.
Grouillement. Gloussements. Silence. La bête s’immobilise. Frémit. Se fond. L’amibe respire doucement. Gonfle. Lente érection. L’amibe se hisse. Se tasse. Paliers. Hésitations. A l’approche de la verticale, oscillation flottante. Amorce de dislocation. Un pseudopode tâte l’espace, se rétracte. Tissu prêt à craquer. Crissement de la déchirure. Tension suspendue vers l’éclatement. L’amibe ne respire plus. Brusque écroulement. Corps répandus. Soubresauts.
L’amibe rassemble ses morceaux. Retour au magma.

©Livre : Claude Pujade-Renaud – Expression corporelle // Langage du silence [Les éditions ESF // 1976]
©Photographie : Jean-Luc Tanghe [« rosas danst rosas » d’Anne Teresa De Keersmaeker’s]

Ihara Saikaku – Histoire de l’éditeur d’almanachs (Extrait)

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Si claire conscience qu’ils aient de ce que les circonstances ont pour eux de défavorable, les joueurs se taisent quand ils ont perdu; quand elles les ont dépouillés les gens qui s’offrent des courtisanes font bon visage; l’amateur de querelles cache sa défaite; le marchand tient secrètes les pertes que lui valut sa spéculation à la hausse. Toutes ces fâcheuses circonstances reviennent en effet à « fouler de la crotte de chien dans l’obscurité »: on n’en parle pas. Mais, parmi toutes les infortunes, l’inconduite d’une épouse volage est pour un mari trompé la plus pénible. O-San étant morte, la question était réglée. Chez le « daikyöjiya », on agit en conséquence. Bien qu’au souvenir de plusieurs années qu’il avait passées intimement avec elle, sa trahison la lui fit détester, le mari invita les bonzes à célébrer une cérémonie pour le repos de l’âme de la défunte. Hélas! c’est ainsi que les robes choisies par O-San avec un goût raffiné furent offertes au temple de la famille pour devenir bannières ou baldaquins qui flottèrent au vent de l’impermanence, ornements qui devaient évoquer plus encore le regret de la disparue.

©Livre : Ihara Saikaku – Cinq amoureuses [Gallimard // 1987]
©Estampe : Kitagawa Utamaro

Marcel Bénabou – Un aphorisme peut en cacher un autre (Extraits) [1987]

« L’aphorisme est un manuscrit chiffonné, un ricanement dans la corbeille à papier. »

Günter Brus

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L’art de l’aphorisme es un art ancien, et qui ne se démode pas.

L’on a cent fois donné les raisons de cette vogue persistance. Comme l’oracle, l’aphorisme – baptisé aussi maxime, pensée ou sentence –  enferme un maximum de sens dans un minimum de mots. In tanta verborum parsimonia, quanta sententiae fecunditas; remarquait déjà Érasme. C’est cette concision, cette densité qui font une grande part de l’intérêt, et du plaisir, que l’on prend à l’aphorisme: car la réduction à l’essentiel donne à l’énoncé rigueur, efficacité expressive et séduction.

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Jean-Marie Laclavetine – En douceur (Extrait) [1991]

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Artus et Sémione s’étaient liés, depuis des années, d’une affection à base de thé et de silence. Ils étaient comme deux chiens ayant depuis longtemps cessé de japper après le temps qui passe, deux bâtards fatigués louchant sur leur truffe, avec dans la gorge un ancien goût de viande. Tout de suite, ils s’étaient reconnus comme appartenant à la même non-race, partageant les mêmes non-croyances, guettant avec la même patience sceptique les progrès de l’humanité à travers les vitres sales d’un dispensaire du treizième arrondissement, dans un crépuscule de goudron. Ils avaient la même façon de tâter, en fermant les yeux, des membres grêles, des ganglions bouffis, des ventres mous, plutôt que les fesses musclées au Vitatop des jeunes mémères du huitième, ou la couenne brunie de managers cocaïnomanes. Ils n’ignoraient pas que ce choix, qui les avait conduits à renoncer à tout espoir de prospérité financière, n’était pas l’effet d’une profonde bonté d’âme, ou d’un sens aigu de la dignité et de la justice, mais du simple constat que l’existence est suffisamment compliquée, avec ses problèmes d’horaires, de sentiments et de factures, sans que viennent s’y ajouter les fastidieux déchirements de la conscience. Ainsi, confortablement installés dans leur abnégation, ils observaient leur train de vie rouler au pas sur une ligne à voie étroite.

