Jacques A. Bertrand – Les autres, c’est toujours rien que des sales types (Extrait) [2012]

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LE JARGONAUTE

Le Jargonaute, qui navigue en jargon, est un sale type. Et un drôle d’oiseau. Car le jargon remonte au gargun (douzième siècle), qui désignait la production vocale de la gent ailée. Le Jargonaute gazouille, jase, pépie, et finit par se vautrer dans le verbiage, comme le pigeon urbain dans le caniveau. C’est le roi du charabia, l’empereur du galimatias, le grand vizir du sabir, le parangon du baragouin, bref: le prince du phonème au Larousse aboli.
Son chien, un mâtin, aboie en serbo-croate mâtiné de persan.

Le Jargonaute jargonne, comme le jars. Il épouse une oie blanche qui le croit sur parole.
Trouvant l’univers trop simple, le Jargonaute s’emploie à le compliquer. Il se lance dans de longues périphrases, échafaude des problèmes insolubles. De toute façon, le Jargonaute ne résout rien: il solutionne.

Il se complaît exagérément dans la préface -en principe destinée à faciliter l’accès d’une oeuvre ou d’un auteur. Le lecteur consciencieux la lit jusqu’au bout. Après quoi il renonce parfois à lire le reste.
La préface de mon édition des « frères Karamozov », par exemple, fait une trentaine de pages. vers la fin, le préfacier m’avertit: « Il est de notoriété publique que Fédor Dostoïevski écrivait mal ». Ah bon? Je décide donc de me rabattre sur la « Comédie humaine », le cousin Pons, la cousine Berte… La préface fait quarante pages. Et là encore, heureusement, le préfacier me prévient aimablement : « Honoré de Balzac écrivait mal ». Devrais-je recourir aux écrivains contemporains non préfacés? Mais écrivent-ils si bien que ça? Et, parfois, ce n’est pas le préfacier qui jargonne, mais l’écrivain.
Le Jargonaute excelle dans le rapport officiel de trois-cent-cinquante pages. Qui décourage le lecteur et incite le ministre ou le président à surseoir  à toute décision.

Le Jargonaute ne donne pas l’impression de souhaiter être compris. Craint-il qu’on ne le trouve pas assez intelligent? Ou que nous le soyons insuffisamment? Se pourrait-il qu’il ait peur de se comprendre lui-même? Il est vrai que les gens ont souvent du mal à se comprendre.
Il peut d’ailleurs arriver que son art, du confus tourne à sa propre confusion et confine à la pathologie. Quand il écrit, le jargonographie le guette. Mais personne n’est à l’abrir de la jargonophasie, l’aphasie jargonnesque. Car la vie n’est pas toujours bien faite et il n’est pas nécessaire de vivre par l’épée pour mourir par l’épée.

On repère facilement le Jargonaute dans les sciences humaines: il possède plus de mots pour définir la psychosociobiologie cognitive que le Mongol pour définir le cheval, ce qui n’est pas rien. En politique, c’est un ténor de la langue de bois – dans son acception dialectale germanopratine. Il ne déteste pas « complexifier » la philosophie, à l’occasion. ( Diogène s’en retourne dans son tonneau.)
Mais la critique d’art (contemporain) est son domaine de prédilection.
Pierre Jourde a fait remarquer que le mot « beauté » a été totalement éradiqué de la critique d’art. L’art n’est pas beau. Il n’a pas pour but de déclencher une émotion esthétique. L’art interroge. Et d’abord, il interroge l’art lui-même. L’art interroge l’art, c’est même à ça qu’on le reconnaîtrait.
Pour ma part, j’ai cessé de m’interroger sur les fameuses « colonnes de Buren », dans les jardins du Palais-Royal, sous les fenêtres du ministère de la Culture. Un dictionnaire populaire m’assure, à propos de M. Buren, que « sa critique sociologique de l’art passe par un travail sur l’environnement ». N’est-ce pas lumineux?
On voit bien l’utilité de l’art contemporain. Et celle du travail. Telle est la fonction de la fonctionnalité.

Parfois sous le coup d’une émotion forte, le Jargonaute se met à parler normalement, en termes simples. Sa famille s’inquiète.
Parmi les sous-espèces, l’accro du poncif – qui vous déverse dans l’oreille le cliché et l’expression toute faire comme jadis le bougnat versait le charbon dans les caves – est le plus polluant.
C’est un type qui a la « culture » du dialogue, la culture de quartier ou la culture de la négociation, la « culture » des mots. En passe de retrouver ses sensations (il les avait perdues), il monte en puissance; il découvre la culture du succès. Délaissant les filières bovines et porcines, trop courues, il suit désormais à Roland-Garros la filière service/filet.
Ailleurs, immergé dans la culture d’entreprise, il apprécie le goût anglais du sigle animalier. En vue d’une prochaine réunion, le Jargonaute abréviationiste se concentre sur un DOG (document d’orientation générale), en vue de la création d’un PIG (produit d’intérêt général) et fait circuler une NIG (note interne générale) pour recommander le CAT (compte à terme).
Abrégeons, nous aussi.
Passons rapidement sur le Jargonaute édulcorant.
C’est celui qui pense que nous nous sentirons moins dirigés par une gouvernance que par un gouvernement. Moins gênés par une régulation que par une réglementation. Moins affectés par une maltraitance que par de simples sévices…

Résumons. Le Jargonaute pépie. Il préfère qu’on ne le comprenne pas. Il ne se comprend peut-être pas lui-même. Il a la culture de l’interrogation.
Mais quand, pour évoquer quelqu’un dans la tourmente (politique, juridique ou sportive), il prétend qu’il est « dans l’œil du cyclone », c’est dans son œil à lui qu’il se met le doigt. Car, nous assure les diplômés des catastrophes naturelles, au milieu de la tornade, il reste un endroit calme, où il ne se passe absolument rien, et c’est justement dans l’œil du cyclone.
On aimerait pouvoir être tranquille cinq minutes dans l’œil du cyclone.

©Livre : Jacques-André Bertrand – Les autres, c’est toujours rien que des sales types. [Julliard // 2012]
©Image : Micael Filipe [Beau-Parleur]
net: http://www.micaelfilipe.com/
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