Marcel Béalu -Il y a plusieurs manières de lire les aphorismes… (Préface) [1962]

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Il y a plusieurs manières de lire les aphorismes. L’un y cherche la confirmation de ses propres pensées, l’autre, plus humble, la transcription en clair sur le papier de ce que lui-même sentait confusément. A l’opposé : celui qui espère découvrir des pensées qu’il n’a jamais eues et enrichir ainsi son propre fond ; celui encore qui n’a jamais pensé par lui-même et pour qui la lecture de maximes est comme celle des slogans publicitaires qu’on ingurgite en digérant, au cinéma, avant le vrai spectacle. Je crois que la bonne manière de lire les aphorismes serait de seulement les entendre comme on regarde une fleur, surpris par son parfum.

Quel lecteur intelligent, rétif à tant de passivité, ne protesterait en lisant, par exemple, cette première parole de Carlos Edmundo de Ory : « Si je pleure c’est parce que j’ai des larmes ». Evidemment ! s’esclaffera-t-il. L’autre lecteur, celui qui sait que le poète ne peut rien écrire qui ne soit lourd d’expérience, laissera sans protester s’inscrire en lui la phrase si simple, et la beauté, l’ambiguïté, l’originalité, tout ce que renferme cette constatation déchirante, lui apparaîtra soudainement, un jour ou l’autre (à moins qu’il n’ait jamais eu de larmes…).

L’infatuation cérébrale ne manquera pas également de s’esclaffer, plus loin, devant une autre phrase que je trouve admirable : « Le contraire des ténèbres est la Vierge Marie », l’infatuation cérébrale qui ricane devant les mots cœur et âme. Mais intelligence non plus ne veut rien dire et désespoir non plus. Rien ne veut rien dire devant le ricanement de l’intelligence destructrice qui fait les grands critiques et autres parfaits petits ratés.

Il est facile de se moquer des mots quand on les a vidés de leur contenu. Pour le sceptique ricaneur et veule le monde devient blanc sale comme la taie qui couvre les yeux. Mais celui qui accepte, le monde s’illumine jusque dans ses plus infimes détails.

La pourriture de l’esprit ce sont les mots qui ont perdu le sens, cosse de sentiments, pelure d’émotions, glane, poussières de vie, ces mots-là ne servent plus qu’à détremper de salive et de sang une réalité qui n’est que l’envers d’un décalque. C’est ce qui est dessous qui compte, la mince pellicule de vérité que chaque mot a pour mission de laisser sur la page quand le décalque du langage trop préoccupé de lui-même est enfin arraché.

L’aphorisme, tel que le pratique Carlos Edmundo de Ory, tend à souligner une vérité profonde, à demi-effacée, ou à faire naître un sentiment , une émotion oubliés. Il prétend aussi, moins souvent il est vrai, inventer ce sentiment, cette émotion, cette vérité. Qu’est-ce alors que la pensée ainsi traduite ? Eclair dans la nuit, poème idéal, écho du ciel  ou de l’enfer, parole de Dieu ? Prose incandescente en tous cas, arrachée brûlante à quelque brasier secret, prose inspirée, prose éminemment poétique.

Ce n’est pas en effet à la légère que j’employai plus haut le mot poète. C’est bien de poésie qu’il s’agit ici. On sait que le rythme et la rime étaient à l’origine des procédés mnémoniques. Pareillement la concision de ces petits écrits, qu’on les intitule Maximes, Aphorismes, Réflexions ou Pensées, aspire toujours à s’inscrire dans la mémoire, à les rendre mémorables. Il semble finalement que le poète ne cultive qu’une seule plante, une seule perle, ce diamant appelé Proverbe, qui vaincra la durée. Pour la même raison n’intéresse que le poète que ce quelque chose d’irrémédiablement raté que comporte toute réussite, que ce qu’il y a d’intangiblement préservé dans le fond de toute vie manquée.

Dans ce domaine, que le vulgaire qualifie d’insolite, de bizarre, d’étrange, alors qu’il est la seule réalité en poésie, mais réalité secrète, le poète ne doute de rien. Il affirme. Comment en serait-il autrement ? Lui seul s’entretient avec les Dieux et connait le langage des anges, lui seul sait se mouvoir dans cette dimension où les choses sont revêtues de leur véritable signification. Le poète est celui qui détient la parole. Il ne peut y avoir communication entre lui et son lecteur que si celui-ci a rejeté au préalable toute idée préconçue, abdiqué son propre savoir et fait abstraction des petites sensations de tous les jours. Quels diamants ne perdraient de leur éclat dans la sciure du camelot ! Quels bijoux de l’âme ne se terniraient au contact de sentiments de pacotille.

Il faut toujours écouter un poète comme si personne avant lui n’avait jamais parlé. Avec respect certes mais surtout avec amour. Cette approche virginale, ce retour aux innocences premières sont indispensables pour communier en poésie. Alors jailliront de la bouche de ce prophète moderne l’enthousiasme et le feu. N’e doutez pas. La seule bonne manière de lire les aphorismes est de les lire « comme paroles d’Evangiles ».