©Livre : Jean-Marie Laclavetine – En douceur [Gallimard // 1991]
©Image : Le tampographe Sardon
net: http://letampographe.bigcartel.com/

Daniel Barbez – …comme je suis, picard. (Extrait)

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ichi ch’est cherq

y’a deux hérons à l’roc placquet
y’a des mouettes au leong d’l’escaut
y a une poule d’ieau qu’elle pourmène es tourmint
su l’glache du vivier thorn
y’a des moucheons tout plein l’héiire y a in rouche-gorche
su l’devanture y’a in mauviard bin noir
au pied du mur qui rinserre no gardin et pis no
vie qu’on a r’mis d’dins

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Maurice Marcinel – EN WALLONIE // Les petits métiers disparus (Extrait)

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…Liège n’a plus de -Botteresses-. C’est une belle part de son décor et de son symbolisme qu’elle a perdu. Nos enfants ne savent déjà plus quelle a été la tâche de ces humbles femmes courbées sous le faix de leur hotte trop haute, trop lourde, trop sale.Elles se rendaient à domicile. Elles remontaient de la cave la poussière de charbon, l’étalaient dans la cour ou au seuil du client, l’humectaient et la mélangeaient de terre glaise plus adhérente. De cette préparation boueuse qu’elles manipulaient activement, après l’avoir piétinée durant des heures, elles faisaient des boulets de charbons (ou « hotchets »). Elles travaillaient parfois chez elles, en groupe, en association, pour les clients cossus que leur spectacle indisposait…

Etienne Klein/Jacques Perry-Salkow – Anagrammes renversantes ou Le sens caché du monde (Extraits) [2011]

fred-eerdekens-god-ego-1990La madeleine de Proust

Et je me pris soudain à rêver à certaines odeurs et saveurs qui, frêles mais vivaces, demeurent en nous, à attendre, à espérer la « gorgée de thé m^lée des miettes d’un petit morceau de madeleine » qui les fera revivre. Qui sait si ces souvenirs remonteront jamais de leur nuit? Qui sait de quel breuvage « pris contre notre habitude  »   sortira

La ronde ailée du temps

 

La vitesse de la lumière

La vitesse d’une particule dans le vide est toujours comprise entre zéro – la particule est alors immobile –  et 299 792 468 m/s, la vitesse de la lumière, qui ne saurait être dépassée sans que cela contredis formellement les équations d’Einstein. cette constante universelle de la physique

Limite les rêves au-delà

 

Les paradoxes du chat beurré

Etant donné qu’un chat retombe toujours sur ses pattes et qu’une tartine beurrée s’écrase systématiquement sur le côté beurré, que se passerait-il si on laissait tomber un chat sur le dos duquel on aurait préalablement fixé une tartine beurrée? Certains spécialistes pensent que le félin lévitera pour éviter de prendre parti; d’autres parient que le souple quadrupède finira par imposer la loi de sa chute, d’autre encore clament que la tartine ne saurait enfreindre la li de l’emmerdement maximum qui lui colle à la peau; enfin il y a ceux qui expliquent que le comportement du chat et celui de la tartine sont si fondamentalement contradictoires que, associés l’un à l’autre, ils engendrent un certain nombre de paradoxes. Et, pour peu que l’alcool s’en mêle, leur résolution, toujours hasardeuse, devient vit un

aléa chaud d’experts bourrés.

 

Les liaisons dangereuses

L’histoire d’un être, serpent devant l’Éternel, pris au piège de l’amour qu’il voulait feindre. Un moment-clé, lettre XXIII: le vicomte de Valmont voit à travers la serrure sa proie « adorable », Mme de Tourvel, à genoux, baignée de larmes, et priant avec ferveur. Quel dieu ose-t-elle invoquer? En est-il d’assez puissant contre l’amour? Et quelle est donc sa faiblesse à lui si, oubliant ses projets, il n’a d’autre plaisir que celui de considérer à loisir l’exemple de la candeur? Cette nuit-là, Valmont dort mal. Il aperçoit le point du jour, espère que la fraîcheur qui l’accompagne lui amènera le sommeil. Mais il n’est pas de repos possible. Elles se sont refermées sur lui,

les ailes sanguines d’Éros

 

Jean-François Champollion,
conservateur du département
d’égyptologie au musée du Louvre

« Ce n’était plus la simplicité antique. Ce n’était plus la noble gravité des monuments pharaoniques. Rien que la décadence de l’art égyptien sous les Ptolémées. »
Ses travaux terminés à Edfou, Campollion alla reposer ses yeux, fatigués des mauvais hiéroglyphes et des pitoyables sculptures dans les tombeaux de l’ancienne ville d’Eléthya. Ce samedi 28 février 1829, il fut accueilli par la pluie, qui redoubla pendant la nuit, avec tonnerre et éclairs. L’attendaient, dans un temple de la seconde enceinte, de magnifiques inscriptions en caractères hiératiques, qui ne renfermaient pas, comme on l’avait cru si longtemps, de hautes spéculations philosophiques, mais relataient tout simplement l’histoire du lieu.

