William Cronon – Le temps est venu de repenser le concept de wilderness (Extraits) [1995 // Traduction 2007-2008]

image-messages2161674771

« Nous sommes l’espèce vivante la plus dangereuse sur la planète, et toutes les autres espèces, même la Terre elle-même, craignent en toute légitimité notre pouvoir exterminateur. Mais nous sommes également la seule espèce qui, lorsqu’elle fera ce choix, mettra tout en œuvre pour sauver ce qu’elle peut potentiellement détruire  »  W. Stegner

Wilderness En anglais, le terme wilderness fait référence à des paysages non cultivés et complètement inhabités où la nature n’a pas été transformée par la main de l’homme. Ce concept typiquement américain ne possède aucun équivalent français en raison de sa charge culturelle, religieuse et de ses connotations historiques

Nous publions ici la traduction du premier chapitre d’un ouvrage dirigé par William Cronon, édité en 1995 sous le titre « Uncommon ground. Rethinking the human place in nature« . Cet article, tout comme le livre dont il est issu, a joué un rôle fondamental dans la compréhension de l’implication des différentes idées de la nature sur les problèmes environnementaux contemporains.

(Traduction : Sophia Ozog)

Toute approche de la nature qui nous pousse à penser que nous sommes étrangers à la nature, ce que tend à susciter le concept de wilderness, peut accentuer des comportements environnementaux irresponsables. D’un autre côté, je pense également qu’il n’en est pas moins vital pour nous de reconnaître et d’honorer la nature non humaine comme un monde que nous n’avons pas créé, un monde qui a ses propres lois et sa propre raison d’être. L’autonomie de la nature non humaine me semble être un garde-fou indispensable à l’arrogance des hommes.

Quel que soit le visage qu’elle prend, la wilderness constitue presque toujours une échappatoire à l’histoire. Considérée sous l’angle du jardin originel, elle est un lieu où le temps est suspendu et d’où les hommes devaient être chassés avant que le monde déchu de l’histoire ne puisse naître véritablement. Considérée sous l’angle de la Frontière, elle est un monde brutal à l’aube de la civilisation dont les mutations reflètent les premiers balbutiements de l’épopée historique de la nation. Considérée sous l’angle de paysages marqués par l’héroïsme de la Frontière, elle est un lieu de jeunesse et d’insouciance où les hommes trouvent refuge en abandonnant leur vie passée pour rejoindre un monde fait de liberté, où les chaînes de la civilisation ne sont plus qu’un lointain souvenir. Enfin, considérée sous l’angle du sublime religieux, elle est la demeure d’un Dieu qui transcende l’histoire parce qu’Il est celui que le passage du temps épargne et préserve. Quel que soit l’angle sous lequel elle est considérée, la wilderness nous fournit l’illusion d’une échappatoire aux tracas et aux difficultés du monde dans lequel notre passé nous a consignés


Mais le problème de la wilderness est qu’elle traduit et perpétue subrepticement les valeurs mêmes que ses adeptes cherchent à rejeter. Cette fuite de l’histoire, qui est au cœur même de la wilderness, représente le faux espoir de pouvoir nous soustraire à nos responsabilités ; c’est une illusion qui nous pousse à croire que, d’une quelconque manière, nous pouvons faire table rase du passé et retrouver une pureté originelle qui aurait existé avant que nous ne commencions à laisser notre empreinte sur le monde. Cet idéal fait de paysages naturels intacts est le fantasme de personnes qui n’ont jamais été contraintes de travailler la terre pour en tirer leur subsistance, c’est-à-dire d’habitants des villes pour qui la nourriture provient de supermarchés ou de restaurants plutôt que de la terre et pour qui les maisons en bois dans lesquelles ils vivent et travaillent n’ont apparemment aucun lien étroit avec les forêts dans lesquelles ces arbres poussent et meurent. Seules les personnes qui avaient d’ores et déjà un rapport d’aliénation avec la terre pouvaient considérer la wilderness comme un modèle pour la vie de l’homme dans la nature, car dans l’idéologie de la wilderness romantique, aucun lieu permettant aux hommes de tirer leur subsistance de la terre n’existe.

C’est donc là qu’est le paradoxe majeur. La wilderness incarne une vision dualiste dans laquelle l’homme se positionne à l’extérieur du monde naturel. Si nous nous autorisons à penser que la nature doit être sauvage pour être authentique, alors notre présence même à l’intérieur de celle-ci annonce sa chute. Là où nous sommes, la nature n’existe pas et si tel est le cas, si par définition la wilderness ne peut accueillir l’homme, sauf s’il s’y rend en qualité de visiteur contemplatif profitant tranquillement de ce cadre pour rêvasser dans la cathédrale naturelle de Dieu, alors, par définition également, elle ne peut apporter aucune solution aux problèmes, environnementaux ou non, qui se présentent à nous. Dans la mesure où nous glorifions la wilderness comme une norme nous permettant de juger la civilisation, nous perpétuons ce dualisme qui contribue à situer humanité et nature aux antipodes l’une de l’autre. Nous ne nous laissons ainsi que peu d’espoir de découvrir quelle forme la place de l’homme pourrait prendre dans la nature si elle était honorable, durable et éthique.


