René Lavendhomme – Le décalogue (nouvelle version) [1997]

loslunas

Article 1.   Nul n’est censé respecter le présent réglement.

Article 2.   Par dérogation à l’article 1. l’anarchie est interdite dans la mesure où elle détruit la lutte, en particulier la lutte pour l’harmonie. L’harmonie est interdite dans la mesure où elle sous-estime la nécessité de la lutte pour un espace de liberté. La lutte est interdite sauf si elle réussit, en particulier si elle réussit à instaurer l’harmonie dans la liberté.

Article 3.   En contradiction avec ce qui est suggéré par l’article 2. l’affirmation de la dialectique n’est pas une solution pour dépasser la contradiction, en conséquence, et conformément à l’article un, tout un chacun est tenu de respecter sa propre contradiction sans essayer  de s’en sortir à moindres frais.

Article 4.   Par dérogation à l’article 3. et donc en conformité avec lui, c’est à moindres frais que chacun est tenu de s’en sortir, car la recherche de la profondeur risque d’enfermer dans un trou  profond. C’est donc par la surface que l’on est présent et que l’on reçoit la présence. Il est donc obligatoire d’être superficiel. Mais dans un but de présence, non de futilité.

Article 5.   Par dérogation à l’article 4, le présent règlement ne peut être pris à la légère, en tout cas pas pour de l’humour, puisqu’il fonde sérieusement l’éthique.

Article 6. Il faut aborder de front la question de la vérité. Il ne faut pas aborder de cœur la question de la vérité.

Article 7.   Le sacré, il faut le dire, sauf s’il tend à se substituer au silence. Le silence, il faut le recevoir, sauf s’il tend à se substituer à la rencontre. La rencontre, il faut l’accomplir, sauf si elle tend à se substituer à la vérité.

Article 8.   La liberté d’expression est limitée par le droit du beau, pas par celui d’une vérité absolue. Il faut pourtant que l’expression soit vraie, et chacun a le droit de ne pas s’exprimer.

Article 9.   Il est interdit de sexe primer et il est interdit de sexe réprimer. Car il est obligatoire d’être heureux.

Article 10.   Quant aux petites choses comme la naissance, le corps, la mort, la conscience, la logique, le groupe, les astres,…, il est interdit de se prendre trop au sérieux. Il est donc obligatoire d’accepter une exigence sérieuse de lucidité et d’esprit critique. Il n’est pas interdit d’ignorer, il n’est pas interdit de juger; mais il est interdit d’ignorer et de juger.

©Livre : René Lavendhomme – Alphes [Pavillon vert // 1997]
Image : pierre du décalogue de los lunas
Publicités

Eric Dufour – Je fais des images… (inédit)

p1070537

Je fais des images,
De vos yeux, noyés de vos cheveux roux,
Je dessine d’une pluie d’orages,
Des mirages dans la boue,
Qu’au soleil sécheront les larmes,
Des flaques alors, restera le message,
« Comme vous me plaisez beaucoup » !

J’aimerai, pouvoir, savoir,
Poser, coucher voici quelques mots,
Sur un air de piano,
Chanter que tout est beau.
Et pourtant, je n’y arrive pas,
Saurais-je encore,
Poser mes doigt sur ce clavier
Et faire s’envoler,
Quelques notes lovées au chaud,
D’un regard pluvieux,
Plus vieux seront nos amours.

De vos yeux, noyé, je suis seul,
Au fond de mes pensées, comme,
Au fond de ces cafés, fumant la tristesse,
Ces poètes d’antan, écrivant ,
Je fumerai les verbes, pour aspirer les mots,
J’expirerai alors, la poésie d’une femme,
Croisée un jour de pluie qui danse encore,
A l’aurore de la fin d’une vie.