A la lueur fauve d’un gros lampion
dépoli, et gouvernant mon émoi,
je décrypte des cartouches.

 

L’Origine du monde,
Gustave Courbet

Peints sans apprêt, un ventre de femme au noir mont de Vénus obombrant l’entrebâillement d’un con rose, un drap blanc froissé, un téton encore tumescent. Tout laisse penser que le modèle vient de faire l’amour. On imagine la belle qui se laisse noyer, molle comme un pantin de son, les membres détendus, brisés. Elle repose, tandis que la foudre admirable s’éloigne d’elle. c’est le naufrage de l’après que Courbet semble avoir mis dans

ce vagin où goutte l’ombre d’un désir.

 

Le marquis de Sade

Parce qu’il poussa l’art d’échauffer le derme des laquais jusqu’à l’excès, parce que sa vie ne fut qu’une succession de drames laïques, voire d’aléas merdiques, parce qu’il foula aux pieds les fleurs infortunées de la vertu et ternit la laque des damiers de ses vices prospères. Sade ne s’adresse qu’à des gens capables de l’entendre. Ceux là liront sans danger. Ils entreront dans le laboratoire de sa prose pour y

disséquer la dame.

©Livre : Etienne Klein/Jacques Perry-Salkow – Anagrammes renversantes ou Le sens caché du monde [Flammarion // 2011]
©Oeuvre sur la photographie : Fred Eerdekens [God Ego]

Marcel Piqueray – Quelque chose dans 1950 (Extrait) [1996]

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Woudi Chierains appartient à une vieille famille bretonne.
Un jour que sa tante lui pressait du citron dans sa tasse de thé, Woudi Chierains en reçut une goutte dans l’oeil.
En voulant porter sa main à son oeil Woudi Chierains fit un faux mouvement et, dans la violence fortuite de ce geste (Woudi Chierains était en effet le plus doux garçon de la terre), il renversa la table. Par malheur, la tête de la tante de Woudi Chierains, coincée entre un pied de table et un massif vinaigrier en cristal, provoqua l’embolie chez cette dame.
A l’issue de sont enterrement, Woudi Chierains tomba dans la passion des textes courts.

©Livre : Marcel Piqueray – Quelque chose dans 1950 [Le Daily Bul // 1996]
©Image : Reinhoud

Dany-Robert Dufour – L’obscénité des caniches géants (Extrait)

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L’art véritablement révolutionnaire, qui décompose le monde pour mieux le recomposer, ouvre à un rire salutaire, très précisément libérateur. L’art contemporain rit d’un tout autre rire, le rire nihiliste qui affirme qu’il se moque éperdument de toute valeur et qu’il n’y a rien à chercher: l’art n’existe que par la puissance d moment qui le connaît comme tel, et voilà tout.

Cet art « Narcynique », à la fois narcissique et cynique, est difficile à démasquer parce qu’il repose sur une prémisse « ultradémocratiste » très en vogue: il serait impossible de distinguer un objet réellement artistique d’un objet quelconque, parce qu’il faudrait alors introduire une hiérarchie. Or toute hiérarchie impose des valeurs, ce qui revient à faire preuve d’un penchant plus ou moins avoué pour l’ordre, tout ordre étant en puissance porteur de totalitarisme: banalités dignes des brèves de comptoir, on agite alors le spectre du fascisme ou du stalinisme, dans le champ politique, tandis que, dans le champ philosophique, le « totalitarisme » menacerait avec le criticisme, l’examen critique des fondements rationnels de la connaissance, hérité d’Emmanuel Kant par exemple.