J’ose espérer qu’il sera désormais clair pour le lecteur que la critique formulée ici ne concerne pas la wilderness en soi, ni même les efforts qui sont faits pour protéger de grands espaces, mais plutôt les habitudes spécifiques de pensée qui résultent de cette construction culturelle complexe que l’on appelle wilderness. Le problème ne vient pas de ce que l’on qualifie comme wilderness – car la nature non humaine et les grands espaces méritent effectivement d’être protégés – mais il découle plutôt du sens que nous attribuons à ce terme quand nous l’utilisons. Si l’on venait à douter de la forte présence de ces habitudes de pensée dans l’écologisme contemporain, voici quelques exemples où la wilderness sert de fondement idéologique pour justifier de concepts environnementaux qui, dans d’autres circonstances, pourraient paraître assez éloignés de celle-ci. Par exemple, les défenseurs de la biodiversité, même s’ils se basent parfois sur des préoccupations plus utilitaristes, désignent souvent les écosystèmes intacts comme les viviers les plus riches et les plus productifs d’espèces inconnues qu’il nous faut très certainement nous efforcer de protéger. Même si la biodiversité semble, à première vue, être un concept plus « scientifique » que celui de wilderness, elle suggère un grand nombre des valeurs contenues dans celle-ci. C’est pour cela que des organisations telles que The Nature Conservancy se sont si rapidement approprié ce concept car il constitue une alternative à la wilderness, qui apparaît plus problématique et plus floue. Ceci présente bien évidemment un paradoxe dans la mesure où la biodiversité (comme la wilderness) ne peut continuer à exister qu’à condition d’une gestion planifiée des écosystèmes qui la constituent ; l’idéologie de la wilderness est donc potentiellement en conflit direct avec tout ce qu’elle nous enjoint de protéger


Si nous portons une trop grande attention à la wilderness, beaucoup trop d’autres lieux sur Terre deviennent encore plus sous-naturels et trop de personnes plus sous-humaines, ce qui nous autorise à ignorer leurs souffrances et leur destin.


. Idéaliser une wilderness lointaine signifie trop souvent ne pas valoriser l’environnement dans lequel on vit effectivement, le paysage qui, pour le meilleur ou le pire, est notre demeure. C’est là, chez nous, que naissent la majorité des problèmes environnementaux les plus graves, et si nous souhaitons les résoudre, nous avons besoin d’une éthique environnementale qui nous renseignera tant sur la façon d’exploiter la nature que sur la façon de ne pas l’exploiter.


le principal inconvénient de la wilderness est qu’elle peut nous inciter au dédain et au mépris à l’égard de ces humbles lieux et expériences. À notre insu, la notion de wilderness a tendance à favoriser certaines parties de la nature au détriment d’autres. Je crains que la plupart d’entre nous ne continuent à se conformer aux codes du sublime romantique en jugeant les sommets de montagne plus splendides que les plaines, les forêts de nos ancêtres plus nobles que les pâturages, l’imposant canyon plus inspirant que le modeste marécage.

Apprendre à honorer le sauvage – apprendre à se souvenir et à reconnaître l’autonomie de l’autre – signifie qu’il faut s’efforcer d’avoir une conscience critique dans toutes nos actions. Cela veut dire que chaque acte d’utilisation doit s’accompagner de réflexion profonde et de respect, et que nous devons toujours considérer la possibilité de non-usage. Cela veut aussi dire regarder la part de nature que nous avons l’intention d’utiliser pour nos propres fins, et demander si nous pouvons l’utiliser encore, encore et encore – durablement – sans qu’elle en soit pour autant diminuée. En d’autres termes, il ne faut jamais imaginer que nous pouvons trouver refuge dans une wilderness mythique pour échapper à l’histoire et à l’obligation d’assumer la responsabilité de nos actions que le déroulement de l’histoire implique inévitablement. Cela signifie par-dessus tout que nous devons faire acte de mémoire et de gratitude, car rendre grâce est la manière la plus simple et la plus fondamentale de ne pas oublier la nature, la culture et l’histoire qui ont convergé pour former le monde tel que nous le connaissons. Si la nature sauvage peut arrêter d’être (simplement) là-bas et commencer à être (également) ici, si elle peut être aussi humaine qu’elle est naturelle, alors peut-être nous pourrons commencer à nous atteler à la tâche infinie consistant à se battre pour vivre avec justesse dans le monde – pas seulement dans le jardin, pas simplement dans la wilderness, mais dans l’habitat qui les abrite tous deux.

©Texte : Cronon William, « Le problème de la wilderness, ou le retour vers une mauvaise nature », Ecologie & politique 1/2009 (N°38) , p. 173-199
net: www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique1-2009-1-page-173.htm.
©Image : Lawrence d’Arabie

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s