©Texte : Eric Dufour
©Photographie : Joaquim Cauqueraumont

Pierre Desproges – Alors bon, qu’est ce qu’on fait? (1984)

072a6210

Alors bon, qu’est-ce qu’on fait? Et si je poussais une longue plainte déchirante pudiquement cachée sous la morsure cinglante de mon humour ravageur?
Encore faudrait-il que je croie en un combat…Ah, bien sûr, si j’avais cette hargne mordante des artistes engagés qui osent critiquer Pinochet à moins de 10 000 km de Santiago…
Mais non. Je n’ai pas ce courage.
Je suis le contraire d’un artiste engagé? Je suis un artiste dégagé.
Je ne peux pas être engagé. A part la droite, il n’y a rien au monde que je méprise autant que la gauche.
Et d’abord quelle gauche? La gauche gluante d’humanisme sirupeux des eunuques à la rose?
Quelle droite? La droite des fumiers où la rose est éclose?
Quelle gauche? La gauche des cocos? Vous prêteriez votre peigne à Marchais, vous?… Marchais je ne l’accable pas, notez.
C’est un homme qui s’est fait tout seul, qui s’est hissé au premier plan, malgré une inculture et une pauvreté d’esprit qu’on ne rencontre plus guère que chez les animateurs de radios-libres.
Un homme qui a fait une carrière politique remarquable en restant persuadé toute sa vie que Marceau, Berthier et Périphérique étaient des maréchaux d’Empire.
Ne soyons pas anticommunistes primaires. D’autant qu’il suffit de lire Karl Marx pour devenir aussitôt anti-communiste secondaire. Vous avez essayé de lire Le Capital? C’est emmerdant. Le Capital? C’est comme l’annuaire: on tourne trois page et on décroche.
Quelle droite? Je ne prêterais pas mon peigne à Marchais, mais je ne donnerais pas non plus mes poux à Le Pen. Il serait capable de les torturer, ce con? Cet homme)là n’est pas humain.
Il y a plus d’humanité dans l’œil d’un chien quand il remue la queue que dans la queue de Le Pen quand il remue son œil.
Au fait, vous avez lu Minute? C’est avantageux. Au lieu de vous emmerder à lire tout Sartre, achetez Minute: pour dix balles vous aurez à la fois la Nausée et les Mains sales. Et les aventures de Pinochet quand il était petit. Pinochet qui est resté un grand enfant: dans Pinochet, il y a Hochet…
Ni de droite ni de gauche.
Qu’on soit de droite ou de gauche on est hémiplégique. Disait Raymond Aron. Qui était de droite.
Je suis un artiste dégagé.
Ce qui ne veut pas dire que je ne ressens pas les problèmes de mon époque avec la même acuité de cœur que n’importe quel pourri de droite ou de gauche qui se précipite à la télé chaque fois qu’un drame social lui permet de montrer son émotion à tous les passants.
Dégagé oui, indifférent non.
Les injustices sociales me révoltent.
Ne changera-ce donc jamais, du verbe changer qui suit un trait d’union précédant le démonstratif ce?
Pourtant les aspirations des pauvres ne sont pas très éloignées des réalités des riches.
Les riches, au fond, ne sont jamais qu’une minorité de pauvres qui ont réussi.
Les riches forment une grande famille, un peu fermée certes, mais les pauvres, pour peu qu’on les y pousse, ne demanderaient pas mieux que d’en faire partie.
Certes, il y a une certaine dignité, une certaine humilité dans le comportement revendicatif des pauvres qui les empêchent de s’exprimer ouvertement dans ce sens. Mais quand ils réclament du bout des lèvres une augmentation de salaire de 10%, qui nous dit qu’en réalité ils ne préféreraient pas 30,40, voir 50%?
Pour un pauvre qui exulte à Berck-Plage au-dessus d’une moule-frites, combien sont prêts à avouer qu’ils prendraient un plaisir plus grand encore à Tahiti devant une langouste flambée?
C’est à nous, les nantis (je parle aux gens des trois premiers rangs), c’est à nous les nantis, qu’il appartient d’aider nos frères les plus démunis à s’intégrer dans nos rangs.
La coupe est pleine. Prenons-y garde, frères riches. La colère gronde au sein des masses. C’est véritablement un scandale, et probablement une contrepèterie. (Cherchez pas. Y en a pas.)
Il y a des abus qui ne sont plus tolérables.
Moi-même, qui suis un nanti, et pas seulement un nanti sémite, quand j’analyse honnêtement mon propre cas, j’ai honte.
Quand je pense qu’en une soirée je gagne l’équivalent de trois mois de salaire d’un ouvrier qualifié alors que, dans le même temps, à trois pas d’ici, Guy Bedos gagne l’équivalent de six mois de salaire d’un cadre supérieur.
Il n’y a pas de justice sociale.
La solution?
Elle est simple: il suffit de prendre aux riches pour donner aux pauvres.
Et vice versa.
En temps de paix, par exemple, les riches auront le droit de prendre la sueur au front des pauvres. Et en temps de guerre, les pauvres auront le droit de prendre la place des riches. Au front également. Il me semble qu’avec mes idées généreuses, je ferais un excellent président de la République.
J’ai dit à ma femme: « Tu ne trouves pas que j’ai l’étoffe d’un chef d’Etat? Et puis j’ai le bras long… »
Elle m’a dit: « Si tu as l’étoffe et le bras long, tu coupes les manches, ça te fera un petit boléro. »