Poète et conteur espagnol, né à Cadix, et transplanté après de nombreux voyages au cœur de Paris, Carlos Edmundo de Ory pourrait être aussi bien né à Prague, comme Kafka et Rilke, ou à l’île Maurice comme Malcom de Chazal (que ces Aérolithes ne vont pas sans évoquer parfois). Il appartient à cette famille d’esprits universels pour qui ne comptent ni le lieu ni la formule, je veux dire ni le lien ni l’heure. Nous sommes certains qu’ici ou ailleurs, un jour ou l’autre, il aura la sienne. Nous ne craignons pas de reprendre à notre compte ce qu’écrivait de lui, en 1954, un grand critique espagnol, lors de la parution de son premier roman Kikiriqui-Mango : « C’est un écrivain qui porte un message, non un message du dehors mais intérieur, de cette étrange configuration mentale qui est nécessaire pour trouver au spectacle vulgaire et répété de la vie humaine de nouveaux angles de vue… »

©Texte : Marcel Béalu (texte préfaçant « Aérolithes » de Carlos Edmundo de Ory publié dans la revue littéraire RÉALITÉS SECRÈTES (#XIV) éditée par Rougerie en 1962
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Achille Chavée – Le grand cardiaque (Extrait) [1969]

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Elle hésite à se poser sur mon épaule ainsi que sur branche de son passé.

Elle hésite à se poser entre mes mains que je dispose en forme de nid de coupe rituelle

Elle choisit enfin de se blottir dans l’ombre de mon cœur, dans ma poitrine de communion dispersée aux quatre vents de l’incommunicable

C’est ainsi que je fus excommunié dans une vie antérieure, à l’époque Ming, au cours de l’une de mes réincarnations.

Et voilà que le poète Louis Scutenaire sort d’un vieux tiroir et me déclare: Achille tu as plus de souvenirs que si tu avais Milan

Je suis confus Je luis souris Je lui tends une main fraternelle

L’aube se lève

TOUR D’HORIZON

Un confetti sur un écueil
un nécromant dans un cercueil
un dromadaire portant le deuil

Un spirochète dans l’artère
un aléa dans le mystère
un autochtone sur ses terres

Une gondole sur un canal
un électron phénoménal
un cri d’oiseau qui me fait mal

Un galopin qui se mutine
un adjudant dans ses sardines
un grand amour qui se débine

Un léopard dans son manteau
un poil de cul sous les ciseaux
un évéché dans le ruisseau

Un aristo à la lanterne
un vieux grognard en sa giberne
un horoscope à la citerne

Un nom pour le calendrier
l’orage dans un encrier
la chute dans un cendrier

Un enfant nu sur une plage
une âme ratant un virage
l’éternité aux seins volages

PEUT-ETRE BIEN

Que ce soit aux frontière indécises et douloureuses
de la banlieue
ou dans le cœur meurtri d’une grande cité
j’aime les palissades tristes
que chaque fois je longe
avec une très étrange angoisse
comme si derrière ces planches de bois pauvre
s’accomplissait toujours quelque mystère

Je crois me souvenir aussi que je suis né
dans un grand terrain vague
palissadé
et c’est peut-être la raison
que de très ancienne mémoire
je me découvre en lui
ému d’être un enfant trouvé
un enfant recueilli dans la rosée
par des mains de miséricorde
par un ange égaré
dans un geste perdu du grand incontrôlable

©Texte : Achille Chavée – Le grand cardiaque [Le Daily Bul // 1969]
net: http://www.dailybulandco.be/
©Photographie : Tessa Angus
net: http://www.tessaangus.com
©Oeuvre : Polly Morgan
net: http://pollymorgan.co.uk/

Keith Jarret – Cher John (Le 22 juin 1998) (Extrait)

Traduction d’une lettre, de Keith Jarrett, envoyée à « John » en 1998 (Traduction : Romain Villet)

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Te dire comment j’en suis arrivé là? Je n’en sais rien. J’ai fait une dernière tournée de concerts en Italie*, une tournée comme les autres, je suis sorti de scène, je suis rentré chez moi et en quinze jours, j’ai perdu jusqu’à la force de me sortir du lit. Sur scène, la fatigue n’existe pas, le mal de dos n’existe pas, le passé n’existe pas, l’avenir n’existe pas, les mots n’existent pas, le dérangement n’existe pas. Si j’arrivais à y remonter, je serais sûrement guéri mais pour l’heure, j’en suis incapable. Pour un roseau dansant de mon acabit, c’est le milieu naturel. Ailleurs, je suis déraciné, je me sens comme un poisson loin de l’eau.

Quant à témoigner de ma glorieuse jeunesse, de mes faits d’arme, de mes collaborations, de mes débuts prodigieux, merci de ta sollicitude mais on a lu ça cent fois et je n’en ai aucune envie. Je ne suis pas l’un de ces vétérans grabataires qui, pour se désennuyer quand ils n’ont plus la force de combattre, racontent leur vie pour se donner le sentiment d’exister encore un peu. A quoi bon dire aux gens la marque du savon qui lavent les doigts grâce auxquels je leur fais voir la lune? Rien que je ne comprenne moins que les fans fétichistes capables de se passionner pour une telle information. De moi, in n’y a rien d’autre à connaître que ma musique.

La seule biographie du pur musicien que je suis, c’est ma discographie. Seuls comptent les enregistrements des concerts. Que cette biographie par les disques soit pleine de trous, je le sais et ça me convient très bien.Comme la bonne musique, la vie bonne est constellée de silences, de soupirs, de pauses. En voulant me détourner de ma vocation, tu presses mon tempo, tu dénatures ma mélodie intérieure et surtout tu brusques mon silence.

