Pierre Louÿs – Les chansons de Bilitis (Extraits) [1894]

kishin_shinoyama_fotografia_erotica_japonesa_provocativa_20@Photographie : Kishin Shinoyama

BILITIS

Une femme s’enveloppe de laine blanche
Une autre se vêt de soie et d’or. Une autre se
couvre de fleurs, de feuilles vertes et de raisins.

Moi je ne saurais vivre que nue. Mon
amant, prends-moi comme je suis: sans robe
ni bijoux ni sandales, voici Bilitis toute seule.

Mes cheveux sont noirs de leur noir et mes
lèvres rouges de leur rouge. Mes boucles
flottent autour de moi libres et rondes comme
des plumes.

Prends-moi telle que ma mère m’a faite
dans une nuit d’amour lointaine, et si je te
plais ainsi, n’oublie pas de me le dire.

LES SEINS DE MNASIDIKA

Avec soin, elle ouvrit d’une main sa tunique
et me tendit ses seins tièdes et doux, ainsi
qu’on offre à la déesse une paire de tourterelles
vivantes.

« Aime-les bien, me dit-elle; je les aime
tant! Ce sont des chéris, des petits enfants. Je
m’occupe d’eux quand je suis seules, je joue
avec eux; je leurs fais plaisir

« Je les douche avec du lait. Je les poudres
avec des fleurs. Mes cheveux fins qui les
essuient sont chers à leurs petits bouts. Je les
caresse en frissonnant. Je les couche dans de
la laine.

« Puisque je n’aurai jamais d’enfants, sois
leur nourrisson, mon amour, et puisqu’ils
sont si loin de ma bouche, donne-leur des
baiser de ma part »

JEUX

Plus que ses balles ou sa poupée, je suis
pour elle un jouet. De toutes les parties de
mon corps elle s’amuse comme une enfant,
pendant de longues heures, sans parler.

Elle défait ma chevelure et la reforme
selon son caprice, tantôt nouée sous le menton
comme une étoffe épaisse, ou tordue en
chignon ou tressée jusqu’au bout.

Elle regarde avec étonnement la couleur de
mes cils, le plus de mon coude. Parfois elle me
fait mettre à genoux et poser les mains sur
les draps:

Alors (et c’est un de ses jeux) elle
glisse sa petite tête par-dessous et imite le
chevreau tremblant qui s’allaite au ventre de
sa mère.

PÉNOMBRE

Sous le drap de laine transparent nous nous
sommes glissées, elle et moi. Même nos têtes
étaient blotties, et la lampe éclairait l’étoffe
au-dessous de nous.

Ainsi je voyais son corps chéri dans une
mystérieuse lumière. Nous étions plus près
l’une de l’autre. Plus libres, plus intimes,£
plus nues. « Dans la même chemise »,
disait-elle.

Nous étions restées coiffées pour être
encore plus découvertes et dans l’air étroit
du lit, deux odeurs de femmes montaient,
des deux cassolettes naturelles.

Rien au monde, pas même la lampe, ne
nous a vues cette nuit-là. Laquelle de nous
fut aimée, elle seule et moi le pourrions dire.
Mais les hommes n’en sauront rien.

LE BAISER

Je baiserai d’un bout à l’autre les longues
ailes noires de ta nuque, ô doux oiseau,
colombe prise, dont le cœur bondit sou ma
main!

Je prendrai ta bouche dans ma bouche
comme un enfant prend le sein de sa mère.
Frissonne!…car le baiser pénètre profondément
et suffirait à l’amour.

Je promènerai ma langue légère sur tes
bras, autour de ton coup. Et je ferai tourner
sur tes côtes chatouilleuses la caresse étirante
des ongles.

Ecoute bruire en ton oreille toute la
rumeur de la mer…Mnasidika! ton regard
me fait mal. J’enfermerai dans mon baiser tes
paupières brûlantes comme des lèvres.

LE CŒUR

HALETANTE, je lui pris la main et je l’appliquai
fortement sous la peau moite de mon
sein gauche, Et je tournais la tête ici et là et
je remuais les lèvres sans parler.

Mon cœur affolé, brusque et dur, battait et
battait ma poitrine, comme un satyre emprisonné
heurterait, ployé dans une outre. Elle
me dit : « Ton cœur te fait mal… »

« O Mnasidika, répondis-je, le cœur des
femmes n’est pas là. Celui-ci est un pauvre
oiseau, une colombe qui remue ses ailes
faibles. Le cœur des femmes est plus terrible. »

« Semblable à une petite baie de myrte, il
brûle dans la flamme rouge et sous une
écume abondante. c’est là que je me sens
mordue par la vorace Aphrodite. »

LA PURIFICATION

Te voilà! défais tes bandelettes, et tes agrafes
et ta tunique. Ôte jusqu’à tes sandales,
jusqu’aux rubans de tes jambes, jusqu’à la
bande de ta poitrine.

Lave le noir de tes sourcils, et le rouge de
tes lèvres. Efface le blanc de tes épaules, et
défrise tes cheveux dans l’eau.

Car je veux t’avoir toute pure, telle que tu
naquis sur le lit, aux pieds de ta mère
féconde et devant ton père glorieux.

Si chaste que ma main dans ta main te fera
rougir jusqu’à la bouche, et qu’un mot de
moi sous ton oreille affolera tes yeux tournoyants.

©Livre : Pierre Louÿs – Les chansons de Bilitis [Albin Michel // 1982]
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