(Noir.)

©Livre : Pierre Desproges – Textes de scène [Editions du Seuil // 1999]
©Image : Reiser

 

Jacques Sternberg – Le navigateur (Extrait) [1977]

adara_sanchez_anguiano17

C’est un café où jamais je n’ai mis les pieds, où jamais je n’aurais eu l’idée d’entrer si je n’avais pas eu aussi soif. Je viens de vider mon verre d’eau sans reprendre mon souffle et soudain Algue me remplit le regard pour me couper ce souffle. Ce n’est pas simplement sa beauté qui me frappe, son visage hâlé de louve qui sourit avec l’air de découvrir les babines ou son corps dur, musclé et nerveux, mais plus précisément cette impression qu’elle appartient au même monde que moi et que nous devons avoir les mêmes hantises, les mêmes fièvres et le même langage. Algue, de toute évidence, sent la mer, la voile, la houle, la marée, le large et le largue.
– Oui, me dit-elle en souriant alors que je ne lui ai encore rien demandé.
– Moi aussi, je lui dis pour répondre à ce qu’elle sait déjà.
je vais m’asseoir à sa table, en face d’elle et , les yeux dans les prunelles, main contre main, désir contre désir, de fil en délire, par sous-entendus et par mots souterrains, nous commençons à dialoguer. Et chaque regard d’Algue, chaque phrase, chaque syllabe de sa voix rauque et voilée me disent que c’est la première fois que je parle vraiment à quelqu’un, que tous les mots en entraînent tout naturellement d’autres, absurdes, logiques, essentiels, saoulants, salins, salés, salaces, marins, marinés.
– Tu es là, me dit Algue.
– Je suis là, lui dis-je.
– Je buvais en t’attendant.
– Je suis venu boire pour ne plus t’attendre.
– C’était long avant.
– Ce sera long entre nous.
– J’aime la mer bleu brume qu’il y a dans tes yeux.
– J’aime ton regard qui donne sur des hauts-fonds trop verts pour être honnêtes.
– J’aime tes mains qui ont l’air de se refermer sur une barre invisible.
– J’aime tes seins qui on l’air de deux étraves naviguant bord à bord.
– Mes mains seront la tempête pour te faire perdre ton cap et la tête.
– Ton sexe sera mon grappin croché en moi.
– Ton cul sera ma poupe de toutes les nuits.
– Je te garde mon cul depuis le fond des mers et des âges.
– Je te ferai passer du calme plat au grand frais en passant par tous les caps de Bonne-Espérance, lui dis-je.
– Je t’amènerai de la bourrasque à l’embellie en te forçant à oublier toutes tes désespérances.
– Tu seras mon seul mouillage.
– Je serai ton seul con où jeter l’ancre.
– Jamais je ne te laisserai à sec, au jusant, à marée basse.
– Pour toi je n’aurai que marées montantes, pleine mer de vive eau.
– Je ferai de la petite croisière de tes fesses à tes seins, de tes criques à tes grands gouffres.
– Je m’ouvrirai de partout, je ferai eau de toutes parts pour mieux t’engloutir et te noyer en moi.
– Nous ferons escale dans toutes les rades du plaisir.
– Nous tanguerons et roulerons dans toutes les vagues du désir.
– Avec tes cuisses serrées tu raidiras toutes mes drisses.
– Avec ton safran tu me barreras au près serré.
– Je te prendrai entre ciel et eau, par-devant et par derrière, de tous les côtés à la fois, par vent debout et au travers, je te ferai passer de la brisette de force 1 au vent tempête de force 10.
– Je serai ton étrave et ton épave, je gîterai jusqu’à mouiller toutes mes viles, je larguerai mes amarres, je virerai de bord dans mon délire pour chavirer sous rafales impossibles à étaler.
– Je serai ta déferlante venant se briser pour mieux te briser.
– Tu seras ma lame de fond m’emportant tout entière au plus profond de mon con.
– Tu me feras l’amour par tribord armures.
– Tu me feras hurler par bâbord amour.
– Je remonterai au plus près les courants contraires de tes remous furieux.
– Je te laisserai contrer la montante en ouvrant de si loin toutes mes écluses.
– Je te ferai grincer toutes tes poulies et crier tous tes palans.
– J’épuiserai toutes tes drisses et ramollirai ta barre franche.
– Je te ferai venir l’écume aux lèvres.
– Je t’arracherai la vague  du fond du sexe.
– Tu es belle comme un 6 m remontant au vent bordé à plat.
– Tu as la force d’un empannage en catastrophe par gros temps.
– Nous jouirons à la dérive sous le vent.
– Nous jouirons déventés sans dérive.
– Je te lécherai tout entière comme le clapot lèche la coque.
– Je te sucerai tout entier avec la force d’un avaleur de spi.
– Tu seras ma girouette m’indiquant d’où vient le plaisir.
– Tu en seras mon gouvernail creusant le sillage de mon plaisir.
– Nous irons de tempêtes en chavirages.
– Nous irons de rafales en dessalages.
– Tu me serviras de bouée.
– Tu seras ma balise.
– Je godillerai en toi.
– Je sombrerai sous toi.
– Je serai ta sonde de pleine mer.
– Je serai ton loch à compter les nœuds.
– Je n’aurai que toi comme seul havre.
– Je serai ton estuaire, ton goulet, ton fjord.
– Nous serons un éternel flux des flots.
– Suivi d’un éternel reflux des eaux.
– Nous vivrons dans les embruns.
– Nous nous embrumerons dans nos virées.
-J’ai envie de toi.
– Moi aussi j’ai envie de toi.
– Je t’aime.
– Moi aussi je t’aime.

