G. C Lichtenberg – Le miroir de l’âme (Extraits)

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« Comme toutes les espèces animales témoignent du dessein très sage de leur grand créateur, on se demande pourquoi les rejetons de la communauté humaine n’en expriment souvent aucun. »

« Les aliments ont sans contredit une très grande influence sur la condition humaine telle qu’elle est de nos jours. C’est le vin qui exerce le pouvoir le plus ostensible; celui des aliments est certes plus lent, mais tout aussi certain. Qui sait si l’on n’est pas redevable de la pompe à air à une soupe bien préparée et, souvent, d’une guerre à une qui l’es moins? Voilù qui exigerait une recherche approfondie. Qui donc sait si le Ciel n’atteint pas ainsi ses vastes fins, soutenant les sujets fidèles, bousculant les trônes et libérant les Etats, et si les aliments ne sont pas, en fait, responsables de ce que l’on nomme « influence du climat »? »

« Notre vie est si parfaitement suspendue entre le plaisir et la douleur que des choses peuvent parfois nous blesser qui servent à notre subsistance, comme un naturel changement d’air et pourtant, nous sommes faits d’une bourrasque.Qui sait si une bonne part de nos plaisirs ne provient point du balancement? Cette sensibilité est, peut-être, l’une des pièces maîtresses qui font notre avantage sur les bêtes. »

« Observer d’un angle différent les choses que l’on a tous les jours sous les yeux ou, mieux encore, à travers u verre grossissant est souvent un moyen d’étudier le monde avec succés […] »

« La complexion de notre nature est sage au point qu’elle éveille à la fois en nous les douleurs passées et les plaisirs disparus; d’aussi loin que nous puissions prévoir un plais prochain ou une peine future, nous n’apercevons jamais vraiment que les sensations tristes ou heureuses sont également partagées, mais plutôt qu’au-delà du plaisir, il s’en trouve un autre plus grand encore. »

« Il tonne, mugit, hurle, susurre, siffle, gronde, bourdonne, vrombit, grogne, résonne, coasse, geint, chante, claque, fracasse, éclate, clique, craque, frappe, grommelle, tape, crie, vagit, beugle, murmure, roule, glougloute, râle, sonne, souffle, ronfle, fouette, blèse, halète, bouillonne, rugit, pleure, sanglote, éclate, bégaye, balbutie, roucoule, expire, tinte, bêle, hennit, grince, racle, bout. Ces mots, et bien d’autres encore qui expriment des sons, ne sont pas de simples signes, mais une manière de peindre les mots pour l’oreille. »

« Les règles de grammaire ne sont que des conventions humaines; c’est pourquoi le diable, quand il parle à travers les possédés, à un aussi mauvais latin. »

« Dans un maison de fous, il doit y en avoir un qui parle le shakespearien. »

« Avec le ruban qui devait unir leurs cœurs, ils ont étranglé leur paix. »

« La méthode du carnet de notes est hautement recommandable. On y inscrit toute phrase, toute expression. On s’enrichit à l’épargne des vérités de quatre sous. »

« Il y a une grande différence entre croire en quelque chose et ne point pouvoir croire en son contraire.Je puis bien souvent croire en quelque chose sans le pouvoir prouver, un peu comme je ne puis croire en une chose que je ne sais cependant réfuter.le parti que j’adopte sera déterminé, non par une forte preuve, mais par la prépondérance de l’évidence. »

« Nous devons croire que tout a une cause comme l’araignée tisse sa toile afin d’attraper des mouches, et le fait bien avant de savoir qu’en ce monde il existe des mouches. »

« L’écriture est un moyen excellent pour réveiller le système qui dort en tout homme, et quiconque a jamais écrit a bien vu que l’écriture éveille toujours ce dont nous n’avions pas une claire conscience, bien que ce fut en notre sein. »

« […]on doit refaire le crépis de sa philosophie tout les dix ans. »

« Ce qui rend l’amitié véritable et, plus encore, le lien heureux du mariage si charmant, est l’extension du moi et ce, au-delà de toute frontière, si bien qu’aucun art au monde de l’homme isolé ne peut le rejoindre. Deux âmes qui s’unissent ne le font jamais de manière qu’elles ne suscitent entre elles cette avantageuse différence qui rend la communication réciproque si agréable. Celui qui gémit ses peines en lui-même ne trouve aucun écho; celui qui les confie à sa femme, le fait à un autre lui-même qui le peut aider et l’aide déjà en étant son complice. De la même manière, celui qui éprouve du plaisir à entendre louer ses propres mérites trouve en elle le public auprès duquel il peut se vanter sans crainte du ridicule. »

« Même les jeunes filles les plus douces, les plus modestes et les meilleures sont toujours plus douces, modestes et meilleures lorsqu’elles se sont trouvées belles au miroir. »

« Un grand secret connu de bien des hommes et qui le sera encore de plusieurs encore qui représentent les deux sexes; un secret que l’on apprend habituellement sur les places publiques, mais dont personne jusqu’à présent n’a révélé les arcanes ni ne les révélera jamais: la sensation que l’on éprouve quand on nous coupe la tête. »

« Les lignes de l’humanité et de l’urbanité ne coïncident pas »

« Sa toux était si creuse que l’on croyait, à chaque son, entendre à la fois la double table d’harmonie de la poitrine et du cercueil. »

©Livre :  G. C. Lichtenberg – Le miroir de l’âme / Aphorismes traduits et présentés par Charles Le Blanc [José Corti // 2012]
©Photo : Joaquim Cauqueraumont [Carnets de note]
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Jean Lamore – José Marti / La liberté de Cuba et de l’Amérique latine (Extrait) [2007]

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Après l’échec de la Guerra Chiquita, on était entré dans une période qui avait vu les vieilles rivalités empêcher que prenne corps à nouveau de manière viable le mouvement révolutionnaire. Marti considérait qu’il convenait d’attendre des conditions propices. En 1882, il le fait savoir au vétéran, le général Maximo Gomez. Le pacte du Zanjon avait constitué l’événement le plus douloureux pour Antonio Maceo et Maximo Gomez: le pouvoir civil avait capitulé après dix ans de luttes contre le pouvoir espagnol. L’expérience vécue poussa Gomez et Maceo à l’idée de la nécessaire constitution d’une dictature révolutionnaire pour reprendre la guerre. Maceo exprima cette tendance en 1884, et Gomez en 1885. Le noyau dirigeant de la révolution était formé de 17 généraux et de plusieurs colonels de la guerre de 1868. En 1884 Gomez et Maceo se rendirent à New York, et ce fut une rupture avec Marti, dont les conceptions idéologiques ne pouvaient s’accommoder d’une dictature des chefs militaires. Il écrit alors à Gomez:

Un peuple ne se fonde pas, Général, comme on dirige un camp militaire[…]
La patrie n’appartient à personne ; et si elle appartient à quelqu’un, ce sera, et seulement en esprit s’entend, à celui qui la servira avec le plus grand désintéressement et la plus grande intelligence[…]
Quelles garanties peut-il y avoir de ce que les libertés publiques, unique objet acceptable pour lancer un peuple dans la lutte, seront mieux respectées demain? Qui sommes-nous, général? Les serviteurs héroïques et modestes d’une idée qu enflamme nos cœurs, les amis loyaux d’un peuple dans le malheur, ou les chefs, courageux et fortunés qui, la cravache à la main et l’éperon au talon, s’apprêtent à apporter la guerre à un peuple, pour s’emparer ensuite de lui?
New York, 20 octobre 1884 (Fragments)

