Tim Etchells – Je ne laisserai pas de traces

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Traduction :  Elsa Gregorio

Je glisserais à travers les lieux, complètement invisible. Mon visage serait tellement ordinaire que personne ne me verrait, et si après coup quelqu’un demandait « avez-vous vu cet homme, ou cette femme, ou quelque chose? » les gens diraient « qui? » ou « quoi, il y avait quelqu’un ici? » et s’ils scrutaient les enregistrements des caméras de surveillance, du couloir ou des rue, ou du centre commercial, je ne serrais pas là. Incognito, non parce que je me serais déguisé, mais parce que je passerais inaperçu, je serais indescriptible, néant. Mes cartes de crédits ne laisseraient pas de traces, mes transactions bancaires ne seraient pas enregistrées, mes factures téléphoniques ne permettraient pas de me localiser, les archives me concernant seraient perdues quelque part, ou elle passeraient simplement, comme je l’ai déjà dit, inaperçues.
Je serais le visage que les gens oublient dans l’instant. Personne ne s’accorderait vraiment sur la couleur de mes cheveux ni sur celle des mes yeux. On dit de certains visages qu’ils restent dans l’histoire, qu’ils sont de ceux qui déclenchent une guerre, ou déchaînent mille navires ou brisent mille cœurs, mais cela ne serait pas mon visage. Mon visage ne serait qu’un parmi tant d’autres. Un anonyme au cœur de la foule, une donnée statistique de plus, juste un autre chiffre dans cette longue liste désuète. Je dormirais dans un hôtel sans en déranger les draps. Je n’écrirais pas de lettres, ne laisserais aucun testament. Je serais ce genre de fantôme; pas de ceux qui sont morts mais un bien vivant, qui évoluerait sans se faire remarquer. Sans cicatrices ni stigmates. Si j’approchais mon visage d’une fenêtre, je ne laisserais pas de traces de buée. Si je marchais sur une plage ou dans la boue sur les bords d’une rivière, je ne laisserais pas d’empreintes de pas et si j’écrivais un nom sur une plage, la mer viendrait le gommer si vite que personne ne le verrait, excepté peut-être, un chien qui ne pourrait de toute façon pas le lire, ou encore des mouettes, ou rien. Mon écriture serait illisible et ma signature impossible à déchiffrer comme lettres ou comme nom propres. Si quelqu’un pressait la touche rappel du téléphone, il serait indiqué que personne n’a appelé.
Je ne serais ni aimé, ni craint, ni rien, on ne se souviendrait même pas de moi. je ne laisserais pas de marques. Mes habits viendraient d’une station-service ou d’un grand magasin où tout le monde se fournit ou ne se fournit plus, et j’arracherais toutes les étiquettes avec des ciseaux tenus du bout des doigts mais mes empreintes seraient brûlées à l’acide. Quand je parlerais, les gens entendraient ma voix, mais ils ne seraient pas capables d’en dire davantage. Cela viendrait de quelque part, les gens pourraient même avoir une idée de sa provenance, l’accent et tout, mais ils ne seraient jamais d’accord.
Je serais comme l’ombre de quelque chose qui n’est plus. Coupe de cheveux ni trop longue ni trop courte. Couleur des habits bleue ou marron ou de couleur intermédiaire trop ennuyeuse pour être décrite. Lorsqu’ils regarderaient les caméras de surveillance, ils verraient que j’ai, d’une façon ou d’une autre, trouvé le moyen de me déplacer entre l’objectif des caméras, dans les zones hors-champs. J’applaudirais – aucun son. Je serais parti. Même si j’étais là, personne ne se rappellerait finalement de rien, pas un mot, pas une odeur, pas même la sensation d’un contact. Pas vraiment quelque chose. Je serais simplement comme celui qui n’était pas là et je ne laisserais pas de traces (comme je l’ai dit avant), je ne ferais aucune différence, n’écrirais aucune lettre, ne briserais aucun cœur, n’inventerais rien, n’apparaîtrais dans aucune histoire? Je ne serais pas celui qui est bruyant mais pas non plus celui qui est calme: rien, et mes empreintes de doigts, si elles reparaissent, et s’ils les trouvent, seront indiscernables, sans courbes ni boucles ni rien et ma peau ne serait en fait que poussière et je serais inaudible sur un enregistrement.
De loin, je serais flou. A mi-chemin, je serais évanescent. De près je serais hors du cadre. Je serais parti. Je serais perdu. Je me serais évaporé avant même d’être né. Je ne serais rien. Je glisserais tout entier à travers la ville, de nuit comme de jour. Celle-ci serait mienne. Je vivrais. J’aurais du plaisir, de la douleur, de la joie, de la beauté et de la souffrance, de l’intensité et toutes ces choses que personne ne remarquerait jamais ou qui ne s’exprimeraient vraiment pour personne d’autre que moi.

Texte publié dans le magazine « MOUVEMENT #73 » (Mars-Avril 2014)
Erasure (titre original) est un court monologue extrait du projet The Voices mené par Tim Etchells et Forced Entertainment en 2003
©Illustration : Martin Nicolausson
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