©Livre : Jacques Sternberg – Le navigateur [Albin Michel // 1977]
©Illustration : Adara Sanchez Anguiano
net: http://adarasanchez.tumblr.com/

Julien Delmaire – Frère des astres (Extraits) [2016]

toni_demuro_marcheur_de_reve_lune_bonne_nuit

Le soir venu, elle profite de cet astre tombé au milieu des terrils, dont le mutisme est porteur d’une si douce mélopée. Benoît se tait. LE MONDE REMUE DANS SON SILENCE.

Au milieu de la place, posée entre deux bandes blanches sur le parking, exhalant un nuage de fumée grasse, la caravane aménagée cristallise la faim de tous. Le curé a exhorté le marchand de frites à ne pas vendre d’alcool le dimanche, anticipant tout débordement. Les villageois ont la parade: les coffres des voitures sont remplis de bières presque fraîches, Jupiler pour le commun, Westmalle Triple ou Chimay pour les fines gueules.

ROSAIRE DES RUINES. bénies soient la terre d’Artois, la terre gluante du Hainaut, la terre sucrée du Cambrésis. Bénis les cieux de Flandres. Bénies la Côte d’Opale, les falaises scalpées par le vent. Bénie la Picardie mentale qui recueille les lueurs orphelines. Bénis soient les houillères, les pétales silicosés, les cokeries muettes, les fosses à purin, les cages à la pins. Bénis les femmes et les hommes d’ici, leurs bonheurs et leurs peines.