Lettre inachevée de José Marti à Manuel Mercado, écrite la veille de sa mort au combat

Cette lettre, fameuse à plus d’un titre, contient certaines des formules les plus connues de Marti, notamment sur le sens de son combat et sur ses prémonitions de l’impérialisme du Nord.
Il exprime également des jugements très sévères sur l’attitude des annexionnistes qu’il qualifie notamment de « celestinos » (entremetteurs), et à qui il oppose la masse des Métis, des Blancs et des Noirs, masse qui, aux yeux de Marti, est la seule garante de l’avenir.
Après une évocation des stratagèmes militaires et diplomatiques de l’ennemi, Marti parle, avec simplicité et grandeur, de son « devoir » qu’il accomplit modestement dans la campagne cubaine, avec un style qui rappelle parfois celui de son Journal de Campagne.
D’un grand intérêt sont aussi ses considérations sur les problèmes du futur gouvernement post-révolutionnaire et sur la politique des Etats-Unies, qui, écrit-il, n’aideront pas l’Espagne à combattre les Cubains, mais « feront la paix » à leur profit.On connait la justesse des prévisions de Marti. Cette lettre, commencée le 18 mai 1895; est restée inachevée. Elle est en même temps le dernier texte de Marti que nous possédions.

Campement de Dos Rios, 18 mai 1895
M. Manuel Mercado
Mon frère très cher, 
Maintenant […] je risque tous les jours de donner ma vie pour pays et pour mon devoir […] qui est d’empêcher avant qu’il ne soit trop tard, au moyen de l’indépendance de Cuba, que les Etats-Unies ne se répandent par les Antilles avant de s’abattre, avec cette force supplémentaire, sur nos patries d’Amérique. Tout ce que j’ai fait jusqu’à ce jour – comme tout ce que je ferai – tend vers cela. Cela a dû se faire en silence et en quelque sorte de façon indirecte, car il est des choses qui, pour aboutir, doivent rester secrètes […]
J’ai vécu dans le monstre, et connais ses entrailles:  -et ma fronde est celle de David. En ce moment même, -à la suite de la victoire par laquelle les Cubains, il y a quelques jours, ont salué notre sortie sans encombre des zones montagneuses que nous, les six membres de l’expédition, avons parcourues quatorze jours durant, – le correspondant du Herald, qui dans ma cabane, vient de me tirer du hamac, m’entretient de l’activité annexionniste […]
Bryson m’a relaté sa conversation avec Martinez Campos, à l’issue de laquelle ce dernier lui fit comprendre que, probablement, lorsque l’heure viendrait, l’Espagne choisirait de s’entendre  avec les Etats-Unies plutôt que de remettre l’île aux Cubains […]
Ici, pour ma part, je fais mon devoir […] je viens d’arriver. Il peut s’écouler encore deux mois, si l’on veut qu’il ait du poids et de la stabilité, avant que notre gouvernement, utile et clair, ne soit constitué […] nous poursuivons notre route vers le centre de l’île, où je déposerai, devant la révolution que j’ai fait se dresser, l’autorité que m’a conférée l’émigration, qui a été reconnue à l’intérieur, et que doit renouveler, en fonction de la situation nouvelle, une assemblée de délégués du peuple cubain qui se manifeste, à savoir les révolutionnaires en armes.
Je sais disparaître. Mais ma pensée ne disparaîtrait pas, et je ne serais point aigri par ma retraite. Dès l’instant où nous serons constitués, nous nous mettrons à l’ouvrage, que je sois appelé à le faire, ou que d’autres le soient.

©Livre : Jean Lamore – José Marti / La liberté de Cuba et de l’Amérique latine [Ellipses // 2007]

Julos Beaucarne – Mon terroir c’est les galaxies (Extrait) [1980]

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Le langage est rond net précis concret
pas de « tournautourdupoterie » laser de la parole visant juste précise
langue tellement recherchée et savante et étudiée qu’elle
en devient simplette simplifiée au plus qu’il est en possible
les mots simples eux-mêmes se souviennent de la longue
incantation du long chemin dans l’alambic
tant de mots se présentaient
beaucoup d’appelés et peu d’élus
écrire n’est-ce pas simplifier laséréifier une langue
dire concret ce qui est abstrait
agrandir le bagage populaire
élargir toutes les comprenettes
mettre le savoir à la portée de tout un chacun
mettre en valeur le mot « son » imagé phoniquement
par rapport aux mots non stéréophoniques
favoriser les tours de phrases pleins d’images
au lieu de tours abstraits
transfuser un sang neuf
dans des langues appauvries exsangues
gagnées par l’abstractionite
qui est divisante et créatrice de classes sociales
divisées en haute parleuse et basse parleuse
prendre partout les mots beaux
et les inoculer dans les phrases
renverser le bâtiment abstrait
faire sortir les mots dans la rue
ne pas se laisser emporter par le courant
du grand égoût textuel
répétant les mots que tout le monde dit
créer sa propre langue personnelle
être son propre choisisseur sa propre gare de triage
mettre au panier les mots trop employés
à moins de les remanier de les repasser au gueuloir
et d’y ajouter la chiquenaude de peinture
qui les met sous une autre lumière
reprendre les archaïsmes
s’ils sont plus efficaces que les mots courants ceux-ci-étant
plus usés que les archaïsmes en fin finale.
Faire bondir le langage d’oreille en oreille
faire flotter les oreilles du monde
faire vivre les mots afin que le silence
après les mots soit encore habité par les mots.

©Livre : Julos Beaucarne – Mon terroir c’est les galaxies [Editions Louises_Hélène france // 1980]
©Sculpture littéraire :  Alexander Korzer-Robinson
net: http://www.alexanderkorzerrobinson.co.uk/

Tim Burton – L’enfant avec des clous dans les yeux

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The Boy with Nails in His Eyes

The boy with Nails in His Eyes
put up his aluminum tree.
It looked pretty strange
because he couldn’t really see.

L’enfant avec des clous dans les yeux

L’enfant avec des clous dans les globes oculaires
monta son arbre en métal,
lequel avait vraiment un drôle d’air
puisque l’enfant n’y voyait que dalle.

©Livre : Tim Burton – La triste fin du petit enfant huître et autres histoires [ Editions 10/18 // 1998 – Réédition 2015]

Robert Desnos – Rrose Sélavy (Extraits)[1922 – 1923]

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1. Dans un temple en stuc de pomme le pasteur distillait le suc des psaumes.

5. Je vous aime, ô beaux hommes vêtus d’opossum.

20. Pourquoi votre incarnat est-il si terne, petite fille, dans cet internat où votre oeil se cerna?

26. Est-ce que la caresse des putains excuse la paresse des culs teints?

37. Au temps où les caravelles accostaient La Havane, les caravanes traversaient-elles Laval?

52. Possédé d’un amour sans frein, le prêtre savoyard jette aux rocs son froc pour soulager ses reins.

53. Plus que poli pour être honnête
Plus que poète pour être honni.

55. Dans la nuit fade les rêves accostent à la rade pour décharger des fèves.

63. Tenez bien la rampe rois et lois qui descendez à la cave sans lampe.

70. Amants tuberculeux, ayez des avantages phtisiques.

76. Les yeux des folles sont sans fard. Elles naviguent dans des yoles, sur le feu, pendant des yards, pendant des yards.