Tiens-le toi pour dit une bonne fois pour toutes: tu n’obtiendras de moi ni mémoires, ni réflexions, témoignage, ni livre testament. Me le demander une fois n’aurait été qu’une maladresse, insister comme tu fais, ça devient une offense. Traduire la réalité en mots, c’est admettre qu’on tient la réalité pour une langue étrangère. Les musiciens n’ont pas besoin de mots parce qu’avec la musique, ils tutoient l’essentiel et parlent la langue véritable de la réalité. Ecrire est une joie de cul-de-jatte, un plaisir d’impuissant, c’est l’activité de ceux qui, faute d’entendre les raisons du monde, deviennent de pathétiques redresseurs de tort. Les mots sont les béquilles des malades et des sourds. Les bien-portants et les bons vivants dansent. Dans les fêtes, il y a de la musique, ce n’est que dans les maisons de retraire, les hôpitaux, bref dans les mouroirs et les antichambres des cimetières qu’on a besoin de se rassurer avec des pages noircies.

Surtout, si je n’ai aucune envie de me reconvertir c’est que, n’en déplaisent à tous ceux qui paraissent presser de m’enterrer, je reste musicien avant tout. Ils n’osent pas me le dire mais même Gary et Jack ont l’air de douter de mon retour. Ils ne perdent rien pour attendre. Le temps leur donnera tort. J’en suis certain. Ce n’est même pas moi qui décide. La musique a trop besoin de moi. Elle veut si fort mes mains que parfois ça me donne des fourmis. Elle sait que je suis irremplaçable. Ce n’est même pas moi qui crois dans la musique, c’est la musique qui croit en moi, c’est la musique qui croît en moi. Elle est une rivière dont je suis le lit idéal. Or on n’a jamais vu la saison sèche durer toujours. C’est long, c’est pénible, mais je n’ai qu’à attendre. Ça tombe bien: la seule force qui me reste est celle d’être patient.

©Texte : Article paru sous le nom « Une panne de courant » dans le #57 du magazine « Jazz News » (Novembre 2016) [Romain Villet]
net: http://www.jazz-news.com/
©Photo : DR
*Keith Jarrett fait référence à sa tournée en Italie au mois d’octobre 1996. Ces concerts viennent d’être publiés sous format 4 CD

Manon Moreau – Les séquestrées de Calcutta (Extraits) [2016]

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« Si tu veux vraiment montrer ma vie aux gens tu dois rester avec moi tout le temps, même dans ma chambre » a dit Beauty, 16 ans, au photographe Souvid Datta

C’était un matin d’avril. Alors qu’il lui avait toujours opposé une fin de non-recevoir, le fixeur de Souvid Datta avait enfin accepté de l’emmener dans cette bâtisse perdue où sont détenues des filles récemment kidnappées avant d’être vendues aux bordels de Calcutta. « Je n’ai pu garder ni mon téléphone ni mon GPS. Je sais juste que nous avons roulé trois heures vers l’est à partir de Calcutta. » Le fixeur, qui appartient au gang tenant la maison, lui fait visiter les lieux. Sur le toit, une fillette enchaînée a passé la journée précédente en plein soleil par 45°C. Sa punition pour avoir tenté de s’échapper. Dans cet endroit sordide, les petites filles et les adolescentes emprisonnées crient, appellent au secours, résistent autant qu’elles le peuvent aux viols, aux tabassages, à la violence psychologique visant à les briser, et tentent de se révolter. Alors elles sont enchaînées des journées et des nuits durant, battues encore, avant d’être vendues aux bordels de Calcutta.

A Sonagachi, Souvid Datta a rencontré Beauty. Elle avait 13 ans lorsqu’elle a été livrée à son premier client. Elle a résisté, mais la maquerelle qui l’avait achetée a commencé à torturer le bébé né de son mariage forcé. Alors elle s’est résignée. vendue de bordel en bordel, puis réussissant à gagner la protection d’une maquerelle moins violente, elle a racheté sa liberté. Beauty est restée prostituée. « Après leur enlèvement, ces jeunes filles sont cassées psychologiquement. On les persuade que leurs proches les rejetteront, puisqu’elles ont été prostituées ».

©Texte : Article paru dans le #36 de la revue photographique POLKA [Manon Moreau]
net: http://www.polkamagazine.com/
©Photographie : Souvid Datta
net: http://souvid.org/

Alain Lallemand – Et dans la jungle, Dieu dansait (Extraits) [2016]

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Angela ne se redressa pas. Elle écoutait les paroles de Fulvio, questionnait, échangeait des lieux, des dates. Soudain, elle explosa en sanglots, rattrapée par une lame de chagrin qui lui ouvrait le torse et l’estomac, lui cisaillait le cerveau. Puis elle pleura à petits cris, des cris de rage lorsque la douleur devenait à nouveau insupportable. A travers les branchages, portant dans sa voix une douceur qui semblait infinie, Fulvio lui raconta à mi-voix l’histoire de leur ami commun aujourd’hui disparu. Lorsqu’ils sont murmurés, les mots espagnols chantent comme une eau de source, à laquelle s’ajoutait ce soir-là l’écho d’une fontaine de sanglots nés du torrent d’une haute montagne de peine. Quelques mots scintillaient dans cette vasque de chagrin, reconstituant derrière le rideau de larmes l’image liquide et trouble d’un homme jeune encore, beau, emprisonné à la prison central de Bogotá, puis torturé, longuement torturé.

