Eric Dejaeger – Courts, toujours! (Extraits) [2015]

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La mer de la tranquillité

Au moindre ronronnement de moteur, les eaux se démontaient et provoquaient un mini typhon qui engloutissait tout esquif motorisé, frêle ou costaud. La grande bleue, très dépressive, ne supportaient plus que les voiliers.

Les moutons

-C’est l’ultime compagnie, annonça le premier civil.
-Allez, qu’on en finisse une bonne fois pour toutes, commenta le second.
-Sans problème. Capitaine! Approchez, s’il vous plaît!
Le militaire obéit, le port martial, et vint se placer au garde-à-vous à trois pas du civil.
-Monsieur?
-Capitaine, vous allez disposer vos hommes en file indienne. Vous vous placerez à leur tête. Lorsque je vous ferai signe, vous partirez au pas de gymnastique, droit devant vous. Rien ne doit vous arrêter.
-A vos ordres, Monsieur!
L’officier beugla quelques ordres. Ses hommes se disposèrent en une longue file dont il prit la tête. Un geste du civil et le capitaine partit droit devant lui au pas de gymnastique, imité par tous ses hommes. Vingt mètres plus loin, il plongea sans hésiter dans l’immense bain d’acide sulfurique. Son exemple fut suivi par la totalité de la piétaille. En moins de cinq minutes, tout était fini.
-Voilà, épilogua le second civil qui avait assisté à toute la scène sans plus intervenir. L’armée est totalement et définitivement dissoute. Quand je vous disais que les soldats ignoraient tout de Rabelais.

L’orthopédiste

Sentant ses affaires péricliter, il garnit les alentours de son magasin de quelques mines antipersonnel.

Le retard

Il consulta de nouveau sa montre: le train avait maintenant dix minutes de retard. A refaire, il aurait bien pris un oreiller. Le rail sous sa nuque le faisait souffrir.

©Livre : Eric Dejaeger – Court, toujours! [Cactus Inébranlable // 2015]
net: http://cactusinebranlableeditions.e-monsite.com/
©Image : Robin Renard
net: http://robinrenard.com/
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A propos de…(3): Un concert du label SAULE (Par Sing Sing)

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hier soir, à l’espace en cours, devant une audience aussi recueillie que gaiement électrifié, a eu lieu quelque chose comme l’avènement du SAULE, cette hydre chantante à X têtes et mille bras. en deux concerts Philippe Crab et Léonore Boulanger ont clairement montré de quel bois merveilleux ils se chauffaient. le premier inventant de savants patois et cherchant par une musique folle comme le monde à retranscrite l’arithmétique même du vivant. on pensait à un david grubbs décongelé, un red krayola rural, un rabelais chantant. c’était épiphanies en jeu de fléchettes empoisonnées, c’était science des rivières, livre d’heures et grimoire nerveux. à ses côtés, Borja Flames et Marion Cousin, boites à musiques humaines et détraquées, tenaient les ficelles d’arrangements saugrenus, égayants, colorés, brouillant encore un peu plus les pistes de chansons déjà foudroyantes d’énigmes phénoménales. la seconde, avec un Jean-Daniel Botta atomisant à la guitare tout ce qu’on sait du jazz, de la ritournelle rocanrol, des musiques dites classiques et contemporaine, et Laurent Sériès aux percussions extra-terrestres, se laissant tirer par ce cerceau d’enfant qui est son répertoire sauvage. parce qu’il est bien question d’enfance dans ces chansons à la diable. pas de cette enfance qu’on imite avec des gestes d’adulte, mais bel et bien celle qui invente chacun de ses gestes avec une stupeur de chaque instant, s’étonnant soi-même d’apprendre à compter, à lire et que les coups de soleil font mal. ces deux concerts avaient la grâce malhabile, l’allant, la folle allure des vrais grands moments, avec une virtuosité qui saute à pieds joints sur elle-même, un tohu bohu d’idées, de forces naïves et d’imagination. j’étais content de voir ça, vous l’aurez compris.

