Nicolas Ancion – Le poète fait son devoir (Extrait)

Casserole and Closed Mussels 1964 by Marcel Broodthaers 1924-1976


Le poète se dit qu’il ferait mieux de regarder à l’intérieur des gens
Plutôt qu’à la surface des choses
Il s’achète un spéculum un endoscope et un bon
vilebrequin
Mais les Belges s’enfuient en courant
On crie au malade mental
Au fou furieux
Le pète ne s’arrête pas de si belle
Il poursuit les vieillards
Ils courent moins vite
Un trou entre les omoplates
Un coup d’oeil à l’intérieur
Vu de là c’est encore pire
Il n’y a aucune différence
Même sous les peaux les plus tannées
Et les plus diaphanes
C’est tout noir à l’intérieur plein de pus et de sang
Rien de très reluisant chez le Belge
Note le poète
Qui s’en va déjà voir ailleurs s’il n’y est pas
Vu de loin pourtant il l’aime bien
Son pays imaginaire
Quand on lui demande d’où il vient
Le poète se sent plus belge qu’une frite
Que le moule dans lequel on l’a laissé couler
Tout au fond de la piscine
Là où personne n’a pied
Le poète n’aime pas les grandes nations
Et les nationalismes même minuscules
Les peuples bouffis de prétention
Les groupuscules
Alors il écrit
Vue de loin la Belgique ressemble
A une paire de fesses
Séparée par une fente imaginaire
Et au milieu Bruxelles
Capitale miniature qui propage ses vents
Sur tout le continent
Le poète n’aime pas l’ordre
Ni les ordres non plus de façon générale
Il soulève Anvers et la place
Au milieu des Ardennes
Met Redu à sa place
L’eurospace Center accessible en bateau
C’est vendeur
Comme la cascade de Coo au pied de l’Atomium
Gand Charleroi et Liège ne forment plus qu’une fille
Informe interminable
Qu’on appelle Bruges pour appâter les Japonais
On bouche la mer du Nord avec les rochers de Dinant
Et les péniches de tout le pays
A sec depuis qu’on a vidé les canaux
Pour noyer les autoroutes
On ferme les aéroports
Plus de problèmes de vignette de ring de décollage
Finies les nuisances sonores les pétitions
Pour réduire les dépenses publiques
La carrière politique est déclarée illicite
Puis le poète décapite le roi
Sa femme et ses enfants aussi bien cachés qu’ils soient
Empale l’archevêque les industriels et les nobles
Avant de faire sauter les émetteurs télé
Vive la Belgique libre proclame-t-il
Juste avant qu’on ne l’arrête
Qu’on ne lui coupe la tête
QU’on ne lui casse les pieds
Avec des paperasses à remplir
Une révolution d’accord mais il faut l’aval de l’Europe
Le soutien du FMI un accord entre partis
Je ne fais que mon métier proteste le poète
Éboueur de la pensée
Fouteur de merde qu’on dit aussi
Sous la torture il avoue sans forcer
Les tueries du Brabant les dépeçages de Mons
Les attentats des CCC et les rapts d’enfants
Même le nuage de Tchernobyl
On le relâche faute de preuve
Puis on lui tire dans le dos
Avec le pistolet de Julien Lahaut
Et on l’enterre en grande pompe avec la larme à l’oeil
Je ne suis pas mort dit le poète
Surgissant à moitié décomposé sous la flamme du soldat
inconnu
C’était juste une sieste
Les seuls vrais Belges ce sont Bob et Bobette
Nés en flamant et traduits en français
Malheureux le pays qui n’a d’autre culture
Que les floralies gantoises et la Foire de Libramont
Les Diables rouges
Les bides à l’Eurovision
Les deuils en noir et blanc
Et une collection de timbre-poste
Je ne connais pas un mot de flamand
Dit le poète
Mais je rêve
De regarder les Pfaff et les autres séries à la con
Avec des histoires de flamoutches
Je rêve que les Flamand aussi
Lisent nos histoires à nous
Ça nous donnerait peut-être le goût de les écrire
Les échos de Dutroux et du grand Charleroi
Les ombres du Perron ou le charroi constant
Qui Berce le Brabant
Mais qu’on arrête Nom de Dieu qu’on arrête
De laisser la parole aux bouteurs de feu
ces porteurs de drapeaux qu’ils ont cousus eux-mêmes
Ces éternels révoltés de façade qui dans l’arrière-boutique
Se partagent le gâteau
Les sièges à l’Otan à la commission et
aux Jeux olympiques
Qui emmènent leur cour boire au festival de Cannes
Tandis qu’un verre dans le nez ils pissent avec aigreur
Sur ce pays trop petit pour leurs cous de crapauds
Je rêve d’une Belgique à l’envers
Ecrit le poète
Les Wallons à la mer du Nord
Les Flamands au chômage
Les conflits de culture et les nationalismes
Ne sont jamais que des conflits de classes
Avec des lunettes noires et des moustaches postiches
Les riches ne veulent plus des pauvres
Les nantis ne veulent plus partager
C’est la moral du monde entier
Les Flamands n’ont rien inventé
S’il faut impérativement sauver le pays
Je rêve d’une Belgique élue
Au Patrimoine immatériel de l’humanité
Un pays qui ne serait ni un territoire ni un nationalisme
Mais une liberté
Celle de tracer sa propre voie
De donner de la voix
Et de donner à voir
Au monde entier
Ce que c’est que d’être un citoyen du monde
Qui ne porte ni étiquette ni drapeau
Juste une petite mention
Made in Belgium
Fabriqué en Belgique
Dans un coin du passeport
Pour mieux foutre le camp et ne jamais revenir

©Livre : Yves Namur – La nouvelle poésie française de Belgique (Le taillis Pré // 2009]
©Oeuvre : Marcel Broodthaers [‘Casserole and Closed Mussels’]

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