– Mais vous êtes en paix, en Europe. Pourris de paix même. Non? Depuis quand la population belge n’a-t-elle plus pris les armes? Je ne vous parle pas des militaires de carrière, je vous parle des civils. Ceux qui, comme nous, se sont levés pour défendre leur ferme, leur village. Les derniers à s’en souvenir doivent être morts à l’heure actuelle, non? C’est celea que j’appelle « pourris de paix ». Vous ne savez même plus ce que cette paix a coûté.

– Mais tu n’as jamais eu de fille! Parce que tu n’as jamais envisagé de mettre en péril la guérilla pour avoir des enfants. Voila la vérité. Parce que la guerre dispense les types comme toi de paternité, et que cela les empêche de vieillir. Alors, ne viens pas nous vanter le charme des vies paisibles. Nous non plus, nous ne voulons pas vieillir…

– Retiens ceci, Blanco, avait dit Eduardo. Tu ne devrais jamais manger davantage à chaque repas que le volume de ton poing serré. Cela t’aidera à rester toi-même aussi serré, aussi noueux que ce point…
Théo avait observé la densité du poing que lui montrait Eduardo.
– Et pour les intellectuels, c’est une bonne leçon. Cela leur rappelle aussi qu’ils ne méritent parfois pas davantage de nourriture que la masse de leurs petits poings délicats.

C’était une nuit de poudre noire, parsemée des taches de soufre et de salpêtre des étoiles, une nuit de nouvelle lune qui ne demandait qu’à s’embrasser. L’eau glacée de la rivière entra à seaux à l’intérieur des bottes de Théo et lui inonda les chevilles, saisissant l’interstice des orteils avant de se chauffer pour ne plus former qu’un jus déplaisant dans lequel le pied se perdait.

A mesure qu’il s’habituait à la pénombre, Théo reconnut la robe brune des soeurs clarisses. Elle s’appelait Alba, comme l’aube qui se levait sur le village, mais cinq longue minutes lui furent nécessaires pour comprendre ce que ce visage avait d’exceptionnellement attrayant. En parlant aux assaillants, même à mi-voix, la religieuse semblait accompagner chacun de ses mots d’un torrent de vie sauvage que contredisait la rigueur de l’habit.

La mort s’invitait dans la discussion en images grivoises et mots d’argot, comme une pulsion de vulgarité nécessaire à l’enterrement des peurs, à l’exorcisme de l’effroi. Un peu de boue pour maquiller le péché. Les mots sordides glissaient au-dessus de Théo et, sur le moment, il crut qu’il ne les retiendrait pas, au pire qu’il s’en rappellerait comme d’une curiosité sémantique. Mais ces mots étaient un crachat au ciel, toute la noblesse de l’homme et des ces combats en était profanée. La perception de qu’avait Théo d’un corps sans vie en fut à jamais dégradée.

Sa révolte s’estompait que pour laisser monter une douleur complexe et infinie, un long enfer de désespérance intérieure où il s’enfonça comme les autres sans possibilité de retour, sans larmes ni cris, saoul de douleur mais avec la froide détermination d’une mère prête à donner la vie et qui sait qu’il est trop tard, bien trop tard pour reporter l’épreuve engagée par le corps. L’esprit se déconnecte alors pour éviter qu’une rage inutile vienne s’ajouter aux supplices du corps.

Nous prendrions tous le temps qu’il faut pour être heureux. Mais je ne veux pas de ton Europe. Trop grise, trop triste pour moi. Je pourrais me faire à la pluie, au confort scandaleux, aux complexités de votre vie et même aux séries télés scandinaves, mais pas à la morosité permanente, à l’absence de sourires. L’Europe est gavée de luxe et, sous le coup de l’indigestion, elle tire la gueule. Votre seul problème est que vous ne croyez plus dans le futur.

©Livre : Alain Lallemand – Et dans la jungle, Dieu dansait [Editions Luce Wilquin // 2016]
©Image : Keisuke Yamamoto

Bernard Legros – La Boétie XXIe siècle (Extrait)

