Denis Boyer -Saiwala (Extrait) [2010]

raijin-fujin

Si le silence est l’absolu du son, le vent est son prototype, sa première mise en circulation. Dans un panorama totalement vide de toute animation, le vent est encore le seul à nous avertir de l’existence du mouvement, de l’existence du temps. Dans un paysage sans oiseau, sans aucune bête pour siffler, le vent s’en charge, il assume le rôle du messager. Il n’annonce pas que la pluie et l’orage. Mercure, messager des dieux, portait des ailes à son pétase, il était vif comme le vent. Le vent lui, sans visage et sans casque, produit le son, le provoque et le charrie. Dans notre intérêt, il est tout à fait médiateur du son.

Plaçons-nous d’abord face au vent, au cœur de nulle part, mais surtout pas au milieu des arbres ou de tout autre environnement résonant (pas encore). Les yeux fermés de préférence, on le laisse couler autour de soi comme un fluide. S’écartant pour livrer passage, il confie son chant aux oreilles placées sur son chemin. Il souffle et siffle plus encore, module son déchirement net. Il n’apporte alors rien d’autre que lui-même, courant d’air en vagues répétées, voix inarticulée du blanc. Pauvre musique en apparence il faut l’avouer, il n’en est pas moins évocateur, car de tout ce qu’il frôle, seules les oreilles savent recevoir sa voix, perçoivent ce qu’il chante et pas seulement ce qu’il fait chanter.C’est la prérogative des êtres animés, et en retour, bien souvent ils rendent un souffle, un chant. Le corps est un instrument à vent et le vent anticipe toute expiration.

Mais l’ouverture qu’il consent à notre silhouette se décline à tout ce qui se rencontre dans son voyage. C’est alors qu’il fait chanter. Il s’accorde mieux à ce qui le tranche, sans offrir trop de résistance, pour permettre la fluctuation : la crête, le fil, le câble, l’arbre…Car c’est entendu, tout bruissement végétal, tout froufroutement de feuilles est provocation du vent ou contre le vent. Écoutons Francis Ponge dans tentative orale (in : Méthodes) :

« Qu’une forêt parle, par exemple, parle à la rigueur quand elle bruisse, quand ses troncs gémissent, quand ses branches brament oui, mais alors elle parle (tout haut) parce qu’il y a du vent. Elle n’a pas plus de mérite. Elle a pris la décision de parler? Peut-être est-ce l’air qui l’a prise? Mais autre chose encore: elle parle, qu’exprime-t-elle? Elle rend un son. Peut-on dire qu’elle exprime sa résistance au vent, qu’elle parle contre le vent? ou au contraire qu’elle l’approuve? (…) Moi je ne sais pas. Tout ce que je constate, c’est que s’il n’y avait pas d’instrument, il n’y aurait pas de musique. »

Vent, instrument, musique, triptyque d’une ascension hiérarchisée, mais il va sans dire que le premier élément, bien que le plus grossier et le moins qualifié, n’en est pas moins l’indispensable matière. Voila: le vent est le matériau de l’artisanat musical. Toute vibration dans cet usage en est la déclinaison, la métaphore, l’avatar.

©Texte :  Denis Boyer – Saiwala (Texte paru dans la revue « Fear Drop » #15 // été 2010 : Saiwala – enquête sur l’esthétique musicale du vent)
net: http://www.feardrop.net/
Image : Raijin et Fujin
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