78. Le plaisir des mort c’est de moisir à plat.

91. Dans le ton rogue de Vaché il y avait des paroles qui se brisaient comme les vagues sur les rochers.

99. Les caresses de demain nous révéleront-elles le carmin des déesses?

103. Les vestales de la Poésie vous prennent-elles pour des vessies, ô! Pétales.

109. Les lois de nos désirs sont des dés sans loisir.

120. Ô ris cocher des flots! Auric, hochet des flots au ricochet des flots.

140. Nos peines sont des peignes de givre dans des cheveux ivres.

149. Jeux de mots jets mous.

©Livre : Robert Desnos – Corps et bien [Gallimard // 1930 – Réédition 2013]
Sculpture : Anthony Pack
net: https://www.flickr.com/photos/anthonypack/with/28535086294/

 

Stanislaw Jerzy Lec – Pensées échevelées (Extraits) [1988 – pour la version française]

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« Souvenez-vous que lorsque le diable veut donner un coup de pied à quelqu’un, il ne le fait jamais avec son sabot de cheval mais avec sa jambe d’homme. »

« Il se trouvera toujours des Esquimaux pour donner aux habitants du Congo des instructions sur la façon de lutter contre les grandes chaleurs. »

« – Je vais le menacer du doigt seulement -, dit-il en le posant sur la détente. »

« Alors que je me trouvais en pays étranger , S., homme de lettres, me déclara : « Dans ce pays, le pouvoir est tombé dans la rue. » – « Pour s’affoler? », répliquai-je. « Ici on ne nettoie pas les rue. »

« Quand le soleil éclaire une cellule de prison, il dessine sur le sol l’ombre des barreaux. Avec les carrés ainsi formés, les prisonniers peuvent faire des mots croisée. Les possibilités offertes par ces mots croisés dépendent du nombre de barreaux. »

« Ne scie pas la branche sur laquelle tu es assis, à moins qu’on ne veuille t’y pendre. »

« Il me fait penser à un pou sur une calvitie. Tout autour, une splendeur éclatante: mais pas moins pou pour autant. »

« Chaque siècle à son Moyen Age. »

« Ce n’est pas avec des sabots qu’on peut entrer dans l’âme de son prochain, même si on les essuie sur le paillasson. »

« Lorsque Caïn tua Abel sans susciter de réaction chez ce dernier, il créa un précédent : – Une victime ne proteste pas – »

« Il m’arrive à moi aussi d’avoir des moments de contemplation philosophique. Me voici par exemple sur un pont de la Vistule, je crache dans l’eau de temps en temps et je me fais alors cette réflexion : – Panta rei – »

« Il avait une si haute opinion de sa personne qu’il lui semblait parfois n’être qu’un nain  à ses propres yeux. »

« Il faudrait aussi un centre de désintoxication pour les hommes ivres de bonheur. »

« Il peut arriver qu’on ouvre la bouche d’admiration et qu’on la referme par un bâillement. »

« Ô, solitude, comme tu es surpeuplée! »

« Savez-vous où l’on peut toujours trouver de l’espoir? Dans la garde-robe devant l’entrée de l’enfer, sous l’inscription – Lasciate ogni speranza! – »

« Même sur les chemins de la pensée, des brigands se tiennent en embuscade. Eux aussi, bien entendu, se considèrent comme des intellectuels. »

« Dans une soupe aux champignons, il reste si peu des charmes de la forêt! »

« Avec les rêves aussi on peut faire des confitures. Il suffit d’ajouter des fruits et du sucre. »

« En chaque épouvantail sommeillent des ambitions de terreur. »

« Les puritains devraient porter des feuilles de vigne sur les yeux. »

« Comment traduire les soupirs en langue étrangère? »

©Livre : Stanislaw Jerzy Lec – Pensées échevelées [Aldine // 1988]
©Image : John Hersey
net: http://www.john-hersey.com/

Roger Gilbert-Lecomte – M. Morphée empoisonneur public (Extraits) [1929]

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Dans la nuit impure de boue et de sang où l’humanité traîne, comme un écorché sa peau, elle, sa vie misérable et pétrie de souffrance seconde par seconde, montagne fait d’élytres d’insectes agglomérés, dans la nuit impure de boue et de lave où personne ne se reconnait soi-même. Moi, Morphée le fantôme, moi, Morphée le vampire, je règne, tutélaire et plein de sarcasmes sur mes troupeaux maudits, à la façon du roi-condor pirouettant dans les nuages au-dessus d’une horde de lièvres chevauchés par la petite peur à travers une steppe, aride, immense et sans trous comme la représentation géographique de la rotondité du globe terrestre.

Dans vos cités d’Europe moribondes, où s’usent à leurs derniers contacts toutes les races et toutes leurs phases, vous voyez côte à côte tous mes sujets, les victimes des phénomènes ethniques et celles de drames individuels, dont seule jusqu’ici à pu rendre compte la « psychologie des états » encore inconnue dans l’ensemble de sa théorie et que Gilbert-Lecomte opposera, quand les temps seront venus, à toutes les vieilles âneries dérivées de la « psychologie des facultés » qui pourrissent dans les Sorbonnes délabrées.

Et maintenant admettez ce principe qui est la seule justification du goût des stupéfiants : ce que tous les drogués demandent consciemment ou inconsciemment aux drogues, ce ne sont jamais ces voluptés équivoques, ce foisonnement hallucinatoire d’images fantastique, cette hyperacuité sensuelle, cette excitation et autres balivernes dont rêvent tous ceux qui ignorent les « paradis artificiels ». c’est uniquement et tout simplement un changement d’état, un nouveau climat où leur conscience d’être soit moins douloureuse.

Certains êtres ne peuvent survivre qu’en se détruisant eux-mêmes. Jamais les lois ne pourront rien là-contre. Enlevez-leur l’alcool, ils boiront du pétrole; l’éther, ils s’asphyxieront de benzène ou de tétrachlorure tue-mouche; leurs couteaux à mutiler, ils se feront de leurs regards des lames.

Texte complet : M. Morphée empoisonneur public
Sculpture : Pepe Heykoop

Un morceau d’Eros dans mon café (14 février)

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C’était toujours des yeux que sa fièvre montait; elle faisait tanguer en moi les zones de mon enfance, bousculant mes fantômes en les menant à l’air libre, avide de débusquer toutes mes lignes de fond, de démonter mes horloges existentielles afin de saisir l’heure qu’elles taisaient.
En cet après-midi nimbé d’une lumière couleur miel, je me laissais conduire là où la bouche de Chloé m’emmenait. Algèbre en acte, trois variables tatouées au creux du cou; acrobatie digitale; le matin du monde, c’est la signature de Chloé sur mon corps lorsque l’amour, à l’équinoxe de lui-même, se tient dans l’axe du soleil. Tous les siècles respirant entre deux spasmes, Chloé faisait l’amour lieder de Strauss, faisait l’amour corrida des temps solaires et réveillait les déserts où dorment les parchemins des prophètes…

©Livre : Véronique Bergen – Fleuve de cendres
©Image : Picasso [Femme nue couchée]

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Ils burent du thé au salon. Constantin prit la jeune fille sur ses genoux et leurs bouches se joignirent. Il commença à la déshabiller. Ici Ariane opposa une résistance obstinée et ses ongles acérés jouèrent un rôle dans le combat. Il fallut moitié de gré, moitié de force, à coups de prières, à grand renfort d’ingéniosité et de ruse, conquérir l’une après l’autre chaque pièce du vêtement. La blouse légère tomba; les jeunes seins fermes et ronds apparurent sur une poitrine maigre. L’enlèvement de la jupe exigea un temps infini. Constantin en eut raison enfin. Il tenait la jeune fille presque nue dans ses bras.

