Alain Lallemand – Et dans la jungle, Dieu dansait (Extraits) [2016]

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Angela ne se redressa pas. Elle écoutait les paroles de Fulvio, questionnait, échangeait des lieux, des dates. Soudain, elle explosa en sanglots, rattrapée par une lame de chagrin qui lui ouvrait le torse et l’estomac, lui cisaillait le cerveau. Puis elle pleura à petits cris, des cris de rage lorsque la douleur devenait à nouveau insupportable. A travers les branchages, portant dans sa voix une douceur qui semblait infinie, Fulvio lui raconta à mi-voix l’histoire de leur ami commun aujourd’hui disparu. Lorsqu’ils sont murmurés, les mots espagnols chantent comme une eau de source, à laquelle s’ajoutait ce soir-là l’écho d’une fontaine de sanglots nés du torrent d’une haute montagne de peine. Quelques mots scintillaient dans cette vasque de chagrin, reconstituant derrière le rideau de larmes l’image liquide et trouble d’un homme jeune encore, beau, emprisonné à la prison central de Bogotá, puis torturé, longuement torturé.

– Mais vous êtes en paix, en Europe. Pourris de paix même. Non? Depuis quand la population belge n’a-t-elle plus pris les armes? Je ne vous parle pas des militaires de carrière, je vous parle des civils. Ceux qui, comme nous, se sont levés pour défendre leur ferme, leur village. Les derniers à s’en souvenir doivent être morts à l’heure actuelle, non? C’est celea que j’appelle « pourris de paix ». Vous ne savez même plus ce que cette paix a coûté.

– Mais tu n’as jamais eu de fille! Parce que tu n’as jamais envisagé de mettre en péril la guérilla pour avoir des enfants. Voila la vérité. Parce que la guerre dispense les types comme toi de paternité, et que cela les empêche de vieillir. Alors, ne viens pas nous vanter le charme des vies paisibles. Nous non plus, nous ne voulons pas vieillir…

– Retiens ceci, Blanco, avait dit Eduardo. Tu ne devrais jamais manger davantage à chaque repas que le volume de ton poing serré. Cela t’aidera à rester toi-même aussi serré, aussi noueux que ce point…
Théo avait observé la densité du poing que lui montrait Eduardo.
– Et pour les intellectuels, c’est une bonne leçon. Cela leur rappelle aussi qu’ils ne méritent parfois pas davantage de nourriture que la masse de leurs petits poings délicats.

C’était une nuit de poudre noire, parsemée des taches de soufre et de salpêtre des étoiles, une nuit de nouvelle lune qui ne demandait qu’à s’embrasser. L’eau glacée de la rivière entra à seaux à l’intérieur des bottes de Théo et lui inonda les chevilles, saisissant l’interstice des orteils avant de se chauffer pour ne plus former qu’un jus déplaisant dans lequel le pied se perdait.

A mesure qu’il s’habituait à la pénombre, Théo reconnut la robe brune des soeurs clarisses. Elle s’appelait Alba, comme l’aube qui se levait sur le village, mais cinq longue minutes lui furent nécessaires pour comprendre ce que ce visage avait d’exceptionnellement attrayant. En parlant aux assaillants, même à mi-voix, la religieuse semblait accompagner chacun de ses mots d’un torrent de vie sauvage que contredisait la rigueur de l’habit.

La mort s’invitait dans la discussion en images grivoises et mots d’argot, comme une pulsion de vulgarité nécessaire à l’enterrement des peurs, à l’exorcisme de l’effroi. Un peu de boue pour maquiller le péché. Les mots sordides glissaient au-dessus de Théo et, sur le moment, il crut qu’il ne les retiendrait pas, au pire qu’il s’en rappellerait comme d’une curiosité sémantique. Mais ces mots étaient un crachat au ciel, toute la noblesse de l’homme et des ces combats en était profanée. La perception de qu’avait Théo d’un corps sans vie en fut à jamais dégradée.

Sa révolte s’estompait que pour laisser monter une douleur complexe et infinie, un long enfer de désespérance intérieure où il s’enfonça comme les autres sans possibilité de retour, sans larmes ni cris, saoul de douleur mais avec la froide détermination d’une mère prête à donner la vie et qui sait qu’il est trop tard, bien trop tard pour reporter l’épreuve engagée par le corps. L’esprit se déconnecte alors pour éviter qu’une rage inutile vienne s’ajouter aux supplices du corps.

Nous prendrions tous le temps qu’il faut pour être heureux. Mais je ne veux pas de ton Europe. Trop grise, trop triste pour moi. Je pourrais me faire à la pluie, au confort scandaleux, aux complexités de votre vie et même aux séries télés scandinaves, mais pas à la morosité permanente, à l’absence de sourires. L’Europe est gavée de luxe et, sous le coup de l’indigestion, elle tire la gueule. Votre seul problème est que vous ne croyez plus dans le futur.

©Livre : Alain Lallemand – Et dans la jungle, Dieu dansait [Editions Luce Wilquin // 2016]
©Image : Keisuke Yamamoto
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