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LE RÔLE DES TYRANNEAUX, COURROIE DE TRANSMISSION DU TYRAN

Un autre aspect mis en évidence par la Boétie joue toujours pleinement: dans la bureaucratie moderne, le tyran a su multiplier les niveaux hiérarchiques comme jamais auparavant, au point de les rendre très peu lisibles. Entre l’actionnaire et l’esclave salarié, le nombre de « responsables » qui exécutent des ordres en cascade est élevé. Idem dans les administrations. Ainsi à la SNCB, pas moins de 17 niveaux hiérarchiques séparent le cheminot de base du CEO, sans compter les interventions/intrusions de multiples consultants qui compliquent encore les choses. J’avais bien remarqué, dans un de mes emplois précédents, qu’un nombre certain de salariés aiment se retrouver quelque part dans l’organigramme où ils peuvent à la fois commander et être commandés. En psychiatrie de comptoir, cela s’appelle du sado-masochisme. A nouveau, la Boétie l’avait repéré : « […]ces perdus et abandonnés de Dieu et des hommes sont contents d’endurer le mal pour en faire, non pas à celui qui leur en fait mais à ceux qui endurent comme eux, et qui n’en peuvent mais. » Il appelait ces intermédiaires les « tyranneaux », qui, en s’identifiant au tyran, sont indispensables au maintien de son pouvoir. Dans la recherche du pouvoir se trouverait la vrai motivation à travailler, une étude datant d’une quinzaine d’années ayant montré que les salariés belges convoitaient les responsabilités avant une rémunération confortable. Le plaisir de décider est encore plus fort que celui de gagner de l’argent. Des technoptimistes comme Nicholas Negroponte, Michel Puech, Bernard Stiegler, Toni Negri ou Jean Zin feront remarquer qu’Internet bouleverse la donne, puisque les individus sont mis en réseaus dans une horizontalité égalitaire. De là à prophetiser la fin de la domination…Effectivement, il y a là un paradoxe, car remarquons à notre tour que la connectivité généralisée n’a pas encore relégué les tyranneaux aux aoubliettes; au contraire, il paraissent encore avoir de beaux jours devant eux, notamment dans le milieu du travail où le harcèlement moral et sexuel se porte bien, diable merci!

J’FAIS C’QUE J’VEUX…MAIS DANS LA SERVITUDE VOLONTAIRE

La servitude volontaire se reconnaît aussi dans l’individualisme contemporain, où les agents se laissent assujettir moralement et politiquement, et son incapables de renoncer à l’immédiateté de la jouissance présent en vue d’un bien supérieur, la liberté. Le DSV nous exhorte à la désirer, puis à la conquérir en ne craignant ni le danger ni la peine. Pour nous aider à enfin « vivre franc », La Boétie nous donne sa recette: cesser de soutenir le tyran, et le voilà qui s’écroule. Aujourd’hui, c’est par leurs représentations illusoires et leurs désirs projectifs que les masses (« le gros populas », écrit-il) renforcent le pourvoir et donc leur servitude, plus encore que par leur travail et leur consommation, instances en voie de raréfaction. En les changeant, elles auraient d’abord l’impression de se mettre dans l’inconfort, alors quelles ne risquent qu’une chose; se libérer immédiatement. Mais rien n’est gagné, prévient La Boétie, car « […]les gens asservis[…] perdent aussi en toutes autres choses la vivacité, et ont le cœur bas et mol et incapables de toutes choses grandes.« . Quatre siècles plus tard, Orwell avait pressenti le danger: « Il se pourrait tout autant que l’on parvienne à créer une race d’homme n’aspirant pas à la liberté, comme on pourrait créer une race de vaches sans cornes. » En 2016, alors que l’exigence de « sécurité » l’emporte sur le désir de liberté, nous sommes plus proches que jamais de cette sombre prédiction. se débarrasser de la servitude volontaire, soit lutter contre nous-mêmes, est une affaire de symbolique; se débarrasser de la servitude volontaire, soit lutter contre nos adversaires de classe, est une entreprise politique. Soyons pragmatiques et commençons donc par le plus facile, le symbolique, qui néanmoins passe par des micro-actions concrètes. Par exemple, ignorer la publicité d’une compagnie aérienne à bas coût nous incitant à aller déguster une pizza à Naples, en aller-retour la même journée, et préférer se rendre à une réunion militante; dédaigner les ascenseurs et prendre l’escalier; fuir la ville au moment des soldes, ou encore cesser d’exhiber en permanence son smartphone en public (quand on en possède un) pour refuser d’abonder dans le consensus mou de la connectivité-source-de-bonheur-pour-tous. Ces micro-actions rendent le monde plus habitable et redonnent de la dignité à ceux qui les portent (en opérant aussi chez eux une soustraction de jouissance). Le philosophe Michel Puech le résume par cette belle formule: « Tu dois faire ce qui dépend de toi, sans prendre prétexte de ce qui ne dépend pas de toi pour t’en dispenser, fournissant ainsi aux autres le même prétexte. »

©Article : Bernard Legros : La Boétie XXIe Siècle [ http://www.kairospresse.be/ ]
©Image : Amina Bouajila
net: http://www.aminabouajila.com/

Introduction (1)

(Extrait tiré de l’introduction du livre « Le miroir de l’âme » de Georg Christoph Lichtenberg)

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Chaque siècle à ses œuvres clés. Ces œuvres sont des clés parce qu’elles ouvrent en nous l’héritage de sentiments et de pensées qui nous font les débiteurs de l’histoire et les prophètes de l’avenir ; elles nous rendent avant tout attentifs à nos voix intérieures ; les œuvres clés ne font donc rien de plus que nous enrichir de nous-mêmes ; elles mettent devant nos yeux ces sentiments que souvent on cache dans son cœur comme sous une pierre, par crainte de les garer ou pour mieux en retrouver les voies.

Chaque siècle a ses œuvres clés. L’écrivain est aussi celui qui sait briser le sceau qui impose le silence à la sensibilité et aux affections humaines, ses écrits sont autant de lettres de cachet qui nous forcent à détacher notre âme de l’indifférence et du bavardage. Au bout de l’œuvre clé, il y a la liberté ; au bout des autres, il y a une montagne faite d’articles et de colloques. L’œuvre clé libère l’homme en nous ; les autres œuvres affranchissent tous ces professeurs qui nous habitent, ceux qui s’intéressent davantage à la déclinaison de lacrimae rerum qu’aux larmes dont le monde est comptoir.

