Marcel Béalu -Il y a plusieurs manières de lire les aphorismes… (Préface) [1962]

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Il y a plusieurs manières de lire les aphorismes. L’un y cherche la confirmation de ses propres pensées, l’autre, plus humble, la transcription en clair sur le papier de ce que lui-même sentait confusément. A l’opposé : celui qui espère découvrir des pensées qu’il n’a jamais eues et enrichir ainsi son propre fond ; celui encore qui n’a jamais pensé par lui-même et pour qui la lecture de maximes est comme celle des slogans publicitaires qu’on ingurgite en digérant, au cinéma, avant le vrai spectacle. Je crois que la bonne manière de lire les aphorismes serait de seulement les entendre comme on regarde une fleur, surpris par son parfum.

Quel lecteur intelligent, rétif à tant de passivité, ne protesterait en lisant, par exemple, cette première parole de Carlos Edmundo de Ory : « Si je pleure c’est parce que j’ai des larmes ». Evidemment ! s’esclaffera-t-il. L’autre lecteur, celui qui sait que le poète ne peut rien écrire qui ne soit lourd d’expérience, laissera sans protester s’inscrire en lui la phrase si simple, et la beauté, l’ambiguïté, l’originalité, tout ce que renferme cette constatation déchirante, lui apparaîtra soudainement, un jour ou l’autre (à moins qu’il n’ait jamais eu de larmes…).

L’infatuation cérébrale ne manquera pas également de s’esclaffer, plus loin, devant une autre phrase que je trouve admirable : « Le contraire des ténèbres est la Vierge Marie », l’infatuation cérébrale qui ricane devant les mots cœur et âme. Mais intelligence non plus ne veut rien dire et désespoir non plus. Rien ne veut rien dire devant le ricanement de l’intelligence destructrice qui fait les grands critiques et autres parfaits petits ratés.

Il est facile de se moquer des mots quand on les a vidés de leur contenu. Pour le sceptique ricaneur et veule le monde devient blanc sale comme la taie qui couvre les yeux. Mais celui qui accepte, le monde s’illumine jusque dans ses plus infimes détails.

La pourriture de l’esprit ce sont les mots qui ont perdu le sens, cosse de sentiments, pelure d’émotions, glane, poussières de vie, ces mots-là ne servent plus qu’à détremper de salive et de sang une réalité qui n’est que l’envers d’un décalque. C’est ce qui est dessous qui compte, la mince pellicule de vérité que chaque mot a pour mission de laisser sur la page quand le décalque du langage trop préoccupé de lui-même est enfin arraché.

L’aphorisme, tel que le pratique Carlos Edmundo de Ory, tend à souligner une vérité profonde, à demi-effacée, ou à faire naître un sentiment , une émotion oubliés. Il prétend aussi, moins souvent il est vrai, inventer ce sentiment, cette émotion, cette vérité. Qu’est-ce alors que la pensée ainsi traduite ? Eclair dans la nuit, poème idéal, écho du ciel  ou de l’enfer, parole de Dieu ? Prose incandescente en tous cas, arrachée brûlante à quelque brasier secret, prose inspirée, prose éminemment poétique.

Ce n’est pas en effet à la légère que j’employai plus haut le mot poète. C’est bien de poésie qu’il s’agit ici. On sait que le rythme et la rime étaient à l’origine des procédés mnémoniques. Pareillement la concision de ces petits écrits, qu’on les intitule Maximes, Aphorismes, Réflexions ou Pensées, aspire toujours à s’inscrire dans la mémoire, à les rendre mémorables. Il semble finalement que le poète ne cultive qu’une seule plante, une seule perle, ce diamant appelé Proverbe, qui vaincra la durée. Pour la même raison n’intéresse que le poète que ce quelque chose d’irrémédiablement raté que comporte toute réussite, que ce qu’il y a d’intangiblement préservé dans le fond de toute vie manquée.

Dans ce domaine, que le vulgaire qualifie d’insolite, de bizarre, d’étrange, alors qu’il est la seule réalité en poésie, mais réalité secrète, le poète ne doute de rien. Il affirme. Comment en serait-il autrement ? Lui seul s’entretient avec les Dieux et connait le langage des anges, lui seul sait se mouvoir dans cette dimension où les choses sont revêtues de leur véritable signification. Le poète est celui qui détient la parole. Il ne peut y avoir communication entre lui et son lecteur que si celui-ci a rejeté au préalable toute idée préconçue, abdiqué son propre savoir et fait abstraction des petites sensations de tous les jours. Quels diamants ne perdraient de leur éclat dans la sciure du camelot ! Quels bijoux de l’âme ne se terniraient au contact de sentiments de pacotille.

Il faut toujours écouter un poète comme si personne avant lui n’avait jamais parlé. Avec respect certes mais surtout avec amour. Cette approche virginale, ce retour aux innocences premières sont indispensables pour communier en poésie. Alors jailliront de la bouche de ce prophète moderne l’enthousiasme et le feu. N’e doutez pas. La seule bonne manière de lire les aphorismes est de les lire « comme paroles d’Evangiles ».

Poète et conteur espagnol, né à Cadix, et transplanté après de nombreux voyages au cœur de Paris, Carlos Edmundo de Ory pourrait être aussi bien né à Prague, comme Kafka et Rilke, ou à l’île Maurice comme Malcom de Chazal (que ces Aérolithes ne vont pas sans évoquer parfois). Il appartient à cette famille d’esprits universels pour qui ne comptent ni le lieu ni la formule, je veux dire ni le lien ni l’heure. Nous sommes certains qu’ici ou ailleurs, un jour ou l’autre, il aura la sienne. Nous ne craignons pas de reprendre à notre compte ce qu’écrivait de lui, en 1954, un grand critique espagnol, lors de la parution de son premier roman Kikiriqui-Mango : « C’est un écrivain qui porte un message, non un message du dehors mais intérieur, de cette étrange configuration mentale qui est nécessaire pour trouver au spectacle vulgaire et répété de la vie humaine de nouveaux angles de vue… »

©Texte : Marcel Béalu (texte préfaçant « Aérolithes » de Carlos Edmundo de Ory publié dans la revue littéraire RÉALITÉS SECRÈTES (#XIV) éditée par Rougerie en 1962
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