Marcel Bénabou – Un aphorisme peut en cacher un autre (Extraits) [1987]

« L’aphorisme est un manuscrit chiffonné, un ricanement dans la corbeille à papier. »

Günter Brus

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L’art de l’aphorisme es un art ancien, et qui ne se démode pas.

L’on a cent fois donné les raisons de cette vogue persistance. Comme l’oracle, l’aphorisme – baptisé aussi maxime, pensée ou sentence –  enferme un maximum de sens dans un minimum de mots. In tanta verborum parsimonia, quanta sententiae fecunditas; remarquait déjà Érasme. C’est cette concision, cette densité qui font une grande part de l’intérêt, et du plaisir, que l’on prend à l’aphorisme: car la réduction à l’essentiel donne à l’énoncé rigueur, efficacité expressive et séduction.

Cette concision, bien sûr, n’et pas de pur hasard. Elle s’obtient au prix d’une rhétorique éprouvée. Une structure formelle forte, reposant de préférence sur l’affirmation péremptoire d’une identité, d’un parallélisme ou d’une antithèse; sertis à l’intérieur de cette structure, quelques mots=clefs, des signifiants choisis dans le lexique relativement restreint des moralistes; telle semble être la clef de tout un pan de la littérature aphoristique.

Mais on a souvent constaté que les formules aphoristiques ont une propriété remarquable: du fait de la rigidité de leur structure syntaxique, elle se prêtent aisément aux renversements aux permutations, aux substitutions. Toute une lignée de bons mots, d’épigrammes n’ont pas d’autre origine.

Dès lors, pourquoi ne pas user plus systématiquement de cette propriété et, par un simple mais audacieux passage à la limite, pourquoi ne pas tenter la fabrication en série de l’aphorisme? Un répertoire de formules prélevées sur les aphorismes les plus représentatifs, un répertoire de mots particulièrement lourds de sens, il n’en faut pas plus au départ. Libre à chacun de puiser alternativement dans ce double vivier, d’y choisir tels mots ou telle formule et de les combiner. Chacune de ces combinaisons est grosse d’un nouvel aphorisme.

C’es alors une curieuse « machine » qui se met en marche, une machine aux produits innombrables. Chacun de ces produits a son existence individuelle, son propre contenu de sagesse ou de folie, sa dose particulière de banalité ou d’insolite. Mais en même temps, aucun d’eux n’est replié sur lui-même, prisonnier de son rythme, de sa forme ou de son vocabulaire: au contraire, sitôt conçu, chaque aphorisme semble renvoyer à une multitude d’auters de la même famille. Ainsi, agile jusqu’au vertige, inépuisablement mobile, notre machine ne peut manquer de rencontrer, dans son fonctionnement, les champs les plus divers de la pensée. Certaines de ses productions frappent comme le jaillissement inopiné d’une vérité latente qui n’attendait pour surgir que cette rencontre, trop longtemps différée, d’une formule et d’un mot.

S’il est vrai qu’une des fonctions du langage est de créer des connexions non encore existantes, notre machine remplit pleinement cette fonction. Elle a de plus le mérite de rendre caduc un aphorisme malheureux de Pascal: le hasard donne les pensées; le hasard les ôte; point d’art pour conserver ni pour acquérir.

[…]

Les formules d’aphorismes sont extrêmement diverses, l’élaboration d’une typologie exigerait l’analyse préalable des composantes syntaxiques, rythmiques et sémantiques, sur lesquelles s’articulent en général ces formules.

Le principal ressort de l’aphorisme étant d’unir ce qui est habituellement séparé et de séparer ce qui est habituellement uni, les formules les plus fréquentes sont celles qui posent entre deux termes des équivalences ou des antithèses, des parallélismes ou des proportions.

©Texte : Marcel Benabou – Un aphorisme peut en cacher un autre [in OULIPO, La bibliothèque oulipienne Vol. I, Ramsay, 1987] (Extrait tiré du livre : M. Hambursin – Textes en archipels [De Boeck Duculot // 1990])
Image : Georg Christoph Lichtenberg

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