©Texte : Sing Sing
net: http://www.lesaule.fr/

Sébastien Thiéry – Manifestation

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La foule prend désormais la rue comme on décroche le téléphone. L’ivresse du renversement, la folie du geste fondateur, comme l’acte brûlant ouvrant le cycle d’une nouvelle révolution sont aux abonnés absents. Aujourd’hui, le poing levé, le peuple appelle son correspondant et affiche combien violemment il désire communiquer. Le dimanche de préférence, pour ne pas troubler son activité normale, il se rassemble alors en se gardant de prendre les armes qui servirent antan à fermer le clapet de ceux qui aveuglément gouvernaient. Au tranchant de la baïonnette est préféré le poilant du jeu de mot flanqué sur banderoles. A la sourde puissance du peuple en marche est préférée la convivialité du cortège, mollasson mais joyeusement criard. Car il faut hurler son mécontentement, et travailler à cette fin quelques techniques populaires d’amplification : la sono, le sifflet, l’unisson, la chanson à succès aux paroles travesties pour les besoins de la cause. Car il faut marteler le message, lui donner le profil du slogan. Ainsi peut-on faire entrer  le texte public dans la largueur du carton personnalisé.  Ainsi peut-on  adapter le contenu du programme commun dans l’étroitesse du tract dûment estampillé. Voila qui ne fait trembler personne et rassure même celui que l’on vise tant familières sont à ses yeux ces formes démultipliées. Voila qui satisfait pourtant les plus virulents de nos grabataires se souvenant vaguement de leurs lointains faits d’armes, mais oubliant au passage combien marcher consistait à prendre. Apaisés, ces vieux éteignent le poste en se berçant de l’illusion qu’enfin, les jeunes font de la politique.
« Faire » verbe d’action jusque-là, s’est dilué dans la soupe contemporaine tant et si bien passée que l’on entend plus combien « manifestation » a voulu dire « fête de la main » vilain jeu par définition. Homo Faber se retourne dans sa tombe: ce n’est plus la main qui nous permettrait de faire de la politique, mais les idées censées ordonner ou désordonner le monde. Prendre parti, c’est, croit-on, aujourd’hui aiguiser des principes, non des gestes.  D’apparence tout sec ou bedonnant, l’homme politique est prétendument bâti sur des convictions, non sur des épreuves musclées. Les grands choix, rêve-t-on, s’opèrent à distance du plancher, à la hauteur où trônent les professions de foi., non dans l’épaisseur du monde qu’agitent les mouvements contraires. Viser sous l croûte du quotidien la vitalité des controverses idéologiques, c’est, s’enflamme-t-on, ajouter quelque chose au débat, alors qu’on enlève ainsi quelque chose à la compréhension de celui-ci: ce qu’éprouvent les acteurs. Aucun outil ne nous permet aujourd’hui de suivre à la trace ce qui effectivement à lieu, aucune des lunettes d’approche que nous utilisons n’est ajustée à la réalité que n’a jamais cessé d’être l’exercice de la politique. Ainsi aveuglé, chacun se retrouve, quel que soit son camp, dans la religion selon laquelle les décisions résultent d’un combat titanesque entre des convictions. Ainsi assoupi, chacun se plaît à se laisser gouverner par l’idée que règnent des idées. Alors que ce ne sont que des hommes qui œuvrent.
Les négociations, les compromissions, les relations d’influence: tels sont les ingrédients de la politique, non les formes de son pourrissement. Le temps qui altère les perspectives, la rencontre qui bouleverse les représentations, le dialogue qui enfante une vision: telle est l’étoffe de la politique, non son revers. Aucun décideur n’a les idées claires, ni même définitives, et ce sont les expériences qui architecturent son programme, non l’inverse. AU scientifique qui prétend analyser la vie politique, il faut conseiller de dépoussiérer les appareils de son laboratoire et l’amener à comprendre qu’une prise de position est d’abord un événement, un geste, un fait de corps. Au militant qui prétend lutter pour ses idéaux, il faut conseiller de prendre ses responsabilités en se compromettant dans l’épaisseur du jeu politique,  en faisant réponse par la manœuvre et non la manif. Ainsi s’opère l’émancipation politique, cette réappropriation des gestes articulés au monde et dont le déploiement, nécessairement contrarié, permet seul que ce qui doit avec lieu ait effectivement lieu. C’est ici même, dans l’exercice d’un pouvoir, éventuellement arraché, que se fondent les convictions. Non dans la manifestation, corps amputé de ce qui empoigne, serre et frappe, corps orphelin de la main qui seule permet de dessiner un monde.

Texte publié dans le magazine « MOUVEMENT #68 » (mars-avril 2013)
©Image : Luigi Russolo [La revolta]

Tim Etchells – Je ne laisserai pas de traces

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Traduction :  Elsa Gregorio

Je glisserais à travers les lieux, complètement invisible. Mon visage serait tellement ordinaire que personne ne me verrait, et si après coup quelqu’un demandait « avez-vous vu cet homme, ou cette femme, ou quelque chose? » les gens diraient « qui? » ou « quoi, il y avait quelqu’un ici? » et s’ils scrutaient les enregistrements des caméras de surveillance, du couloir ou des rue, ou du centre commercial, je ne serrais pas là. Incognito, non parce que je me serais déguisé, mais parce que je passerais inaperçu, je serais indescriptible, néant. Mes cartes de crédits ne laisseraient pas de traces, mes transactions bancaires ne seraient pas enregistrées, mes factures téléphoniques ne permettraient pas de me localiser, les archives me concernant seraient perdues quelque part, ou elle passeraient simplement, comme je l’ai déjà dit, inaperçues.
Je serais le visage que les gens oublient dans l’instant. Personne ne s’accorderait vraiment sur la couleur de mes cheveux ni sur celle des mes yeux. On dit de certains visages qu’ils restent dans l’histoire, qu’ils sont de ceux qui déclenchent une guerre, ou déchaînent mille navires ou brisent mille cœurs, mais cela ne serait pas mon visage. Mon visage ne serait qu’un parmi tant d’autres. Un anonyme au cœur de la foule, une donnée statistique de plus, juste un autre chiffre dans cette longue liste désuète. Je dormirais dans un hôtel sans en déranger les draps. Je n’écrirais pas de lettres, ne laisserais aucun testament. Je serais ce genre de fantôme; pas de ceux qui sont morts mais un bien vivant, qui évoluerait sans se faire remarquer. Sans cicatrices ni stigmates. Si j’approchais mon visage d’une fenêtre, je ne laisserais pas de traces de buée. Si je marchais sur une plage ou dans la boue sur les bords d’une rivière, je ne laisserais pas d’empreintes de pas et si j’écrivais un nom sur une plage, la mer viendrait le gommer si vite que personne ne le verrait, excepté peut-être, un chien qui ne pourrait de toute façon pas le lire, ou encore des mouettes, ou rien. Mon écriture serait illisible et ma signature impossible à déchiffrer comme lettres ou comme nom propres. Si quelqu’un pressait la touche rappel du téléphone, il serait indiqué que personne n’a appelé.
Je ne serais ni aimé, ni craint, ni rien, on ne se souviendrait même pas de moi. je ne laisserais pas de marques. Mes habits viendraient d’une station-service ou d’un grand magasin où tout le monde se fournit ou ne se fournit plus, et j’arracherais toutes les étiquettes avec des ciseaux tenus du bout des doigts mais mes empreintes seraient brûlées à l’acide. Quand je parlerais, les gens entendraient ma voix, mais ils ne seraient pas capables d’en dire davantage. Cela viendrait de quelque part, les gens pourraient même avoir une idée de sa provenance, l’accent et tout, mais ils ne seraient jamais d’accord.
Je serais comme l’ombre de quelque chose qui n’est plus. Coupe de cheveux ni trop longue ni trop courte. Couleur des habits bleue ou marron ou de couleur intermédiaire trop ennuyeuse pour être décrite. Lorsqu’ils regarderaient les caméras de surveillance, ils verraient que j’ai, d’une façon ou d’une autre, trouvé le moyen de me déplacer entre l’objectif des caméras, dans les zones hors-champs. J’applaudirais – aucun son. Je serais parti. Même si j’étais là, personne ne se rappellerait finalement de rien, pas un mot, pas une odeur, pas même la sensation d’un contact. Pas vraiment quelque chose. Je serais simplement comme celui qui n’était pas là et je ne laisserais pas de traces (comme je l’ai dit avant), je ne ferais aucune différence, n’écrirais aucune lettre, ne briserais aucun cœur, n’inventerais rien, n’apparaîtrais dans aucune histoire? Je ne serais pas celui qui est bruyant mais pas non plus celui qui est calme: rien, et mes empreintes de doigts, si elles reparaissent, et s’ils les trouvent, seront indiscernables, sans courbes ni boucles ni rien et ma peau ne serait en fait que poussière et je serais inaudible sur un enregistrement.
De loin, je serais flou. A mi-chemin, je serais évanescent. De près je serais hors du cadre. Je serais parti. Je serais perdu. Je me serais évaporé avant même d’être né. Je ne serais rien. Je glisserais tout entier à travers la ville, de nuit comme de jour. Celle-ci serait mienne. Je vivrais. J’aurais du plaisir, de la douleur, de la joie, de la beauté et de la souffrance, de l’intensité et toutes ces choses que personne ne remarquerait jamais ou qui ne s’exprimeraient vraiment pour personne d’autre que moi.