Il s’agenouille et prononce les plus beaux mots qu’il connaisse, il dit: calanque, rivage, apothéose…Il retrouve une mère parmi les gravats, une épouse au bord du précipice. Rien n’existe plus que ce morceau de stuc, où le devenir du monde est suspendu comme un bout de tissu à un barbelé.

Le pèlerin se saoule au goulot du vent. Il s’exile, entraîné par un souffle qui porte loin, plus loin que les yeux morts des hommes. Benoît le délabré. Perdu sur la route, mort aux yeux des hommes. VOICI LA TERRE. L’oreiller de celui qui marche au-delà de lui-même, le refuge d’un bestiaire invisible: dytiques, bousiers, scarabées évadés d’un cauchemar égyptien. La terre est un continent blessé, une friche incontinente qui ne cesse de ruisseler. La terre mouille, ouvre ses lymphes, ses lèvres. Benoît ressent les contractions, les sécrétions intimes; il résiste aux secousses, lutte contre le désir des profondeurs. Il raisonne la terre. Il la voudrait chaste, elle qui n’est que trouble, gluances et parfums. Les dieux anciens sont aux abois, ils excitent la belle convulsive, recueillent son suc. Benoît bâillonne les idoles; sa bouche se colle à l’humus, sa prière s’écoule à travers strates. Il ne menace pas, il affirme une puissance qu’aucune bête, aucune idole n’est en mesure de contester. La terre se tait, assèche ses sources. Benoît n’apporte pas la paix, il brandit le glaive et le tumulte, avant de s’endormir sur un lit de séisme.

Dire qu’il empeste n’est pas suffisant. Son parfum est complexe, dense, feuilleté de strates olfactives. D’abord une senteur de gravier, d’humus, décorces poussiéreuses. La fragrance se prolonge sur un cœur floral: colchique décomposé, armoise, sauge, amère, une nuance de sainfoin ou d’orge humide. Ensuite, le suint, le musc se mêlent à des effluves sucrés; spéculoos écrasé, canne à sucre trop mûre. La sueur apporte sa touche d’acidité, aussitôt confondue dans les miasmes de tourbe et de lichen. Enfin, une persistance iodée, une note saline, fumet de laminaires abandonnées sur la grève. Benoît se hume comme un single malt, fleuron d’Islay, un breuvage endeuillé, que les Écossais boivent les yeux clos, en songeant aux marins engloutis.

« Cet homme-là, mesdames et messieurs, c’est une pile éternelle, l’alcaline du Seigneur, son cœur y disjoncte pour que les plombs pètent pas au-dessus de nos pauvres têtes. »

©Livre : Julien Delamaire – Frère des astres [Grasset // 2016]
©Illustration : Tony Demuro
net: http://tonidemuro.blogspot.be/

Xavier Forneret – Sans titre, par un homme noir blanc de visage (Extraits) [1838]

10440886_10203606842479091_4940084562677421817_n

« Que ceux qui cherchent le Mouvement perpétuel regardent les yeux de la femme qui trompe »

« Attaché à l’ombre de chaque homme dans sa vie, il y a un monstre couvert de fleurs: les fleurs, c’est le Désir; le monstre, c’est la Possession. »

« Si vous êtes triste, n’allez pas où vous avez ri. »

Lire la suite

Lionel Richard – Expressionnistes allemands / Panorama bilingue d’une génération (Extraits) [2001]

felixmuller-conrad-gravure-sur-bois-der-weihnachtsstern-leuchtet-in-die-nacht-der-menschheit-letoile-de-noel-brille-dans-la-nuit-de-lhumanite

Cimio [Hugo Ball] (all)

Ein roter Himmel von Bukarest nach Paris:
Dein Körper ist über und über voll schwarzer Augen.
Wir legen die Hände gegeneinander wie grosse Fächer,
wenn wir uns lieben.
Dein Blinddarm ist krank, davon bist du sehr gelb.

Fliedersträusse wachsen aus deinen Ohren.
Dein ganzer kopf ist voll Flieder. ufgezäumt
bist du mit Flieder.
Deine Augenwimpern zucken und schlagen gleich
Schmetterlingsflügeln.
Deine Nase ist einer Klaviertaste sehr ähnlich.