L’acte « critique » sépare le principe du vrai et celui de l’illusion, ce qui suppose en effet toujours un « tribunal de la raison ». Donc, pour éviter le tribunal, la Terreur  et autres dictatures, on se refuse à toute hiérarchie critique, ce qui permet de donner à un tas d’excréments la dignité de l’objet artistique, puisqu’il est supposé avoir autant de valeur que n’importe quelle oeuvre – voire d’avantage, dans la mesure où, ayant renoncé à la re-présentation, qui implique une coupure nette entre ce qui est « présenté » et la réalité, cet art contemporain présente directement, sans mise à distance symbolique, la « provocante » pulsion, celle de l’artiste, ou celle par laquelle il a été investi comme objet d’art, ce qui est le rôle des collectionneurs, dont l’un des plus emblématiques est certainement M. François Pinault, ancien président du groupe Pinault-Printemps-Redoute, huitième fortune familiale française en 2015.

L’ironique création de l’artiste belge Wim Delvoye intitulée Cloaca (2000) présente « un tube digestif humain » impeccablement fonctionnel, et qui fonctionne effectivement, sous le contrôle d’ordinateurs: le produit des digestions, emballé sous vide, est vendu environ 1000 euros pièce. C’est la plus belle métaphore de ce système.

On voit comment la rhétorique perverse mène à l’obscénité: S’y affirme qu’on peut, qu’on doit pouvoir tout constituer en objet vendable. Si exhiber ce qu’on ne saurait montrer, ce que seule la pulsion justifie, fait de l’art et fait de l’argent, chacun est alors libre d’agir en fonction d’une intériorisation individuelle de la loi du marché, cette loi qui s’appuie sur la demande de satisfaction des pulsions, et ne se soucie que de la jouissance, directe, revendiquée, étant bien entendu qu’il est d’autres jouissances que sexuelles. C’est là ce qui se joue dans l’art en régime ultralibéral.

Cette tolérance de l’art contemporain pour le n’importe quoi n’est pas anodine. Puisque c’est au nom même de la liberté d’expression que les propositions les plus intolérables devront être tolérées, comment ne pas voir que cet ultradémocratisme est exactement, sur le plan politique, ce qui peut directement conduire à la tyrannie.

On a ainsi assisté à une sacralisation de l’acte fumiste, qui s’est longtemps justifié par référence au geste de Marcel Duchamp exposant, en 1917, le ready-made fontaine, un urinoir standard poétiquement rebaptisé. Mais la différence est cinglante. Cet acte était alors hautement subversif puisqu’il interrogeait tout: le statut de l’objet industriel, celui de la création, l’art aux états-unis, le sexe des objets, la fonction d’une exposition… Les nombreux artistes qui, à partir des années 1960, s’en sont réclamés, se sont contentés de reproduire ce geste: nous sommes entrés dans l’ère du « comme si », vide d’enjeu, qui ne pouvait conduire qu’à la « commédie » de la subversion (le mot est du romancier et essayiste Philippe Muray).

©Texte : Dany-Robert Dufour – L’obscénité des caniches géants [Manière de voir/Le Monde diplomatique // Août-septembre 2016]
Image: http://www.lesoir.be/1221716/article/soirmag/actu-soirmag/2016-05-26/il-pose-des-lunettes-au-sol-dans-un-musee-d-art-moderne-une-oeuvre-qui-fait-sens

Parfois, j’écris un peu…(3) : agressions en cascade

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J’ai été agressé par des laxophobes car j’avais la crotte au cul.

J’ai été agressé par des manchots car je moulinais des deux bras.

J’ai été agressé par un ophtalmo car mon œil lui a dit merde à l’autre.

J’ai été agressé par un fossoyeur car même mort de fatigue, je reste vivant.

J’ai été agressé par des cheminots car j’avais sniffé leur rail de coke.

J’ai été agressé par des ébénistes car j’avais la gueule de bois.

J’ai été agressé par des chinois car j’avais un épanchement de sino-vie.

J’ai été agressé par des membres du Ku Klux Klan car j’ai battu les blancs en neige.

J’ai été agressé au printemps par des nonnes car la chasse se tait.

Michaël Lambert – Une journée sans

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Je propose une journée sans colère. Je propose, vous fâchez pas, je dépose à vos pieds, vous prenez, vous prenez pas, vous shootez dedans ou vous vous asseyez là. Je dépose mes colères à vos pieds et je les laisse là, des fois que vous seriez tentés d’en faire autant, de laisser les vôtres en tas. Je propose de se débarrasser d’un tas de colères, d’un petit tas, d’un gros tas, de colère en vrac, de colère en sus, de colère en trop? Je propose sans préciser la quantité de colère dont se délester? Je propose, vous fâchez pas, chacun son quota, chacun à sa guise, chacun son tas. Lire la suite