Texte publié dans le magazine « MOUVEMENT #73 » (Mars-Avril 2014)
Erasure (titre original) est un court monologue extrait du projet The Voices mené par Tim Etchells et Forced Entertainment en 2003
©Illustration : Martin Nicolausson

Panait Istrati – Les récits d’Adrien Zograffi Les Haïdoucs * Présentation des Haïdoucs (Extraits) [1925]

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« …- Vous voulez mettre sur mes épaules de femme, le poids de la responsabilité, et sur ma tête, le prix de sa perte. J’accepte l’un et l’autre…Pour cela, nous devons nous connaître: vous me direz qui vous êtes. Je vais vous dire, moi, la première, qui je suis… »

– Tu joues de la flûtes?
– Si je joue de la flûte!…Mais cela non plus, tu ne dois le dire à personne.
– Pourquoi? Ce n’est pas un péché de jouer de la flûte.
 » Groza me considéra un instant d’un air courroucé:
– Non. Jouer, ce n’est pas une impiété, mais le faire savoir à tous, c’en est une, et une grosse…pour qui aime la flûte.
– Tout le monde l’aime…
– Tu es bête, Floritchica. Le monde aime la flûte comme il aime le chien, pour le mettre ne laisse, comme il aime le rossignol, pour le mettre en cage, la fleur, pour l’arracher de là où Dieu l’a fait croître, et la liberté, pour la tourner en esclavage. Si tout le monde aimait la flûte comme moi, il n’y aurait ni haïdoucs, ni potéraches, ni gospodars, mais seulement des frères. Et des frères, il n’y en a nulle part…

Une aversion innée nous éloigna, Groza et moi, et de ces travaux et des plaisirs qui les récompensaient. Mais on ne s’écarte pas impunément de la vie imposée par la médiocrité. Dès que notre entente fut remarquée, nous devînmes la cible de toutes les railleries, l’objet de toutes les haines. Car on a beau ne pas gêner la médiocrité, s’effacer sur son passage, elle ne tolère point qui se distingue d’elle: elle ne s’accorde qu’avec elle-même, ne supporte que sa peau.

– Soient bénis tes yeux humides! Bénies, tes lèvres humides! Et qu’elles soient bénies toutes les humidités de la terre qui font croître de tels fruits!

– Pauvre de moi! Pauvre de moi! Cette bouche, c’est la source même d’où les anciens Dieux ont tiré leur nectar enivrant! C’est la bouche créée, non pas pour épeler un alphabet, mais pour distribuer la vie et la mort! C’est sûrement de cette fillette que le sage extatique a dit : Ma colombe, qui te tiens dans les fentes du rocher, dans les cachettes des lieux escarpés, fais-moi voir ton regard, et fais-moi entendre ta voix…Oui, ton regard, ta voix…et ta bouche aussi, il aurait dû dire. Mais, ô Salomon, à quoi bon avoir un cœur qui demande à entendre et à regarder ces choses copieuses lorsqu’on est aussi informe qu’une marmotte? Et de quoi suis-je fautif, si mon cœur est placé à ma gauche, comme celui du fou, et non pas à ma droite, comme tu dis qu’est placé celui du sage? – O Dieu! tu connais ma folie, et mes fautes ne te sont point cachées.

Mais cette sincérité avait, également, des saillies bien embarrassantes pour moi, car parfois, sans interrompre la leçon, tout en me regardant avec ses bons yeux de boeuf, il me posait la main sur le ventre, ou sur les seins, en s’excusant ainsi :
– Je n’ai jamais mis ma main sur des choses si agréables et je ne veux pas mourir sans connaître la chaleur des ces choses. Floritchica, permets-le-moi! Tous les idiots connaissent cela sans l’apprécier, alors que moi, je l’apprécie sans le connaître! Tu me rends heureux à peu de frais. Bientôt tu te gaspilleras sans le bénéfice de l’estime. Et ne crains pas que j’aille plus avant dans ce bonheur, car si l’Ecclésiaste a raison de dire que la fin d’une chose vaut mieux que son commencement, il n’est pas moins vrai que, dans la vie, bien des commencements l’emportent sur leurs fins. Il est vrai aussi que, pour cela, il faut voir la vie avec d’autres yeux que ceux de l’Ecclésiaste.

– J’ai bu ma première gorgée de vengeance. C’est aussi rafraîchissant que l’eau froide qu’on avale lorsqu’on est grillé par la fièvre.

Voila. J’ai attendu ce jour pour te dire dans quel but je t’ai poussée à apprendre à lire et à écrire, chez Joakime, et dans quel but je l’avais fait moi-même: les livres nous enseignent ce que notre intelligence seule n’est pas capable de nous faire pénétrer. Il faut connaître le passé et le présent, pour savoir quoi désirer dans l’avenir. Travaille donc, pour cet  avenir meilleur. On n’apprend pas le grec pour garder des brebis. Fais ce que ta tête te conseillera. Tu es assez maligne. Avec un cheveu de sa chevelure, une femme peut pendre un tyran. D’un doigt posé sur une bouche, elle peut le faire parler ou taire. Sois cette femme-là! De l’or, je t’en donnerai bientôt.