©Livre : Claude Anet – Arianne, jeune fille russe
©Photographie : Mona Kuhn

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Ensemble

Dans la paume des chemins, dans l’éclatement de l’herbe,
Ton visage tout défait d’aimer

Tes mains au soleil couchant
Pétrissant l’argile, caressant les cous des chiens
Mouillés de la boue des pâturages

Ecoute: le pollen des rochers,
L’abri au fond de la mer.

C’est ta paume qui s’épanouit,
C’est la peau de tes seins
Tendue comme une voile au soleil couchant.

Ecoute encore: ton pollen au pollen des rochers
Se mélange sur met,
Ton ventre amène et retire les marées,
Ton sexe occupe les sables chauds des profondeurs.

©Poème : Eugène Guillevic
©Peinture : Remedios Varo [Los Amantes]

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Le menu que je préfère,
C’est la chair de votre cou,
Tout le restant m’indiffère,
J’ai rendez-vous avec vous !

©Extrait tiré de la chanson « j’ai rendez-vous avec vous » de Georges Brassens
Image : Ingrid Bergman [Casablanca]

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Ma température intérieure, d’un coup, ferait rougir de honte le Vésuve, l’Etna et combien d’autres dragons de lave! Je suis torrents, écumes bouillonnantes, je deviens cascades, déferlantes, je vacille. Mes mains se crispent sur le stylo que j’ai du mal à guider sur la feuille définitivement vierge de toute intelligence. Peu de notes crédibles à transformer en rapport de conférence au programme du travail en cours. Les dérives de l’énergie nucléaire devront attendre que cessent nos dérapages intestins. Aujourd’hui, tout est dans les sens. Tout est « sens dessus », « sens dessous ».

©Extrait tiré de la nouvelle « Les hommes ne viennent pas de Mars » de Sylvie Godefroid parue dans le recueil « Assortiment de crudités »
©Photographie : Alix Cléo Roubaud

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Ma petite Loulou
Ma luciole ma mouche dorée de la Saint Jean
mon éphémère dans ta chair j’ai planté
mes dents d’amoureux
j’ai le goût de la mort en bouche

©Extrait tiré de « Mon terroir c’est les galaxies » de Julos Beaucarne

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Ah! dites-moi, de grâce, veuillez dire,
N’avez-vous pas revue mon adoré?
Celui pour qui je pleure et je soupire,
Ah! dites-moi, l’avez-vous rencontré?
– Quel est celui que tu cherches, ma fille?
Est-ce un Français, un Maure grenadin?
Est-ce un enfant de la libre Castille?
est-ce un courageux paladin?

– Oh! trouvez-moi, trouvez-moi sur la terre
Un chevalier sans reproche et sans peur,
Doux pour sa Dame, invincible à la guerre,
Ne combattant jamais que pour l’honneur,
Loyal amant, à son serment fidèle,
Et généreux, bien que toujours vainqueurs,
Il n’a jamais honoré qu’une belle:
Ah! c’est lui que cherche mon cœur.

©Extrait du poème « La fiancé de Roland » de Julie Hasdeu
Image : Mosaique sur la façade du « Crolux » Complex  [Barlad, Roumanie // 60’s]

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Je pars en permission sans avoir pu écrire aux miens
pour les prévenir de mon arrivée. […]
Personne à la maison. Je me débarbouille.
Ma femme arrive du marché, elle est toute saisie
et pleure de plaisir.

©Texte : Ivan Cassagnau – Ce que chaque jour fait de veuves, journal d’un artilleur 1914-1916

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Spectacle assez éblouissant pour évoquer des choses plus frivoles que solennelles. Il pensa à la soie fraîche et luisante du kimono de Satoko. Avec une clarté immatérielle, il aperçut ses yeux, là dans la lune, ces grands yeux magnifique qu’il avait vu si étonnamment proches, à le troubler. Le vent s’étai tu.
La chaleur brûlante du corps de Kiyoaki ne pouvait s’expliquer seulement par la température de la pièce, et une sorte de fièvre semblait picoter ses oreilles. Il rejeta la couverture et ouvrit le col de sa chemise de nuit. Un feu le brûlait encore en bouillonnant sous la peau et il sentit qu’il ne serait soulagé qu’en ôtant sa chemise, exposant son corps à la fraîcheur du clair de lune. A la fin, las de penser, il se tourna sur le ventre et reposa la tête enfouie dans l’oreiller, son dos nu tourné vers la lune, le sang échauffé battant encore à ses tempes.

©Livre : Yukio Mishima – Neige de printemps
©Image : André Masson

Lou Nils/Christophe Clavet – PIANOTRIP Tribulations d’un piano à travers l’Europe (Extraits) [2015]

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13H15 Hey! Musique maestro!

Jours de ciel bleu, les meilleurs de l’année ici, paraît-il. Le piano puis le vélo passent par-delà les ponts avec l’aide de Vénitiens, à mains nues. Stefano suit juste derrière avec le tabouret dans les mains. Je cours tantôt devant, tantôt derrière, chamboulée. La ville est peut-être interdite aux vélos, mais ce sont ses habitants, ceux rencontrés au coin des rues, qui font parvenir ce concert dans leurs murs à bout de bras… Le centre-ville s’ouvre comme un bijou. Le timbre du piano se répercute en sons de cloche sur les façades, et se disperse plus rapidement sur les quais. La musique sort, en torrent. J’ai commencé par une intro classique, comme pour m’imprégner des lieux, des gens et des volumes. Mais bientôt « come as you are » prend le dessus et m’emmène ailleurs….Une personne s’accoude au troisième étage. Je porte la seule tenue de scène que j’aie pu prendre avec moi, une confection-main confiée par une jeune créatrice aixoise avant le départ: « Tu lui feras voir du pays. » Coïncidence-cliché qu’elle sorte ici : elle fait écho à celle, quasi identique, des gondoliers qui passent en contrepoint en fond de toile, sur les canaux. Le réel s’amuse parfois de détails, et s’ingénie à les faire matcher de façon surréelle. Je sens que je me fais adopter par le paysage.

22 mai
A Myrina (île de Lemnos)
Brève de comptoir

« Il nous coûte notre soleil, vous nous le faites payer cher là-bas, mais ça ne nous empêchera pas de vivre, vous savez, ni de continuer d’avoir toujours des mets à nos tables, et une place de choix pour celui qu’on ne connaît pas encore. Il manquerait plus que vivre, ça soit interdit! »

31 mai
Campagne de Dráma
Cherry Country

Avons dormi dans un champ de cerisiers en bord de route.
Campagne.
Pas de barrière
Pas de panneaux
Mélodies country, au piano
Le lendemain, du café
Deux brioches
Une barquette de cerises
Devant la porte de la tente
Et Jurgos, au bas de son tracteur
Propriétaire.