Chaque siècle a ses œuvres clés. Il y a plus de mauvais lecteurs qu’il n’y a de mauvais livres, car le livre exécrable est stérile, il n’engendre rien, mais le mauvais lecteur, lui, propage sa peste dans les journaux, à la télévision, dans les institutions d’enseignement, bref partout où le savoir doit être instantané et pratique.  Le reste ne l’intéresse pas ; le reste n’est que de la littérature. Son esprit ne s’appuie pas sur les œuvres clés, mais sur des  extraits de lectures faites à l’improviste, si bien qu’on peut dire que l’âme du mauvais lecteur est un florilège d’évanescences : elle ne reflète rien que de passager, elle est un miroir d’ombres et de profils d’auteurs multiples qui s’y dépêchent et s’y confondent, formant je ne sais quelle nuit pour l’esprit. L’œuvre clé, elle, est une lumière, mais aussi un ordre : l’œuvre clé, c’est le miroir de l’âme.

©Livre : Georg Christoph Lichtenberg – Le miroir de l’âme [ Domaine romantique – José Corti // 2012 – 3ème édition]
©Image : Giuseppe Arcimboldo [The librarian]

Philippe Jones -D’encre et d’horizon (Extraits)

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Ecrire ou faux semblant
seul importe le trait

Et le sable des mers
oublieuses
reluit entre les rails
qui voyagent.

Tout s’éveille et fait don si le regard souscrit.

Le monde s’est cloîtré dans ses conflits d’orgeuil..

Sous le possible et l’incertain
l’un rejoint l’autre et rejaillit.

Il faut aimer debout et se donner au vent.

Les fossiles du faire
ou de l’inachevé
pèsent de même fin.

L’ambulance du fou
jouant le sens.

Une eau vive informe l’image
un caillou sonne un ton s’éclaire.

Tout glisse entre deux portes
la dérisoire et l’inutile.

On vient on va on meurt
dans un sas aux départs.

On construit le désir où le plaisir s’accorde.

Tout plan guide l’esprit vers son imaginaire.

Notre ombre se retrouve
dans l’axe des portiques.

A force de bâtir
la foi se greffe à l’habitude.

Le vin est fraternel
la vigne a ri dans sa chaleur.

Debout elle était nue au soir
lorsque le train venait
à tout niveau de ses fenêtres.

Dans les nocturnes d’un musée
sonnent tant de méduses
que les coraux ceux qui furent.

Le temps ne compte plus la seconde égarée.

La dérive a le songe en poupe.

Les pages de la nuit
se retournaient en vain
un sommeil les déserte.

Un nuage au couchant ouvre ses cuisses d’or.

On veut moudre chacun sous la meule de tous.

La femme est paysage où s’enflamme la peau.

Si soudain découverts
tout fuit
en instants d’apparence.

Cellule d’un possible
arrête d’avenir
et jachère de phrases
tout est pouvoir.

Décrire la poitrine
qu’une enfant se découvre
là où déjà le sable
retient l’ombre des vagues

où se trace déjà
marée venant
les ourlets de son corps

©Livre : Philippe Jones – D’encre et d’horizon Poèmes 1981-1987 [Editions de la différence // 1989]
©Image : Maurice Henry [La danse du dormeur]

Manifeste Gynepunk (Extrait) [Traduit de l’espagnol par Marta Luceno Moreno]

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Je ne veux pas être forcée de rentrer dans leurs temples hygiénistes, dans leurs prisons corporelles voilées, dans leurs usines d’homologation et standardisation corporelle, avec leurs limites et leurs paramètres du « malade ». Je veux une hérésie glandulaire, des sabbats gynepunks, des potions abortives DIY, des sages-femmes gangsters, des avortements de paillettes, du placenta renversé dans tous les coins, hacker les techniques d’analyse, des sessions d’infirmerie hi-tech, des blouses noires à carreaux…Devenir nos propres donneuses de sang et l’extraire pour le lancer, comme une rivière volcanique furieuse de notre haine, dans la porte de ce putain de parlement répugnant! Gynepunk est un geste extrême de précision, déterminé et certain, pour se défaire de la dépendance excessive des structures stagnantes de « la santé » étatique et hégémonique.

©Cette traduction est parue dans le numéro 229  du magazine liégeois C4 et qui a pour théme « Sorcières »
net: http://www.c4magazine.org/
net: https://gynepunk.hotglue.me/

François Cérésa – Poupe (Extraits) [2016]

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Mon père en prince Salina, version Lampedusa. Le comte Cérésa? Pourquoi pas. Je m’en tamponne. Mais mon père, aristocrate et prolo, superbe et impulsif, étranger à la vulgarité, était un lion, un tigre, un guépard, tendre et dément, émerveillé de rien, aux mille expressions argotiques. Avec lui, ça tourbillonnait. Il maniait la truelle comme d’Artagnan maniait la rapière. Je l’ai vu couché sur un nœud de poutres d’une charpente, agile et précis, enduire l’intérieur du cul pointu d’une tour. Il aurait pu être Meilleur Ouvrier de France. D’Artagnan est devenu Athos en vieillissant. Solaire et nostalgique. Large et téméraire. Seul et magnanime.