Pendant que Groza me parlait, j’examinais un peu les mines de ses compagnons; ou, comme il l’avait dit, c’étaient des hommes farouche, décidés, peut-être fidèles, mais rien de plus. Oh! tendresse, tendresse! Si tu régnais dans le cœur de l’homme, la révolte serait un mot incompréhensible. Pauvre Groza : je le plaignis de ne le savoir entouré que d’hommes révoltés, d’hommes uniquement révoltés. Haïr,, c’est bien. Aimer, c’est mieux. Seul celui qui sait haïr et qui peut aimer connaît la valeur tout entière de la vie!

©Livre : Panait Istrati – Les récits d’Adrien Zograffi  Les Haïdoucs * Présentation des Haïdoucs [Editions F. Reider et Cie // 1925]

Oliver Cadiot – Histoire de la littérature récente Tome I (Extraits) [2016]

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Rose de personne

C’est simple, vous habitez quelque part, et un jour, l’endroit vous paraît invivable. On dit souvent que le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle; quelquefois c’est vrai. On se croirait dans une gravure ancienne. Un paysage gris fait de minuscules hachures et de petits traits noirs. Plus on serre, plus c’est sombre: une réalité à l’acide, des rêves figés, des mouvements qui ne bougent plus. Dans les angles, c’est si noir. On dirait des bouches obscures, des canaux souterrains au fond des catacombes. Falaises, hommes en haillons encordés, tunnels anthracite, des naufragés partout.
C’est pénible, mais on ne change pas comme ça – les gens sont drôles- l’immobilier, le travail de l’un, l’absence de travail de l’autre, les emprunts, le très grand nombre d’enfants encore en bas âge, les tombes des ancêtres au cimetière du coin. On vit dans un gribouillage, on y reste. On rature machinalement avec un vieux bic les mots et les chiffres écrits par d’autres sur le recto d’un bottin tenu par un chaîne dans une cabine téléphonique. Ça finit par faire un trou.
L’air est lourd, les dialogues entre les êtres sont étouffés – on est séparés par des cloisons de feutre. C’est un peu l’effet que vous connaissez quand, d’une salle d’attente, vous entendez les mots sourds prononcés par un patient à son thérapeute. Souvent des Maman ceci, Maman cela sortis de la gueule d’un animal des ultraprofondeurs. Devant ce tableau catastrophique, vous n’avez qu’une seule option: écrire un livre, tout recopier, traduire ces soucis en une seule ligne de code. Comptabilisez vos larmes. Prenez le même temps que le temps de la vie pour la consigner, la réduire et la stocker. Construisez une route à côté d’une autre. Une route en parallèle avec le même type de paysages, de couleurs bien travaillées, de belles nuances, un splendide bitume – qu’on n’empruntera pas. Route de personne, c’est normal, personne n’habiterait dans un pavillon témoin ou dans les pièces reconstituées d’un grand magasin de meubles

Oubliettes

On dit souvent que la littérature est une thérapie, mais pas du tout. Ce n’est pas ça, absolument pas. Recopier ne soigne rien; on ne supporte pas mieux les choses en les dédoublant par des mots – comme si ça irait mieux en le disant. On nous le répète à longueur de journée: la parole, c’est bon, c’est vital, c’est obligatoire. Il suffit de formuler pour faire disparaître les mauvais souvenirs. Convoquons, pendant que vous y êtes, une cellule d’intervention psychiatrique mobile post-traumatisme devant chacun de nos soucis. Salut chers miraculé du récent crash d’avion : c’est le moment de tout dire. Sinon a reste? Mais où? En travers de la gorge? Du sang, du fluide, une boule de mucus et de paille qui vous bouchent les poumons, je ne te laisserai qu’un mince filet d’air, dit le Seigneur quelque part.
La littérature ne fait rien passer. Elle fait juste coexister pacifiquement ce qui a lieu. Vous pouvez seulement traduire – pas traduire, au sens de confier à une autre langue – plut^t transporter chaque petit caillou, chaque étincelle, chaque sentiment dans un espace blanc et épais. Un grand déménagement où chaque chose est rangée dans un écrin sur mesure.
Vous me direz, on sera bien avancé. On mourra sur un chemin à côté du vrai. Regardez les moines: occuper son temps en prière, méditer, jardiner, psalmodier pour la 4567e fois le psaume Ce qui est au fond de la terre s’émeut. On chante pour couvrir les souvenirs qui surgissent; on contemple des images dorées dans le noir; on enlumine, on repeint le monde d’intentions, de déclarations, de remerciements, d’invocations. Prenez-en de la graine: on exagère, on ne s’arrête plus et, nuit et jour, on pousse le programme au maximum. Les mures sont tapissés d’ex-voto; des meubles en bois blanc disparaissent sous les couches de papiers collés par des enfants studieux. C’est peut-être une erreur, c’est exactement ça.

Attention danger

Croire qu’on est au maximum de la douleur, bien installé dans son fauteuil, si on est un petit-bourgeois anxieux qui souffre quelquefois de rages de dents – et a sans doute perdu sa mère: grosse erreur. Si on pense qu’il n’y a  pas de comparaison possible avec quelque chose de plus terrible encore qui rendrait la choses que vous vivez moins terrible et qui vous permettrait de rire et de reprendre courage – c’est très mauvais. Vous allez finir par croire pour de bon que vous êtes la personne la plus malheureuse du monde; et vous allez vous persuader que vous avez le devoir de déverser vos malheurs dans un livre et en détail: histoires de famille, premiers émois, mort du père, viol de X, disparition de Z, tortures de W. Vous remarquerez que les gens qui souffrent vraiment se sentent les plus illégitimes pour témoigner – ça devrait vous faire réfléchir.
A force de gémir, vous finirez par y croire, à l’importance de votre malheur. Alors ça va vous arriver en vrai et vous serez enfin à plaindre: la douleur n’a plus de bord, vous êtes en expansion infinie dans un œil noir. Bravo, vous êtes devenu ce que vous n’étiez pas. Vous – vous, c’est tout le monde, vous et moi -, vous allez vous justifier en prétendant que la douleur est toujours relative. On est tous des princesses au petit pois; une ampoule au pied suffira à gâcher vos vacances; la disparition d’Alice ou de Bob vous fera énormément de peine, ce malentendu avec Z vous oblige à vous pendre. N’importe quel incident vous tuera. Ah ça fait du bien de pleurer.
Je pourrais vous traiter de mythomane, mais non, je comprends ce tout est relatif. On exagère tous. Il ne faut pas nous en vouloir. Mais quand même, vous y croyez, à l’importance de votre douleur. Elle a de la gueule, elle vous distingue, elle vous élit. Si vous pensez ça, il est urgent de réagir. Simplifions: si vous continuez à penser qu’il n’y a pas de souffrance plus forte que la vôtre, comprenez que c’est un signe de maladie mentale.