Tanzende Hände hast du, T¨chterchen.
Dein schmales Becken bewegt sich, wenn du an
meiner Seite flatterst,
Sanftsüchtig gegen den Wind. Die grossen glühenden
Frauen liebst du.
In deinem Lâcheln lallen Apachenlieder.

Constanza heulte das Meer deinen Oheren.
Deine Finger stechen wie Dolche klirrende Glissandos in die Luft.
Deine Zunge is roter Kopf einer Schlange,
brennender Docht einer Lampe.
Auf deinem Schatten, Cimio, purzeln die kleinen Teufel
Wie schnalzende Fische, die man vom Bottich
aufs Trockene schüttet.

Cimio [Hugo Ball] (Fr)

Ciel rouge de Bucarest à Paris:
Ton corps est tout plein d’yeux noirs.
Nous posons nos mains face à face comme de grands éventails,
Quand nous nous aimons.
Tu as l’appendicite, et ça te rend très jaune.

Des bouquets de lilas poussent dans tes oreilles?
Ta tête entière est remplie de lilas. Tu es
Ornée de Lilas.
Tes cils palpitent et battent pareils
A des ailes et papillon.
Ton nez ressemble beaucoup à une touche de piano.

Tu as des mains qui dansent, fillette.
Ton bassin étroit, quand
Tu flottes à mes côtés,
Remue à contre-vent assoiffé de douceur. Ce sont
Les grandes femmes brûlantes que tu aimes.
Dans ton sourire balbutient des chants d’apaches.

A Constanza la mer hurlait à tes oreilles.
Comme des poignards tes doigts enfoncent dans l’air des glissandos
Qui résonnent.
Ta langue est la tête route d’un serpent,
La mèche enflammée d’une lampe.
Sur ton ombre, Cimio, les petits diables font la culbute
Comme des poissons qui claquent quand on les jette
De la cuve sur le sec.

Kleine Stadt [Ernst Stadler] (All)

Die vielen kleinen Gassen,
die die langgestreckte Hauptstrasse überqueren,
Laufen alle ins Güne.
Ueberall fängt Land an.
Ueberall strömt Himmel ein und Geruch von Bäumen
und der starke Duft der Aecher.
ueberall erlischt die Stadt
in einer feuchten Herrlichkeit von Wiesen,
Und durch den grauen Ausschnitt
niedrer Dächer schwankt
Gebirge, über das die Reben klettern,
die mit hellen Stützen in die Sonne leuchten.
Darüber aber schliesst sich Kiefernwald:
der stösst
Wie eine breite dunkle Mauer an die rote Fröhlichkeit
der Sandsteinkirche.

Am Abend, wenn die Fabriken schliessen,
ist die grosse Strasse mit Menschen gefüllt.
Sie gehen langsam
oder bleiben mitten auf der Gasse stehn.
Sie sind gesehwärzt von Arbeit und Maschinenruss.
Aber ihre Augen tragen
Noch Scholle, zähe Kraft des Bodens
und das feierliche Licht der Felder.

Petite ville [Ernst Stadler] (Fr)

Les ruelles nombreuses
qui coupent l’étendue de la longue rue principale
se dirigent toutes dans la verdure.
Partout la campagne commence.
Partout le ciel afflue et al senteur des arbres
et la forte odeur des champs.
Partout la ville s’efface
dans la souveraineté moite des prairies,
Et par l’échancrure grise des toits bas
les montagnes tanguent, escaladées par les sarments
qui brillent dans le soleil de leurs supports clairs.
et la forêt de pins qui sur tout cela se referme:
contiguë
Comme une baste muraille noire
à la sérénité rouge des églises en grès.

Le soir, quand les usines ferment,
la grand’rue est bourrée de gens.
Ils marchent lentement
ou restent debout au milieu de la chaussée.
Ils sont noircis par le travail et la fumée des machines.
mais ils portent encore dans leurs yeux
La glèbe, la vigueur tenace du sol
et la lumière solennelle des champs.

Krankes Wohnen [Alfred Wolfenstein] (All)

Dieses Gehn im trüben Tunnel der Strasse…
Bleiche Fenster spielen an mir vorbei.
Oben des keinen Himmels Einerlei
Wirft in die Scheiben ein schiefes Lachen.