Pas surpris du piano sous les cerisiers
Il pointe du doigt sa poitrine
Le tissu
La poche de sa chemise
Il achète ses chemises toujours
Avec une poche sur la poitrine
Pour écouter la musique
De sa petite radio rouge
Côté cœur
Quand il part travail.

21 juillet
A Moreni (hameau)
Première nuit locale chez Paul
Figure

Au soleil couchant, mes jambes se sont mises à gonfler, tachées de plaques rouges.
Un retraité à vélo nous rattrape, et fait dévier nos roue jusque dans sa maison. Sa maison, c’est surtout son jardin la bâtisse à deux pièces, le reste se passe dehors. Le piano sort près du puits, pour un aparté solo. Paul a des yeux brillants, des yeux d’enfant, il pleure en face de l’instrument. Puis s’installe à côté, sans nous dire qu’il cuisine notre repas du lendemain, qu’il prépare en petits baluchons en même temps que le repas du soir (un ragoût de viande). Il ne mange que très occasionnellement de la viande, je passe la soirée, jusqu’à une heure avancée, à discuter avec lui. Il ne parle pas français, mois pas roumain, mais il y a comme ça des moments où le rapport humain fait pousser des ailes à l’échange, et décloisonne tout.

22 juillet
Pensée de guidon

Le monde bouge, nous y avons tous part… Il ne faudrait pas l’oublier.

15 novembre
A Broni
Tempo

Utopistes ou pas, on voulait du soleil et du boogie; que ça pulse au bout de nos Palladium bleues, autant que sur le continent qui se disait trop vieux : au bout des chaussures qui voudraient bien se laisser aller à danser gaiement sur le pavé. Se réaliser aisni en passant des frontières, avec nos roues occupées à atterrir dans des espaces qu’on aurait jamais pu débusquer ni imaginer fouler sans tout cela.

2 juillet
Restaurant El Manu, à Jerez
Chemin faisant

Manu, le patron, coupe court à notre trajectoire quand on passe devant son restaurant, qui est sur notre route : « Vous mangez? je vous invite… De toute façon, vous ne serez pas plus pauvres à la fin de l’année, et moi je ne serai pas plus riche. »

5 août
Sur le ferry le Biladi
A l’arrière du bateau
Oublier


Rappeler. Se rappeler qu’on marche dans nos choix, qu’on le fait chaque jour en équilibriste débutant, à chaque instant de l’existence, que sinon quelque part on est fout ou déjà trop con. Que tout le reste est à inventez, à imaginer… à faire.

©Livre : Lou Nils/Christophe Clavet – PIANOTRIP tribulations d’un piano à travers l’Europe [Points // 2015]
Image : Transfagarasan [Roumanie]

Jacques Wergifosse – Nougé Socratique (ou la maïeutique de Paul Nougé) (extrait) [1989-1999]

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La maïeutique de Paul Nougé

J’entendis un jour, alors qu’ils ne pensaient pas que je pouvais entendre, Paul Nougé et Magritte s’entretenir du Savoir-Vivre (1946). Je ne fus pas peu étonné de découvrir que Paul Nougé considérait le résultat de cette enquête comme un échec. Pour lui, la plupart des réponses ne faisaient que répéter de vieille rengaines; elles n’apportaient rien de neuf, mais manquaient de véracité, d’efficacité, étaient au fond des réponses qui passaient à côté des questions. Je fus fort troublé par cet avis.

À peu de temps de là, me trouvant chez Nougé seul avec lui, je lui demandai à brûle-pourpoint ce qu’il pensait de mes réponses au Savoir-Vivre que voici :

Quelles sont les choses que vous détestez le plus?

Les casques blancs, les casques noirs, les casques verts, les casques kalis, tous les casques, y compris les barrettes, les tiares, les couronnes, sans oublier la couronne d’épines et celle de laurier. Le bruit. La littérature. La presque totalité des hommes.

Quelles sont les choses que vous aimez le plus?

Ma femme. L’oubli. Le plaisir. La matière. Les objets. Certaines fautes d’orthographe du genre « Mouvelle ail française ». La danse rituelle du feu. Le film « Peter Ibbetson« . L’humour noir dans la vie. Les parfums les plus lourds. La propreté.

Quelles sont les choses que vous souhaitez le plus?

Le désir

Quelles sont les choses que vous redoutez le plus?

Rien excepté le malheur de qui j’aime et la fatigue.

Et Nougé me demanda :
« Vous détestez donc tellement l’objet casque? »
– Au fond non, ces objets me sont assez indifférents, lui répondis-je.
P.N. : mais vous écrivez qu’ils sont parmi les choses que vous détestez le plus…
– Oui, mais c’est symbolique, les casques verts et kalis représentent les armées…
P.N. : Je n’aurais pas osé le penser, semblez-vous croire. Donc vous détestez toutes les armées…
– Bien sûr…
P.N. : Sans l’armée rouge et quelques autres, vous marcheriez au pas de l’oie, et ce n’est pas ce que vous souhaitiez le plus, me paraît-il…
– Non, bien évidemment…Je n’y avais pas pensé…
P.N. : Dès lors, je dois penser que barrette, tiares et couronne d’épines représentent la religion chrétienne dans ses différentes formes que donc vous détestez. Mais que par contre, vous acceptez religions islamique, hindouiste, bouddhiste et cultes africains fétichistes.
– Non , au fond, je visais toutes les religions…
P.N. : Le moins que nous puissions dire, c’est que vous ne l’avez point dit, à moins que les prêtres et moines de ces différentes confessions ne portent casques ou couronnes de laurier…
– Vous vous moquez…
P.N. : Il y a de quoi, me semble-t-il…
– Vous avez raison…
P.N. : Qu’est-ce pour vous le bruit? La Tétralogie de Wagner et telles Symphonies de Mahler, sans oublier Le Sacre du Printemps – ce « sans oublier », pour vous imiter, bien entendu –  semblent fort bruyantes à certains. Serait-ce votre cas?
_ Je n’aime pas Wagner, mais ce n’était pas ce « genre de bruit » que je visais, mais les explosions, les avions en piqué, le grincement de certaines machines, le tumulte de certaines rues…
P.N. : Ceci me paraît éclairant. Pourquoi ne pas l’avoir écrit? Je passerai sur la littérature, nous y reviendront mais ce que vous visez par la presque totalité des hommes m’inquiète. Auriez-vous la chance de connaître tous ceux qui habitent la Chine, la Germanie, l’Inde, la Suisse, le Danemark, l’Arabie, et j’en passe…
– Non, bien évidemment.
P.N. : Alors qui visez-vous?
– Je ne sais plus, je me pose la question.

©Livre : Jacques Wergifosse – Oeuvre (presque) complète Tome 3 [Bruxelles // 2001]
©Image : Marcel Marïen [Muette et aveugle // 1945]

Eric Dejaeger – Streets (Extraits)

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4th STREETS

La Rue des Philosophes
est l’une des moins
fréquentées
mais des plus
encombrées.
Y sont assis
n’importe où
des gens de tous âges
qui ne font
rien d’autre
que se tenir la tête
entre les mains
sans le moindre égard
pour les passants.