©Livre :  Olivier cadiot – Histoire de la littérature récente Tome I [P.O.L // 2016]
Image tirée du film « Misery »

Pierre Louÿs – Les chansons de Bilitis (Extraits) [1894]

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BILITIS

Une femme s’enveloppe de laine blanche
Une autre se vêt de soie et d’or. Une autre se
couvre de fleurs, de feuilles vertes et de raisins.

Moi je ne saurais vivre que nue. Mon
amant, prends-moi comme je suis: sans robe
ni bijoux ni sandales, voici Bilitis toute seule.

Mes cheveux sont noirs de leur noir et mes
lèvres rouges de leur rouge. Mes boucles
flottent autour de moi libres et rondes comme
des plumes.

Prends-moi telle que ma mère m’a faite
dans une nuit d’amour lointaine, et si je te
plais ainsi, n’oublie pas de me le dire.

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Jacques Vandenschrick – Transcrit des nuages à la sortie des villes (Extraits) [1995]

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3

A l’heure où le gel monte,
Sur les eaux laiteuses du soir,
Tu quittes ces bourgades
Qui retiennent leur souffle,
Suspendues dans la stupeur
D’un crépuscule de bronze.
Hâte-toi: le brouillard reprend tout
Comme la vie sans paroles.

4

Toutes ces villes qu’il nous sera
Refusé de voir à l’aube
Quand chasse l’âme noire
Portant dans ses bras froids
Un livre humide
Et son baiser de sel…

7

Très loin le vent dit des histoires.
Très loin un chien agrandit la campagne
De son aboi soucieux et tu vois son haleine.
Rien ne chante.

15

J’écris des noms sur mes deux paumes
Et des musiques…
J’oublie celui d’un autre que je suis.
Et le temps vient à me manquer.
J’entends encore
L’angoisse inapaisée des bêtes
Attachées à des portes grises.
Pour avoir le droit aux sanglots
La nuit n’est pas assez obscure.

20

Place les larmes avant la ville.
N’oublie jamais la terreur de l’agneau
Quand le vent se gaspille de nuit
Dans l’émeute des branches.
Et n’oublie pas non plus
Le clair brasier des chants,
Ce qui, en eux, vient héler ta patience noire
Afin que tu t’obstines au séjour étonné
Sans savoir, sans savoir.

©Livre : Jacques Vandenschrick  – Avec l’écarté  [Cheyne Manier Mellinette // 1995]
©Photographie : Andrea stone [City Reflections]
net: http://www.arstonephotography.com/

 

Extraits du hasard (4)

(Des extraits trouvés au hasard d’un site internet, d’un partage sur Facebook, d’une citation dans un livre, une référence dans un film…)

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L’homme rentre chez lui découragé. Par la fenêtre de sa cuisine il voit défiler les saisons. Elles passent avec un bruit de pluie fine. (…) L’homme achète la télévision. Il y voit des hommes qui galopent, des chevaux qui courent, des femmes qui plongent, des bonzes qui brûlent, des Arabes qui crient, et le général De Gaulle qui répond point par point à la question qu’on a oublié de lui poser. Entre-temps, des messieurs hirsutes se contorsionnent, des femmes nues poussent des hurlements, des nègres dansent dans une clairière, et on enterre des chefs d’État illustres, dont le cercueil est posé sur un affût de canon au milieu de marins, de cuirassiers et d’hommes célèbres en habit noir. Ces images lui brouillent l’entendement. Il ne voit pas bien ce qu’il fait au milieu de toutes ces choses, avec sa femme, son chat et sa maladie de foie. Le train de ce monde lui paraît triste, grimaçant et frénétique. Il en meurt de chagrin à l’automne, conformément aux statistiques et au théorème de Buffon. Le mois de novembre est arrivé. Il n’y a plus, dans le jardin, que trois ou quatre pieds de chou et une odeur froide de céleri. 

© Livre : Alexandre Vialatte – Dernières nouvelles de l’homme (Chronique des nourritures et des occupations) [Julliard // 1998]
©Image : 6Col
net: http://6col.fr/

