Sébastien Thiéry – Manifestation

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La foule prend désormais la rue comme on décroche le téléphone. L’ivresse du renversement, la folie du geste fondateur, comme l’acte brûlant ouvrant le cycle d’une nouvelle révolution sont aux abonnés absents. Aujourd’hui, le poing levé, le peuple appelle son correspondant et affiche combien violemment il désire communiquer. Le dimanche de préférence, pour ne pas troubler son activité normale, il se rassemble alors en se gardant de prendre les armes qui servirent antan à fermer le clapet de ceux qui aveuglément gouvernaient. Au tranchant de la baïonnette est préféré le poilant du jeu de mot flanqué sur banderoles. A la sourde puissance du peuple en marche est préférée la convivialité du cortège, mollasson mais joyeusement criard. Car il faut hurler son mécontentement, et travailler à cette fin quelques techniques populaires d’amplification : la sono, le sifflet, l’unisson, la chanson à succès aux paroles travesties pour les besoins de la cause. Car il faut marteler le message, lui donner le profil du slogan. Ainsi peut-on faire entrer  le texte public dans la largueur du carton personnalisé.  Ainsi peut-on  adapter le contenu du programme commun dans l’étroitesse du tract dûment estampillé. Voila qui ne fait trembler personne et rassure même celui que l’on vise tant familières sont à ses yeux ces formes démultipliées. Voila qui satisfait pourtant les plus virulents de nos grabataires se souvenant vaguement de leurs lointains faits d’armes, mais oubliant au passage combien marcher consistait à prendre. Apaisés, ces vieux éteignent le poste en se berçant de l’illusion qu’enfin, les jeunes font de la politique.
« Faire » verbe d’action jusque-là, s’est dilué dans la soupe contemporaine tant et si bien passée que l’on entend plus combien « manifestation » a voulu dire « fête de la main » vilain jeu par définition. Homo Faber se retourne dans sa tombe: ce n’est plus la main qui nous permettrait de faire de la politique, mais les idées censées ordonner ou désordonner le monde. Prendre parti, c’est, croit-on, aujourd’hui aiguiser des principes, non des gestes.  D’apparence tout sec ou bedonnant, l’homme politique est prétendument bâti sur des convictions, non sur des épreuves musclées. Les grands choix, rêve-t-on, s’opèrent à distance du plancher, à la hauteur où trônent les professions de foi., non dans l’épaisseur du monde qu’agitent les mouvements contraires. Viser sous l croûte du quotidien la vitalité des controverses idéologiques, c’est, s’enflamme-t-on, ajouter quelque chose au débat, alors qu’on enlève ainsi quelque chose à la compréhension de celui-ci: ce qu’éprouvent les acteurs. Aucun outil ne nous permet aujourd’hui de suivre à la trace ce qui effectivement à lieu, aucune des lunettes d’approche que nous utilisons n’est ajustée à la réalité que n’a jamais cessé d’être l’exercice de la politique. Ainsi aveuglé, chacun se retrouve, quel que soit son camp, dans la religion selon laquelle les décisions résultent d’un combat titanesque entre des convictions. Ainsi assoupi, chacun se plaît à se laisser gouverner par l’idée que règnent des idées. Alors que ce ne sont que des hommes qui œuvrent.
Les négociations, les compromissions, les relations d’influence: tels sont les ingrédients de la politique, non les formes de son pourrissement. Le temps qui altère les perspectives, la rencontre qui bouleverse les représentations, le dialogue qui enfante une vision: telle est l’étoffe de la politique, non son revers. Aucun décideur n’a les idées claires, ni même définitives, et ce sont les expériences qui architecturent son programme, non l’inverse. AU scientifique qui prétend analyser la vie politique, il faut conseiller de dépoussiérer les appareils de son laboratoire et l’amener à comprendre qu’une prise de position est d’abord un événement, un geste, un fait de corps. Au militant qui prétend lutter pour ses idéaux, il faut conseiller de prendre ses responsabilités en se compromettant dans l’épaisseur du jeu politique,  en faisant réponse par la manœuvre et non la manif. Ainsi s’opère l’émancipation politique, cette réappropriation des gestes articulés au monde et dont le déploiement, nécessairement contrarié, permet seul que ce qui doit avec lieu ait effectivement lieu. C’est ici même, dans l’exercice d’un pouvoir, éventuellement arraché, que se fondent les convictions. Non dans la manifestation, corps amputé de ce qui empoigne, serre et frappe, corps orphelin de la main qui seule permet de dessiner un monde.

Texte publié dans le magazine « MOUVEMENT #68 » (mars-avril 2013)
©Image : Luigi Russolo [La revolta]

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