Je te vois, papa. Ce qui comptait pour toi était d’apparaître à mes yeux non pas comme ces pères « copains » avec leur fils, adeptes du prêt-à-penser et farcis de démagogie, mais plutôt tel un héros antique face à son destin, tel que tu étais et que tu souhaitais que je fusse, c’est-à-dire juste, fort, tolérant, travailleur, le cœur gros comme ça. Tu m’as rêvé ainsi et j’en rêve encore. Achille sans talon, Ulysse sans Odyssée, Hector sans Pâris. La passe de Troie. Une Iliade sans faille.

Tout est sur la photo. Signée Martine, une fidèle d’Antibes, épouse d’Olivier Cambé, qui écrira plus tard un livre sur la Chine avec Jules Roy. Je l’ai affichée à Mailly, juste avant ma chambre. Maousse. Un mètre cinquante sur deux. Il s’en dégage un parfum de Gatsby. Sauf que les acteurs immobiles de ce bromure n’avaient pas un flèche. Ils sont attablés en chemise blanche, immortels et divins, en contre-plongée. Au premier plan, on reconnaît le Maciste  d’Antibes, sa femme Mercédès, qui jouait du violon sur les remparts, le potier de Vallauris, le dentiste FFI, la jolie Marie-Claire, Philippe Cambé, qui fut déporté à Buchenwald, la belle Yannick, épouse de Dominique, au second plan, on aperçoit une blonde aux seins lourds, sosie d’Elke Sommer; Dominique Cambé, juvénile et anguleux, toujours un peu absent; Marie-Lys, la femme du dentiste, la tête penchée, en admiration devant le potier de Valluris; ma mère, fine et légère, avec ses lunettes noires et son sourire de perles; mon père qui lève son verre.
Tous morts.

Poupe m’a souvent reproché de changer d’avis comme de chemise. Quand je lui répondais que changer d’avis comme de chemise est la condition même d’un avis propre et bien repassé, il riait.

Mon père. Ce mot si beau. Lorsque je te croisait tôt le matin et tard le soir, je me demandais qui était cet inconnu si proche. Ta peine, ton chagrin, ta détresse, les ai-je sentis, perçus un tant soit peu? L’enfance est égoïste. On la préserve pour qu’elle devienne cruelle.

A l’instar des hussards, comme le magnifique général Dumas, père d’Alexandre, tu prônais une façon de se tenir droit, d’aller jusqu’au bout de son destin, de mépriser les compromissions, de rire de ses illusions, de s’inventer une cause à sa mesure et de la défendre, quitte à y passer. Plus qu’une morale : une attitude.

©Livre : François Cérésa – Poupe [Editions du Rocher // 2016]
©Image : Francis Montillaud [Hommage à François Simard, sérigraphie, 17’’x 12’’, support monté, bois, 2003]
net: http://www.francismontillaud.com/

William Lauret : Les contes défaits (Extrait) [2008]

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Et mon cul!

Provoquer le destin,
La conscience au panier,
juste pour vibrer, juste pourrir,
Juste pour s’éclater,
Et mon cul!

Cracher sur le passé,
Pour biaiser, pour grimper
Des mamelons de trahisons,
Des fougasses aux lardons,
On s’permet d’en jouir, on s’permet d’en rire,
Et mon cul!

Faire le point,
Fourrer jusqu’au petit matin,
Bourrer chacun de son coté,
Pour casser le train train,
Reculer pour mieux sauter…

Peu importe la stratégie,
Même si l’or gît,
Je n’crois pas du tout
Aux retrouvailles après coup,
Aux nouveaux champs de tirs…

On habite, on cohabite,
On n’sait plus où on habite,
On se sépare on se répare,
Juste pourrir, jus pour voir…
Et mon cul.

©William Lauret – Les contes défaits [Autoproduction // 2008]

Maurice Piron – Poètes wallons d’aujourd’hui (Extraits)

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JEAN GUILLAUME – Trop Taurd! // Trop Tard!
Dialecte Namurois

Trop Taurd!

Lai là tès lîves, va, m’fi.
As’ dandjî d’leû creûjète po comprinde lès
mouchons?

Vos-èstoz fwârts, vos-oûtes, avou vosse syince,
Fieûs d’rinkinkin!
Dji vos l’lai, pwârteûs d’bèrikes!

C’est ti-z-oûtes qui ma fait djoker,
Vos-avzos stî l’astantche qui l’ri va moru conte.

Ca fait qu’ dj’a lî branmint dès lives,
Mins dj’a rovî l’coleûr do pwin…
Dji n’sé pus frum’jî, ièsse apougnî pau vint,
Et lès brâvès bièsses mi r’wait’nu d’crèsse.

Mins dji n’so nin on r’nonçeu, on r’noyeû!
Dji vos f’rè ram’chi tortos avou mi scorîye!

Apwârtez-m’ dès éfants èt dès frûts à brèssîyes.

Dj’estéve fait po crèche à l’ivinvole come on cruwau,
Et v’m’avoz r’sèré è l’gayole.

Trop tard!

Laisse là tes livres, allons.
As-tu besoin de grimoire pour comprendre les
oiseaux?

Vous êtes forts, vous autres, avec votre science,
tas de pédant!
Je vous la laisse, porteurs de lunettes!

C’est vous qui m’avez arrêté,
vous avez été le barrage où vient mourir l’eau vive.