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Les badauds qui ont l’habitude de s’extasier devant toutes les transformations de la vie moderne, qu’ils appellent pompeusement : « le Progrès », devant toutes les innovations qui ne font, en réalité, que rendre la vie plus fiévreuse, plus active, plus superficielle, nous pardonneront de jeter un peu d’eau froide sur leur enthousiasme.
Tout d’abord, nous relèverons cette observation, que presque tous les admirateurs du progrès sont précisément ceux qui ont le plus à en souffrir. Tandis que des vieillards qui ont accumulé toutes les connaissances humaines, qui plient sous le poids de la science, vous déclarent à la fin de leur carrière qu’après tout la science est bien vaine, que l’homme ne sait encore rien, que malgré tout ce monceau de découvertes le bazar scientifique est parfaitement inutile au bonheur de l’humanité, que la question des origines est toujours enveloppée d’aussi épaisses ténèbres, que toutes les questions qui intéressent les hommes, soit sur la famille, la religion, la patrie, l’organisation sociale, etc. sont toujours au point où elles étaient il y a six mille ans, vous voyez de pauvres diables qui peinent toute une journée dans une raffinerie ou dans une verrerie pour gagner 2 fr. 50 ou 3 fr. par jour, vanter le progrès scientifique et surtout l’amélioration du sort de l’ouvrier depuis la Révolution.
Quelle amère ironie !
Et pourtant cet ouvrier, qui reste tout le jour devant les fours par une température de 40 à 60 degrés, qui l’a anémié, qui l’a mis dans cet état déplorable ?
La Science !
Qui a apporté l’usage des toxiques, que l’on ne trouve dans la nature qu’à l’état neutre, c’est-à-dire à l’état de corps simple ?
La Science !
Qui a apporté l’usage de la céruse, du phosphore qui donne la nécrose, des acides nombreux, et de tant d’autres choses qui chaque année font une si effroyable consommation d’humains ?
La Science !
Qui a embrigadé l’homme pour le faire descendre dans les mines où il ne reçoit ni lumière, ni air respirable ?
La Science !
Qui a apporté l’usage de la lumière artificielle qui atrophie la vue ?
La Science !
Qui a construit ces lourds vaisseaux chargés d’hommes qui si souvent s’abîment sous les flots et dont les victimes ne peuvent plus se compter ?
La Science !
Au lieu d’accuser faussement la nature, qui nulle part cependant ne nous oblige à braver les éléments, pourquoi l’homme devant ces grandes catastrophes, ne songe-t-il pas à en accuser son imprudence, c’est-à-dire :
La Science !
Et les chemins de fer ?
C’est l’invention qui a peut-être fait le plus de mal a l’humanité, et, au lieu de lui apporter ce qu’il était en droit d’en attendre, l’ouvrier, au contraire, n’a vu que s’accroître sa misère et son esclavage, les chemins de fer ayant surtout favorisé la spéculation, l’agiotage et particulièrement la concurrence. C’est donc encore un méfait de la science ! Nous ne parlerons que pour mémoire des milliers de victimes écrasées chaque année.
Les partisans quand même du progrès font grand tapage quand leur science a découvert quelque remède à nos maux ; mais ils s’abstiennent de nous dire que c’est cette même science qui nous a apporté nos maladies, puisque dans l’état primitif la maladie y est pour ainsi dire inconnue.
Au point de vue moral, je ne vois pas que la science nous soit très profitable ! au contraire : en pénétrant l’individu de son rationalisme outrancier, elle a incontestablement tué chez lui tout idéal. Ce n’est peut-être pas une chance.

©Texte : Emile Bisson – La science c’est le mal [publié en 1897 dans « L’État Naturel. Et la part du prolétaire dans la civilisation »]
©Image : Exobiotanica
net: http://exobiotanica.com/

Ouvrir un livre pour en connaître le début (2)

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Calme et fermée, la rue Cuvier descend de la rue Lacepède jusqu’à la Seine. Son rôle est surtout de border sur sa droite le Jardin des Plantes. Entre lui et la Halle-aux-Vins elle n’est plus, après que la rue Jussieu s’est abouchée sur sa gauche, qu’un long couloir vers la Seine. Plus rien n’y pénètre et les murs qui l’enserrent ont gardé du dix-neuvième siècle la nudité et la lèpre de la maison Thénardier.

Toute son animation est ramassée dans sa partie haute près de ce carrefour de naturalistes où se rencontrent pour ne plus jamais s’affronter, Linné, Lacepède, Geoffroy Saint-Hilaire, Cuvier… Là, s’ouvre en plusieurs endroits le Jardin des Plantes par de vieilles portes surmontées de verdure. Là s’élèvent quelques immeubles et ce petit édifice, mi-gare, mi-théâtre de province, où l’on a l’ambition d’enseigner en même temps les sciences physiques, chimiques et naturelles à cette jeunesse bruyante qui envahit la chaussée plusieurs fois par jour.

©Livre : Quentin Ritzen – L’album [Castermant // 1963)
©Photo : Joaquim Cauqueraumont

Ouvrir un livre pour en connaitre le début (1)

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Bois de campêche, ventre-de-biche, brun de garance : s’il me fallait maintenant, page après page, tisser en basse lisse la mémoire des hivers et renouer, comme autant de fragments, le camaïeu des gris, alors, sans doute, renoncerais-je à ce devoir d’inventaire, tant il est vrai qu’ici, avec l’arrivé de novembre, la saison, de jour en jour, se fait mouvante sous les embruns. La toile – une matière ancienne, bure, chanvre, à moins que ce ne soit un lin d’un grivelé de tourterelle – usée jusqu’à la trame, rapiécée à gros points d’un coton plus épais, ne marque plus le pli. Et c’est à peine si l’ourlet du talus, une ligne de ronces, quelques grisards au fusain, parviennent encore à souligner le maillage des chemins de terre et d’eau qui, rarement faucardés, perpétuent, comme une sorte de cousinage entre parcelles, la parenté des emblaves et des guérets, des oches et des boqueteaux. Mais rien, il est vrai, ne me contraint à ce travail de laine et seule une musarde gourmandise me pousse, une fois encore, à rechercher dans la corbeille des mots, avec la maladresse timide et l’émotion de l’artisan longtemps désœuvré, les pièces éparses du vieil alphabet.

©Livre : Alain Galant – Le dernier pays avant l’hiver [Pygmalion – Gerard Watelet // 1995]
©Photo : Joaquim Cauqueraumont

Denis Boyer -Saiwala (Extrait) [2010]

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Si le silence est l’absolu du son, le vent est son prototype, sa première mise en circulation. Dans un panorama totalement vide de toute animation, le vent est encore le seul à nous avertir de l’existence du mouvement, de l’existence du temps. Dans un paysage sans oiseau, sans aucune bête pour siffler, le vent s’en charge, il assume le rôle du messager. Il n’annonce pas que la pluie et l’orage. Mercure, messager des dieux, portait des ailes à son pétase, il était vif comme le vent. Le vent lui, sans visage et sans casque, produit le son, le provoque et le charrie. Dans notre intérêt, il est tout à fait médiateur du son.