Trocken kreischt die hündisch liegende Strasse,
Die mein fuss in Unruh und Hass gebraucht.
Niedre Luft, von Stadtgerüchen durcharaucht,
Speit auf meine Stirn aus pfeifenden Rachen.

Gähnend endet die Strasse.
Und die zuckenden Lippen atmen ins Freie hinaus,
Wo sich warm der Tiefe Grün und goldene Hoheit umfängt…!
Doch ich werde mich wenden… dumpf gedrängt…
In der Gewalt der Häuser bin ich zu Haus.

Demeures malsaines [Alfred Wolfenstein] (Fr)

Cette marche dans le tunnel sombre de la rue…
Des fenêtres blafardes jouent à défiler devant moi.
En haut l’uniformité du ciel exigu
Jette sur les vitres un rire oblique.

Desséchée braille couchée comme un chien la rue,
Que mon pas suit dans l’inquiétude et la haine?
Un air bas, travers des odeurs de la ville,
Vomit sur mon front en des sifflements vengeurs.

Elle finit sur un bâillement, cette rue.
Et les lèvres pantelantes respirent à l’air libre,
Où le vert des profondeurs
Et leur majesté dorée s’enlacent avec chaleur!…
Mais je vais m’en retourner…avec une oppression sourde…
C’est à la merci des maisons que j’habite.

anonyme-der-kapitalismus-der-das-werkatige-volk-zur-schlachtbank-hetzte-und-entrechtete-schreit-um-weiter-entrechten-und-ausplundern-zu-konnen-nach-der-nationaversammlung

Mein Schrei [Johannes R. Becher] (All)

Die trunkenen Nächte! Die trunkenen Nächte! –
Oh meine Jugend du! Blutende du! Empor, empor und
aufstehn, oh auferstehn!
Die schlaffen Muskeln wieder strecken!
Die matten Flügel wieder spreiten!
Die müden Schwingen wieder entfalten:
der Sonne zu!
Oh wieder:
Morgenröte-Umarmungen!…
Ja empor und aufstehn! Wenn es nicht anders geht
dich aufreissen, dein wimmerndes Herz ausreissen,
dich aufreissen aus Traumdämmerungen, Abendruhen
mit der kalten, höhnischen Gelassenheit und Grausamkeit der
Starken über die Vergewaltigten…

Dann:
mit gebreiteten Armen springen ins Morgenrot,
fliegen im Strahl der Sonne über die grossen Städte hin,
über namenlose Finsternisse hin,
Donnergründe, brausende Geheimnisse hin,
höher empor über alle Not, alle Armut, alle Schmerzen hin,
höher, höher empor:
dem Aufgang zu!…
Ja:
empor und aufstehn! Empor aus
qualmigen Verbrecherhöhlen, empor aus fettigen Dirnenspelunken
mit dem roten, gedämpfen Ampellicht, mit dem geputzten Schielen
weisshaariger Kupplerinnen, all der plumpen bäuerischen,
jämmerlichen Koketterie der Fleischschau
Empor aus spielhöllen, dem stieren Blick, dem Münzengeklirr,
empor aus Zuhälterkneipen, Ställen mit Absinthgerüchen,
schmierigen Aborten, Samengestank und Eitergeträufel,
dem Geklimper all der Tamburins, Klaviers und Musikautomaten.
Empor aus Freudenhäusern, den Kneiplokalen der Homosexuellen.
Empor aus Asylen, Krankenhäusern, Zuchthäusern,
Empor aus Irrenanstalten, Pestbarachen, all den Gehegen
tobender Alkohiker,
ächzender Tuberkulöser,
demaskierter Syphilitiker…

Oh du mein Schrei: auch Schrei der Zeit!
Steht auf! Steht auf! Schlagt nieder! Stosst zu! Brecht auf!…

Mon cri [Johannes R. Becher] (Fr)

Nuits ennivrées! Nuits enivrées!…
Oh! ma jeunesse, ô toi, sanglante, ô toi! Ascension, ascension et
Insurrection, ô résurrection!
De nouveau tendre les muscles flasques!
De nouveau étendre les ailes engourdies!
De nouveau déployer l’envol fatigué
Vers le soleil!
O de nouveau
Les étreintes-aurores!
Oui ascension et résurrection! S’il n’en va pas autrement
Que tu te déchires, t’arraches ton cœur geignant,
Te déchires des crépuscules chimériques, des silences du soir
Avec la froide placidité sarcastique et la cruauté des
Forts sur les violentés.