13th STREETS

Les services médicaux
devraient surveiller
de plus près
la Rue de la Contracture.
À chacune de ses crises
deux ou trois personnes
meurent écrasées
entre ses façades.
Les riverains
eux aussi
en ont marre
de payer
pour faire nettoyer
leurs murs.

24th STREETS

Quand on passe
par la Rue du Ronfleur
– l’une des plus bruyantes
de la ville –
il est formellement
interdit de faire
le moindre bruit
de peur qu’elle ne perde
son incomparable cachet
reconnu patrimoine immatériel
de l’humanité.

25th STREETS

Il faudrait d’urgence
allonger
la Rue de l’Épitaphe
vu l’engouement des citadins
pour ces quelques mots
à laisser sur leurs tombes.
Réalisation difficile
car cette rue
conduit directement
au cimetière.

©Poèmes : Eric Dejaeger – Streets
pour d’autres extraits, il suffit de cliquer ICI
©Photo : Joaquim Cauqueraumont

À propos de…(5) : Henri Heine (Par Stéphanie Chandler)

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Or, c’est dans cette Germanie rajeunie, appelée  à la discipline de la pensée, initiée à la solidité architectural d’un beau poème, qu’apparut l’écrivain le plus tourmenté, le moins accessible au calme de l’esprit et à l’unité des tendances intérieures.

Il ne pouvait suffire à ce poète de vivre dans un monde où la ligne l’emporte sur le coloris et l’abstraction sur la sensation. Possédé par le sens du réel immédiat, du réel douloureux et joyeux tout à la fois. Il ouvrit les yeux au mouvement des choses et aima chercher en dehors de lui ce qui répondit à la trépidation de ses instincts.

Son émotivité, son agitation innée, le mirent en opposition avec tout art instransigeant ou sèchement équilibré. Il n’avait ni le tempérament du conservateur, ni l’âme du courtisan; il sympathisait avec tout ce qui était hardi, frondeur et violent. Les mouvements révolutionnaires, sinon les idées des novateurs, exercèrent sur sa nature instable une attraction décisive. Prix dans le tourbillon de ses impulsions diverses. Il clama sa détresse et se retourna contre lui-même avec une ironie débordante d’amertume.

Poète, la joie de toute harmonie, de toute vie, résonnait en son coeur, et il donna libre cours à sa fantaisie.

« Mon poème est le songe d’une nuit d’été: je l’ai chanté sur les bords de ce beau fleuve où la folie pousse sur de vertes montagnes. C’est moi qui ai chanté le dernier chant dans les livres et printanières forêts du Romantisme. »

Imaginez une nature sceptique, une âme capricieuse mais enivrée d’amour, un être exalté par la souffrance et torturé par le besoin de se donner, et vous verrez devant vous le fantasque, le voluptueux, le tragique, l’insaisissable Henri Heine.

©Livre : Stéphanie Chandler – Henri Heine / Essai anthologique poèmes et citations en version inédite [La maison du poète // 1940]

[Archive 2011] Interview « Ini Itu »

(Une interview que j’ai effectué, en 2011, pour le webzine A L’Arrache)

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Ce n’est plus un secret pour personne, le domaine de la musique est saturé, et vouloir se lancer dans la création d’un label est devenu une idée un peu folle. Pourtant, en 2008, Sylvain ose mettre sur pied INI ITU. Un label avec lequel il veut proposer des « interfaces musicales », ouvrir les frontières de la musique en proposant des rencontres et aller plus loin que simplement proposer un style de musique pour un groupe de gens bien défini. Nous sommes allés à la rencontre de ce passionné, pour une interview riche en découvertes.

Joaquim: Parle-nous de la genèse du label ?

Sylvain: L’idée de faire tourner un petit label était présente depuis longtemps et j’avais essayé d’en créer un il y a une dizaine d’années lors de l’apparition de Bake Records, qui proposait à qui voulait de graver son CD-R. Mais c’était un peu trop tôt et le projet a vite capoté, avant de sombrer dans l’oubli le plus complet. Par la suite, j’ai pris le temps de laisser mûrir une autre idée et en 2008, après avoir rencontré Daniel Crokaert (Mystery Sea) et Stefan Knappe ( Drone Records), je me suis lancé dans le projet ini.itu. J’ai essayé de combiner plusieurs ingrédients qui me paraissaient nécessaires pour tenir à flot un label : tout d’abord que la qualité des productions soit bonne pour que l’affiliation au label signifie quelque chose; qu’il y ait un fil conducteur, et aussi un certain esthétisme, un format plaisant et qui soit visuellement attractif : dans notre cas, le choix de privilégier le vinyle.

Au niveau du style et du concept du label, je voulais quelque chose de bien défini, pas au point de développer une niche ou de s’enfermer dans un style de musique trop typé… mais qu’il y ait quand même un élément fédérateur. L’idée s’est développée autour de la rencontre avec mon épouse Rini, et de son pays l’Indonésie. Avec elle j’ai découvert un pays avec de multiples scènes musicales, avec des instruments anciens mais aussi une grande ouverture à tout ce qui se fit de plus récent… Il n’y a pas que le gamelan, il y aussi le kecapi, l’angklung … qui sont très peu exploités par les artistes indonésiens et très peu connus des scènes européennes.

Je me suis dit qu’il serait intéressant de se focaliser sur l’interface entre les deux, réduire la méconnaissance et stimuler des échanges bilatéraux. L’idée était donc de promouvoir un peu plus la connaissance de l’Indonésie et du sud-est asiatique, pour que ça ne soit pas non plus trop ciblé et c’est sur ces bases que nous avons lancé le label, avec une première production (Blindhaed ) qui était une sorte de coup d’essai qui nous a permis de nous faire un bon bagage d’expérience au niveau production, design, mastering, pressing, distribution – bref nous avons appris sur le tas. On a aussi lancé différentes personnes sur l’idée et puis des propositions sont venues et ça s’est un peu étoffé.

J: D’où provient le nom ini.itu ? Quelle en est la signification ?

S: INI et ITU sont deux petits mots indonésiens qui signifient ICI et LA et qui veulent aussi dire, quand on dit INI ITU, « un peu de tout » (Il se renseigne auprès de sa femme pour être sûr). Voilà, ça signifie ici/là, ceci/cela et « un peu de tout » et donc je trouve que ces deux mots résument bien ce que l’on veut faire avec le label. Des mots indonésiens qui signifient bien le lien entre ici et ailleurs, cette idée de donner une autre tournure à certains éléments, de les voir différemment…J’en trouve aussi la sonorité très agréable.

J: Comment définirais-tu la musique produite par le label ?

S: C’est assez compliqué parce que finalement les choses que l’on a sorties appartiennent à plusieurs des genres que l’on définit habituellement en musique, il y a des choses qui sont plus du côté Sound Art, des choses très Electronica voire un peu Jazz, parfois plus Noise. Je dirais donc du son qu’il est comme des interfaces musicales. Il n’y a pas de genre bien précis, on ne peut pas résumer l’identité d’ini.itu à un genre bien délimité.