Plaçons-nous d’abord face au vent, au cœur de nulle part, mais surtout pas au milieu des arbres ou de tout autre environnement résonant (pas encore). Les yeux fermés de préférence, on le laisse couler autour de soi comme un fluide. S’écartant pour livrer passage, il confie son chant aux oreilles placées sur son chemin. Il souffle et siffle plus encore, module son déchirement net. Il n’apporte alors rien d’autre que lui-même, courant d’air en vagues répétées, voix inarticulée du blanc. Pauvre musique en apparence il faut l’avouer, il n’en est pas moins évocateur, car de tout ce qu’il frôle, seules les oreilles savent recevoir sa voix, perçoivent ce qu’il chante et pas seulement ce qu’il fait chanter.C’est la prérogative des êtres animés, et en retour, bien souvent ils rendent un souffle, un chant. Le corps est un instrument à vent et le vent anticipe toute expiration.

Mais l’ouverture qu’il consent à notre silhouette se décline à tout ce qui se rencontre dans son voyage. C’est alors qu’il fait chanter. Il s’accorde mieux à ce qui le tranche, sans offrir trop de résistance, pour permettre la fluctuation : la crête, le fil, le câble, l’arbre…Car c’est entendu, tout bruissement végétal, tout froufroutement de feuilles est provocation du vent ou contre le vent. Écoutons Francis Ponge dans tentative orale (in : Méthodes) :

« Qu’une forêt parle, par exemple, parle à la rigueur quand elle bruisse, quand ses troncs gémissent, quand ses branches brament oui, mais alors elle parle (tout haut) parce qu’il y a du vent. Elle n’a pas plus de mérite. Elle a pris la décision de parler? Peut-être est-ce l’air qui l’a prise? Mais autre chose encore: elle parle, qu’exprime-t-elle? Elle rend un son. Peut-on dire qu’elle exprime sa résistance au vent, qu’elle parle contre le vent? ou au contraire qu’elle l’approuve? (…) Moi je ne sais pas. Tout ce que je constate, c’est que s’il n’y avait pas d’instrument, il n’y aurait pas de musique. »

Vent, instrument, musique, triptyque d’une ascension hiérarchisée, mais il va sans dire que le premier élément, bien que le plus grossier et le moins qualifié, n’en est pas moins l’indispensable matière. Voila: le vent est le matériau de l’artisanat musical. Toute vibration dans cet usage en est la déclinaison, la métaphore, l’avatar.

©Texte :  Denis Boyer – Saiwala (Texte paru dans la revue « Fear Drop » #15 // été 2010 : Saiwala – enquête sur l’esthétique musicale du vent)
net: http://www.feardrop.net/
Image : Raijin et Fujin

William Cronon – Le temps est venu de repenser le concept de wilderness (Extraits) [1995 // Traduction 2007-2008]

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« Nous sommes l’espèce vivante la plus dangereuse sur la planète, et toutes les autres espèces, même la Terre elle-même, craignent en toute légitimité notre pouvoir exterminateur. Mais nous sommes également la seule espèce qui, lorsqu’elle fera ce choix, mettra tout en œuvre pour sauver ce qu’elle peut potentiellement détruire  »  W. Stegner

Wilderness En anglais, le terme wilderness fait référence à des paysages non cultivés et complètement inhabités où la nature n’a pas été transformée par la main de l’homme. Ce concept typiquement américain ne possède aucun équivalent français en raison de sa charge culturelle, religieuse et de ses connotations historiques

Nous publions ici la traduction du premier chapitre d’un ouvrage dirigé par William Cronon, édité en 1995 sous le titre « Uncommon ground. Rethinking the human place in nature« . Cet article, tout comme le livre dont il est issu, a joué un rôle fondamental dans la compréhension de l’implication des différentes idées de la nature sur les problèmes environnementaux contemporains.

(Traduction : Sophia Ozog)

Toute approche de la nature qui nous pousse à penser que nous sommes étrangers à la nature, ce que tend à susciter le concept de wilderness, peut accentuer des comportements environnementaux irresponsables. D’un autre côté, je pense également qu’il n’en est pas moins vital pour nous de reconnaître et d’honorer la nature non humaine comme un monde que nous n’avons pas créé, un monde qui a ses propres lois et sa propre raison d’être. L’autonomie de la nature non humaine me semble être un garde-fou indispensable à l’arrogance des hommes.

Quel que soit le visage qu’elle prend, la wilderness constitue presque toujours une échappatoire à l’histoire. Considérée sous l’angle du jardin originel, elle est un lieu où le temps est suspendu et d’où les hommes devaient être chassés avant que le monde déchu de l’histoire ne puisse naître véritablement. Considérée sous l’angle de la Frontière, elle est un monde brutal à l’aube de la civilisation dont les mutations reflètent les premiers balbutiements de l’épopée historique de la nation. Considérée sous l’angle de paysages marqués par l’héroïsme de la Frontière, elle est un lieu de jeunesse et d’insouciance où les hommes trouvent refuge en abandonnant leur vie passée pour rejoindre un monde fait de liberté, où les chaînes de la civilisation ne sont plus qu’un lointain souvenir. Enfin, considérée sous l’angle du sublime religieux, elle est la demeure d’un Dieu qui transcende l’histoire parce qu’Il est celui que le passage du temps épargne et préserve. Quel que soit l’angle sous lequel elle est considérée, la wilderness nous fournit l’illusion d’une échappatoire aux tracas et aux difficultés du monde dans lequel notre passé nous a consignés


Mais le problème de la wilderness est qu’elle traduit et perpétue subrepticement les valeurs mêmes que ses adeptes cherchent à rejeter. Cette fuite de l’histoire, qui est au cœur même de la wilderness, représente le faux espoir de pouvoir nous soustraire à nos responsabilités ; c’est une illusion qui nous pousse à croire que, d’une quelconque manière, nous pouvons faire table rase du passé et retrouver une pureté originelle qui aurait existé avant que nous ne commencions à laisser notre empreinte sur le monde. Cet idéal fait de paysages naturels intacts est le fantasme de personnes qui n’ont jamais été contraintes de travailler la terre pour en tirer leur subsistance, c’est-à-dire d’habitants des villes pour qui la nourriture provient de supermarchés ou de restaurants plutôt que de la terre et pour qui les maisons en bois dans lesquelles ils vivent et travaillent n’ont apparemment aucun lien étroit avec les forêts dans lesquelles ces arbres poussent et meurent. Seules les personnes qui avaient d’ores et déjà un rapport d’aliénation avec la terre pouvaient considérer la wilderness comme un modèle pour la vie de l’homme dans la nature, car dans l’idéologie de la wilderness romantique, aucun lieu permettant aux hommes de tirer leur subsistance de la terre n’existe.