Puis
Bras tendus bondir dans l’aurore,
Dans le rayonnement du soleil survoler les vastes villes,
Survoler les ténèbres anonymes,
Les replis tonnants, les mystères mugissants,
Plus haut l’ascension,
Sur toute misère, toute pauvreté, toutes douleurs,
Plus haut, plus haut l’ascension
Vers le levant!
Oui ascension et résurrection! Ascension pour sortir
Des cavernes enfumées des criminels, des crasseux bouges à putains
Avec leur lumière rouge tamisée, avec le biglage endimanché
Des maquerelles aux cheveux blancs, toute la balourde coquetterie
Campagnarde pitoyable des chairs à l’étal.
Pour sortir des tripots, des yeux hagards, du cliquetis de la monnaie,
Des latrines sordides, du sperme puant, du pus qui coule,
De la sonnaille de tous les tambourins, pianos et machines à musique.
Pour sortir des maisons de joie, des boîtes pour homosexuels,
Pour sortir des refuges, des hôpitaux, des bagnes.
Pour sortir des asiles de fous, des baraques à pestiférés, des réserves
De tous les alcooliques déchaînés,
Tuberculeux gémissants,
Syphilitiques démasqués…

O toi mon cri: cri aussi de ce temps!
Insurgez-vous! Insurgez-vous! Abattez! Frappez! Défoncez!!

©Livre : Lionel Richard – Expressionnistes allemands / Panorama bilingue d’une génération [Editions complexe // 2001]
©Image 1 : Alfred Zacharias [Die Verratenen / Les trahis (« Die Aktion », XI. Jahr. N° 15-16)]
©Image 2 : Anonyme [Der Kapitalismus, der das werkärtige Volk zur Schlachtbank hetzte und entrechtete, schreit, um weiter entrechten und ausplündern zu können , nach der « Nationaversammlung » (« Die Aktion » 1918, N° 45-46)]

Définition : Kala-azar

jim-skull-010

S. m. (fièvre noire ou mort noire) Syn. Fièvre doum-doum, fièvre épidémique d’Assam, maladie de Sahib. Maladie endémique, aux Indes et en Extrême-Orient et en voie d’extension dans le bassin méditerranéen, caractérisée par une fièvre irrégulière, l’augmentation de volume de la rate et du foie, une coloration plus ou moins bronzée de la peau, de l’anémie avec inversion de la formule leucocytaire, souvent des symptômes dysentériques et parfois des nodules cutanés tardifs. Elle évolue spontanément vers la mort dans un délai de 6 mois à 2 ans. Elle est due à un protozoaire Leishmania donovani (Leishman, juin 1903; Donovan, nove. 1903), qui se trouve en grande abondance dans la rate et qui est transmis de l’homme ou du chien à l’homme par le Phlebotomus argentipes.  – k.-a. infantile. Syn. anémie splénique infectieuse ou pseudo-leucémique, leishmaniose spélinique infantile, lumphadénie splénique des nourrissons, pseudo-leucémie infantile infectieuse, ponos. Cette variété, sporadique en Arménie, dans le Turkestan et dans le bassin méditerranéen, où elle a été étudiée par Ch. Nicolle (1907), est caractérisée par la fièvre désordonnée, l’intensité de l’anémie, le volume considérable de la rate et de l’abdomen et une cachexie mortelle en 6 mois environ; elle est due à Leshmania infantum, variété de L. donavie, qui serait transmise du chien à l’homme par les phlébotomes (P. perniciosus).

©Livre : Garnier et Delamare – dictionnaire des termes techniques de médecine [ Librairie Maloine, Editeur // 1972]
©Sculpture : Jim Skull
net: http://jim-skullgallery.com/