J: Quand on écoute les différentes productions du label, on peut entendre cette « variété » de genres, de styles, mais ça reste quand même dans un domaine qu’on qualifierait d’expérimental. Est-ce que le label pourrait s’ouvrir à des choses plus accessibles genre du chant, du hip-hop,…?

S: Tout à fait, car l’enjeu est à la fois d’oser expérimenter et ouvrir de nouvelles perspectives, mais aussi d’essayer d’intégrer l’expérimentation dans quelque chose qui puisse être accessible et agréable. Et pourquoi pas pour certains projets même dansant! L’idée n’est pas de se dire que l’on doit être très pointu et produire une musique très conceptuelle mais de rester ouvert. Il est donc possible que l’on s’ouvre à des formats plus “pop”. Notamment une des sorties futures aura un côté hip-hop. On ne veut pas s’enfermer dans une façon unique d’écouter.

Un très bon exemple, dans cette idée d’amener l’expérimentation à quelque chose d’accessible, reste pour moi le label MILLE PLATEAUX. Ils ont quand même osé sortir des disques très peu conventionnels, qui ont pu toucher un large public. Et ça, ils y sont parvenus parce que le label en tant que tel en était venu à représenter un certain gage de qualité, à la fois audacieux, mais écoutable. Ils ont su à amener parfois, grâce à des choses plus accessibles, le public vers des choses plus pointues …c’est un peu l’image qu’on aimerait qu’Ini.Itu laisse, une référence, un label auquel on peut faire confiance et se dire que les productions sorties puissent être intéressantes et que cela amène les gens à découvrir autre chose que le petit morceau de terrain que l’on a l’habitude d’explorer.

J: Est-ce pour toi l’avenir de la musique cette ouverture au « mélange » ?

S: C’est difficile de dire ce que sera l’avenir de la musique, parce que tout change tellement vite.

Actuellement, je ne sais pas si cette vision de mélange est le futur mais c’est pour moi une option assez intéressante, cela a du sens et puis ça permet de garder une grande ouverture. Par ailleurs, je crois qu’il y aura toujours de la place et de l’intérêt pour des musiciens développant des démarches puristes. C’est un peu un choix personnel disons : cette façon de s’intéresser aux interfaces, c’est une des possibilités qui nous parle le plus, c’est ça que je trouve intéressant, pouvoir garder une sorte d’unité dans la diversité…c’est d’ailleurs la devise de l’Indonésie, l’unité au travers de la diversité. Par ailleurs, je ne m’attends pas à ce que ça parle à tout le monde, et je respecte complètement des choix tout à fait opposés.

J: Pour en revenir aux productions du label, comment se fait le choix des artistes ? Est-ce l’artiste qui vient vers toi ou le label qui choisit l’artiste ?

S: On est dans toutes les configurations. Pour le Twinkle3 c’était via un ami d’un ami, cet ami nous  a proposé son travail qui nous a tout de suite plu. En général, Rini (sa femme) et moi on écoute  ensemble ce que l’on nous propose et il faut que cela ‘colle’.

Dans le cas de Twinkle3, cette démo nous a tout de suite emballés. Pour Anaphoria, j’avais découvert ce que Kraig Grady faisait et j’avais acheté quelques-uns de ses albums. J’ai vraiment apprécié son travail sur les gammes micro-tonales et en partie inspiré par les gammes indonésiennes Slendro  et Pelog . Je lui ai donc proposé une publication et il nous a envoyé plusieurs morceaux à partir desquels nous avons établi une sélection ensemble. Pour le Francisco López, c’était différent, on lui a proposé une collaboration sur base de fields recordings que nous avions enregistrés en Indonésie et qu’il a retravaillé. D’incise était une découverte récente, via ses sorties sur de nombreux netlabels, et on lui a aussi proposé un travail à partir des mêmes field recordings mais ça a donné tout à fait autre chose. Pour Werner Durand et Amelia Cuni ce fut par l’intermédiaire de Kraig Grady que nous sommes entrés en contact. Il nous a envoyé une démo que nous avons acceptée telle quelle…l’album était là, rien à rajouter. Concernant le Dave Philips, on l’a découvert suite à un album de fields recordings qu’il avait enregistré au Vietnam et là, on a suggéré une collaboration avec une artiste visuelle: Cornelia Hesse-Honegger. Ils ont travaillé quelques mois ensemble, il a proposés plusieurs versions de ses morceaux, qu’il continuait à fignoler entre-temps et puis on a finalisé. Pour la dernière production, de Freiband ( Frans de Waard ), je l’ai abordé après son concert avec Scott Foust aux Bozar, et lui ai proposé de créer quelques morceaux à partir de gamelan, dans l’option qu’il avait choisi pour “microbes”, sa sortie sur Ritornell.

J: C’est donc bien plus qu’un simple travail de commande pour l’artiste ou une banale sortie pour le label ?

S: Oui, il y a vraiment de nombreuses interactions et discussions, à la fois au niveau du contenu sonore, mais aussi au niveau du design. Souvent, la pochette se fait en discussion avec l’artiste…on propose, on choisit et puis on affine jusqu’à ce que toutes les parties soient contentes. Il y a toute une élaboration qui prend pas mal de temps et qui vise un peu à atteindre une unité, ce fil conducteur dont je parlais tout à l’heure. Il y a tout un travail du compromis qui vient tempérer les uns et les autres.

J: Recevez- vous aussi beaucoup de démos de nouveaux artistes, et quelle est l’importance que le label leur porte ?

S: On en reçoit beaucoup et on écoute en tous cas tous les envois physiques. Il y a malheureusement beaucoup de démos qui sont des envois tout venant, il y a des gens qui envoient tous azimuts sans vraiment se renseigner sur le label. Il y a donc des choses qui sont clairement à côté de la plaque. On reçoit de trop nombreux mails proches du spam, renvoyant à des pages soundcloud, myspace.

Bref, j’écoute surtout tout ce que je reçois physiquement et si c’est vraiment pas adéquat, je renvoie un petit feedback en leur disant « écoutez, il y a erreur sur le destinataire »

Il y a parfois des choses intéressantes et qui me parlent vraiment mais qui sont pas tout à fait dans l’esprit du label et là, on est plus dans le registre « c’est très chouette, mais c’est pas pour nous », parfois je prends un peu plus de temps pour rediriger l’artiste vers tel ou tel label, c’est arrivé par exemple avec Carlos Villena, dont j’aime beaucoup le travail, et qui va bientôt sortir un album sur Mystery Sea.

J: C’est une question de sensation par rapport à l’écoute ?

S: Oui tout à fait, mais aussi une adhésion au concept de l’album. Par exemple le label va bientôt sortir un album d’Artificial Memory Trace, un artiste d’origine tchèque, qui a vécu quelques temps en Belgique, et qui a immigré en Irlande. Nous sommes en contacts irréguliers depuis son passage au Cinéma Nova il y a une dizaine d’années et il nous a envoyé une démo très intéressante. Le rapport n’est pas avec l’Asie mais avec l’Amazonie. Il y a aussi un rapport à l’interface Animal/Humain et là, je retrouve quelque chose qui me parle. Sa façon de retravailler le son, de le « déterritorialiser », de l’ouvrir vers autre chose fait que je vois un rapport avec les idées directrices du label.