Eh oui! J’ai lu beaucoup de livres,
mais j’ai oublié la couleur du pain…
Je ne sais plus frémir, être empoigné par le vent,
et les bonnes bêtes me regardent de travers.

Mais je ne suis pas un renégat, un traître!
Je vous ferai tous filer sous mon fouet!

Qu’on m’apporte des enfants et des fruits par brassés.

J’étais fait pour grandir à l’aventure comme une herbe folle,
et vous m’avez enfermé dans la cage.

WILLY FÉLIX – Lès djins // Les gens
Dialecte namurois de la Basse-Sambre

Lès djins

Lès djins, lès brâvès djins
Qui t’wès l’dîmègne à mèsse ponre in franc
din l’chirlike
Po s’mostrer calotins au gros maisse dèl fabrique;

Lès djins, lès brâvès djins
Qui choût’nu sins-ètinde, qui n’caus’nu qu’po-y-èse
fèles,
Sèrés come in deur pougn à tot ç’ qui n’est nin tèls;

Lès djins, lès brâvès djins
Qui s’ cass’rén’lès pénas po noûri leû pèkèye
Mins qui scrot’nu l’payîye jusqu’à l’dérène kékéye;

Lrès djins, lès brâvès djins
Qu’ègayol’nu leûs fèyes dins l’boûsse dès vîs qu’èls-ont
Et qu’ pourisiat’nu l’ mèskène po fé bêyî l’soçon;

Lès djins, lès brâvès djins,
Tos lès couyèt-modus qu’ont peû d’viker au djoùu
Mins qui l’ niût rassonr’rè po drénsî leûs mwês coûps;

Lès djins, lès brâvès djins
Qui s’ camoch’nu dins lès quate meurs di leû cassine
Po disclitchî l’morant d’leû consyince èt d’leû
chine;

Lès djins, lès brâvès djins…

Les gens

Les gens, les braves gens
que tu vois le dimanche, à la messe, pondre un franc
à la quête
pour se montrer dévots au gros patron de l’usine;

Les gens, les braves gens
qui écoutent sans entendre, qui ne arlent que pour
mordre,
fermés comme un poing dur à tout ce qui n’est pas eux;

Les gens, les braves gens
qui se couperaient en quatre pour nourrir leur nichée,
mais qui raclent les jusqu’au dernier morceau;

Les gens, les braves gens
qui enferment leurs filles dnas le sac des vieux riches
et qui s’envoient la bonne pour épater le copain;

Les gens, les braves gens
tous les couillons-trouillards qui craignent la lumière,
mais qu’assemble la nuit pour tramer leurs cabales;

Les gens, les braves gens
qui s’abritent entre les murs de leur baraque,
pour déverser la crève de leur conscience et de leur
carcasse;

Les gens, les braves gens…

EMILE LEMPEREUR
Dialecte carolorégien
(Spîtes d’âmes: Visâdje 1934 // Éclats d’âmes: Visage 1934, Châtelet, Dandoy, 1935)

Dji sère lès-uch lès fègnèsses
Pour gné qui l’ gnût broke dins l’ maujo;
On s’ rafurléye dilé l’ culot,
Chaquin pou swè, come dès couvrèsses.

Maugré qu’on fuche deûs d’ lé l’ tukwé,
On n’ s’afranchit né d’ène divise.
Lès coeûrs si bîl’nu dins l’ wachis’,
Lès coeûrs mérseûs, lès coeûrs scavès.

Lès-âmes, pus lédes ou pus pèzantes,
Avou lès côrps s’ lèy’nu baler…
Dji sin su m’ pia djômyi l’ passé,
Come ène pougnîye di cindes brûlantes.

Je ferme les portes et les fenêtres,
de peur que la nuit n’entre dans la maison;
on se replie au coin du feu,
chacun pour soi, comme des couveuses.

Bien qu’on soit deux près du foyer,
on ne hasarde aucune paroles;
les cœurs s’abîment dans la vase,
cœurs solitaires, cœurs écorchés.

Les âmes, plus viles ou plus lourdes,
avec les corps vont s’affaissant…
Sur ma peau, le passé s’attarde
comme une poignée de cendres brûlantes.

GEORGES SMAL
Dialecte du Condroz namurois
(Vint d’ chwache // Vent du nord , Namur, Editions des Cahiers wallons, 1953)

Dji baloujeu mièrnu po rapauji mès fives
Èt dji strimeu lès nwârs pazias blancs d’ nîve.

Èt volà padrî mi dj’oyeu montè doûç’mint
One tchanson qué lès vikants n’ conuchint nin.

A Chaque pas qui dji fyeu, lès vwès astint pus fèles.
Li nîve tchèyeut todi, pus blanke, pus bèle.

Èt dji sondjeu qu’ mès-ascaujîyes astint trop nwâres
Po fè rawyi lès vikants qu’astint mwârts.

J’errais seul pour apaiser ma fièvre
et j’étrennais les sombres chemins blancs de neige.

Et voilà qu’à ma suite j’entendis doucement monter
un chant qui était inconnu des vivants.

À chacun de mes pas, les voix étaient plus dures.
La neige tombait toujours, plus blanche, plus belle.

Et je songeais que mes foulées étaient trop noires
pour réveiller les vivants qui étaient morts.

©Livre : Maurice Piron – Poètes wallons d’aujourd’hui [Editions Labor – Espace Nord Références // 2005]
©Image : Serge Poliart