C’est donc là qu’est le paradoxe majeur. La wilderness incarne une vision dualiste dans laquelle l’homme se positionne à l’extérieur du monde naturel. Si nous nous autorisons à penser que la nature doit être sauvage pour être authentique, alors notre présence même à l’intérieur de celle-ci annonce sa chute. Là où nous sommes, la nature n’existe pas et si tel est le cas, si par définition la wilderness ne peut accueillir l’homme, sauf s’il s’y rend en qualité de visiteur contemplatif profitant tranquillement de ce cadre pour rêvasser dans la cathédrale naturelle de Dieu, alors, par définition également, elle ne peut apporter aucune solution aux problèmes, environnementaux ou non, qui se présentent à nous. Dans la mesure où nous glorifions la wilderness comme une norme nous permettant de juger la civilisation, nous perpétuons ce dualisme qui contribue à situer humanité et nature aux antipodes l’une de l’autre. Nous ne nous laissons ainsi que peu d’espoir de découvrir quelle forme la place de l’homme pourrait prendre dans la nature si elle était honorable, durable et éthique.


J’ose espérer qu’il sera désormais clair pour le lecteur que la critique formulée ici ne concerne pas la wilderness en soi, ni même les efforts qui sont faits pour protéger de grands espaces, mais plutôt les habitudes spécifiques de pensée qui résultent de cette construction culturelle complexe que l’on appelle wilderness. Le problème ne vient pas de ce que l’on qualifie comme wilderness – car la nature non humaine et les grands espaces méritent effectivement d’être protégés – mais il découle plutôt du sens que nous attribuons à ce terme quand nous l’utilisons. Si l’on venait à douter de la forte présence de ces habitudes de pensée dans l’écologisme contemporain, voici quelques exemples où la wilderness sert de fondement idéologique pour justifier de concepts environnementaux qui, dans d’autres circonstances, pourraient paraître assez éloignés de celle-ci. Par exemple, les défenseurs de la biodiversité, même s’ils se basent parfois sur des préoccupations plus utilitaristes, désignent souvent les écosystèmes intacts comme les viviers les plus riches et les plus productifs d’espèces inconnues qu’il nous faut très certainement nous efforcer de protéger. Même si la biodiversité semble, à première vue, être un concept plus « scientifique » que celui de wilderness, elle suggère un grand nombre des valeurs contenues dans celle-ci. C’est pour cela que des organisations telles que The Nature Conservancy se sont si rapidement approprié ce concept car il constitue une alternative à la wilderness, qui apparaît plus problématique et plus floue. Ceci présente bien évidemment un paradoxe dans la mesure où la biodiversité (comme la wilderness) ne peut continuer à exister qu’à condition d’une gestion planifiée des écosystèmes qui la constituent ; l’idéologie de la wilderness est donc potentiellement en conflit direct avec tout ce qu’elle nous enjoint de protéger


Si nous portons une trop grande attention à la wilderness, beaucoup trop d’autres lieux sur Terre deviennent encore plus sous-naturels et trop de personnes plus sous-humaines, ce qui nous autorise à ignorer leurs souffrances et leur destin.


. Idéaliser une wilderness lointaine signifie trop souvent ne pas valoriser l’environnement dans lequel on vit effectivement, le paysage qui, pour le meilleur ou le pire, est notre demeure. C’est là, chez nous, que naissent la majorité des problèmes environnementaux les plus graves, et si nous souhaitons les résoudre, nous avons besoin d’une éthique environnementale qui nous renseignera tant sur la façon d’exploiter la nature que sur la façon de ne pas l’exploiter.


le principal inconvénient de la wilderness est qu’elle peut nous inciter au dédain et au mépris à l’égard de ces humbles lieux et expériences. À notre insu, la notion de wilderness a tendance à favoriser certaines parties de la nature au détriment d’autres. Je crains que la plupart d’entre nous ne continuent à se conformer aux codes du sublime romantique en jugeant les sommets de montagne plus splendides que les plaines, les forêts de nos ancêtres plus nobles que les pâturages, l’imposant canyon plus inspirant que le modeste marécage.

Apprendre à honorer le sauvage – apprendre à se souvenir et à reconnaître l’autonomie de l’autre – signifie qu’il faut s’efforcer d’avoir une conscience critique dans toutes nos actions. Cela veut dire que chaque acte d’utilisation doit s’accompagner de réflexion profonde et de respect, et que nous devons toujours considérer la possibilité de non-usage. Cela veut aussi dire regarder la part de nature que nous avons l’intention d’utiliser pour nos propres fins, et demander si nous pouvons l’utiliser encore, encore et encore – durablement – sans qu’elle en soit pour autant diminuée. En d’autres termes, il ne faut jamais imaginer que nous pouvons trouver refuge dans une wilderness mythique pour échapper à l’histoire et à l’obligation d’assumer la responsabilité de nos actions que le déroulement de l’histoire implique inévitablement. Cela signifie par-dessus tout que nous devons faire acte de mémoire et de gratitude, car rendre grâce est la manière la plus simple et la plus fondamentale de ne pas oublier la nature, la culture et l’histoire qui ont convergé pour former le monde tel que nous le connaissons. Si la nature sauvage peut arrêter d’être (simplement) là-bas et commencer à être (également) ici, si elle peut être aussi humaine qu’elle est naturelle, alors peut-être nous pourrons commencer à nous atteler à la tâche infinie consistant à se battre pour vivre avec justesse dans le monde – pas seulement dans le jardin, pas simplement dans la wilderness, mais dans l’habitat qui les abrite tous deux.

©Texte : Cronon William, « Le problème de la wilderness, ou le retour vers une mauvaise nature », Ecologie & politique 1/2009 (N°38) , p. 173-199
net: www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique1-2009-1-page-173.htm.
©Image : Lawrence d’Arabie