Et donc, à contrario, parfois je reçois de très belles choses mais où il manque un lien direct avec le concept ini.itu et là, il faut dire non.

J: La première production du label, Blindhaed, est un projet que tu portes à bout de bras, peux- tu nous en dire un peu plus ?

S: C’est un projet à géométrie variable, la plupart des enregistrements sont de Rini et moi, mais l’idée de ce groupe c’est de s’ouvrir à d’autres personnes. Sur l’album que nous avons sorti sur Mystery Sea, il y avait toute une série d’amis qui ont envoyé une petite participation, qui y a été intégrée, il y avait notamment Sarah Vacher du label Ruidemos en Espagne, Richard Scott et Dave Ross de Twinkle3, Federico Barabino, et Marc Chia de One Man Nation. Sous le même nom, j’ai aussi fait quelques apparitions solo.

La production sortie sur le label était un travail sur le son, des fields recordings modifiés qui évoluent, qui fusionnent, on ne peut plus reconnaitre ce que c’est. Ce premier album est une condensation en un seul morceau d’archives réunies sur plusieurs années. Et un petit coup d’essai instructif…

J : ini.itu est relié à la Belgique pas sa localisation mais aussi à l’Indonésie par sa production. Peux- tu nous en dire un peu plus sur ce pays? Qu’est ce qui y est intéressant, qu’est ce qui t’y attire ?

S: J’ai rencontré mon épouse en 2006 à Leuven, on s’est mariés un an plus tard et au travers de cette rencontre, j’ai découvert l’Indonésie. J’ai été confronté à une culture très différente de ce que je connaissais, puisque c’est à la fois l’asie et un pays musulman en grande partie, suivi par l’hindouisme et en dans une proportion plus faible chrétien. Il y a une population assez bigarrée à la fois une partie Indonésienne/Malaysienne et une minorité chinoise ce qui donne à ce pays une richesse culturelle hors du commun.

Une culture que j’ai donc découvert d’une manière très proche et très rapide au contact de la famille de ma femme, puisque d’emblée j’ai été mis dans le bain de leurs habitudes, y ai goûté leur alimentation, appris leur références et vécu avec eux. J’ai même eu la chance de loger un peu chez l’arrière-grand-mère, dans une maison Tongkonan, habitation typique de Torajah, au centre des îles Célèbes ou Sulawesi. J’ai aussi eu la chance de pouvoir accéder très facilement à une multitude de choses, avec des guides excellents! A l’époque j’avais déjà une passion, outre l’anthropologie, pour tout ce qui touche à l’enregistrement et donc je me suis inévitablement intéressé à ce qui se faisait au niveau musical. Bien sûr, il y a les gamelan, le truc un peu cliché par rapport à l’Indonésie, mais il y a plein d’autre choses, notament le Kecapi ( ké-tcha-pi ), un instrument à cordes de Sulawesi, ou l’Angklung typique de la région de Bandung. Il y a toute une série d’instruments que l’on connait très peu en Europe.

Pour revenir au Gamelan, c’est un ensemble qui a fortement influencé certains compositeurs contemporains, notamment Debussy, ce qui fait qu’il est connu depuis un peu plus longtemps dans nos contrées. En Indonésie, on le considère de la même façon que nous considérons notre « musique classique », c’est en somme un genre très peu écouté là-bas, un héritage culturel dont on est fier, mais qui n’est pas une forme vivante ou donnant lieu à des développements. Résumer l’Indonésie au gamelan c’est comme ci on réduisait la Belgique à la musique des Gilles de Binche !

En Indonésie, il existe d’autres styles nettement plus populaires, comme le Dangdut, une fusion qui a des racines dans les années 60, entre musiques pop et électroniques, gammes arabes et rythmiques à la limite du reggae, très syncopées et dansantes avec des paroles plutôt moralisantes comme chez Rhoma Irama, ou à l’inverse un peu grivoises, pleines de double sens.

 J: Est-ce que la musique produite sur ton label trouve sa place là-bas ? Y a-t-il une scène plus « expérimentale »?

S :La scène musicale est vaste. Il y a beaucoup de gens qui font de la musique. Au niveau expérimental et électronique,l faut savoir que l’Indonésie c’est le royaume du piratage, il suffit de se rendre à Glodok, un quartier de Jakarta, pour trouver tout ce que tu veux comme software récent avec les cracks nécessaires pour en utiliser toutes les fonctionnalités. Beaucoup de gens bricolent, s’amusent avec ces softwares. D’un autre coté, c’est une culture qui vit au au jour le jour. Les artistes vont expérimenter pour le plaisir, sans penser à vraiment créer un projet, sans faire de plan de carrière ou vouloir sortir un album cd ou vinyle. La production musicale est donc très peu écoulée. Ce sont plus des échanges.

Quand j’y suis allé, j’ai offert des productions ini.itu et on m’a donné d’autres choses en échange. Acheter des vinyles en Indonésie c’est très rare, il faut être aisé pour pouvoir se le permettre. La musique, ils l’écoutent principalement par téléchargement, ou par des cd pirates, c’est vraiment une distribution totalement alternative.

J: Et dans cette scène alternative, y a-t-il une recherche de « tradition » au niveau du son ?

S: Il y a des personnes qui sont attachés à des instruments traditionnels, mais chez beaucoup de musiciens qui proviennent de cette scène DIY, on ne fait pas trop appel à ce genre d’instrument, mais plus à une instrumentation « bricolée ». Bricolée pas dans un sens péjoratif, mais plus dans une idée de prendre des choses disparates et en faire un objet utile à leur création musicale. Pour eux ce n’est pas nécessaire de faire référence à des instruments traditionnels, comme la majorité des musiciens européens n’ont pas besoin de faire référence à la tradition instrumentale de leur région.

On doit se méfier de notre attirance pour l’exotisme, qui pourrait nous amener à souhaiter que ces gens soient attachés à leur tradition. Pourquoi devrait-on vouloir d’eux une chose que nous- même on ne fait pas ? C’est bien de leur dire qu’ils ont un héritage culturel qui contient des choses intéressantes, mais en même temps on ne peut pas les cantonner dans cette tradition, et peut être dans une nostalgie que l’on pourrait avoir. Il ne faut pas non plus oublier qu’il y a, en Indonésie, 300 ans de colonisation des Pays-Bas, du Portugal et du Japon, – qui au passage a fondu une grosse partie des Gamelans qui existaient pour en faire des balles et autres ustensiles pendant la guerre. On ne peut pas non plus les renvoyer 300 ans en arrière. Mais la question que cela pose, c’est celle de l’homogénéisation culturelle. Dans une rencontre on peut gagner quelque chose, mais on peut aussi perdre autre chose. C’est très difficile comme réflexion.

J: As-tu des projets futurs avec ce pays ?

S: On aimerait à plus long terme faire des échanges musicaux, aller avec quelques musiciens là-bas, y faire des workshops, des concerts et puis peut être faire venir des artistes locaux dans nos contrées, pour apprendre à mieux se connaître, car pour le moment c’est très rare que des artistes aillent jouer en Indonésie, il y en a quelques un comme Justice Yeldham, C-drik, One Man Nation, mais ça n’a pas toujours été facile pour eux au point de vue de l’organisation des concerts.

J: A cause d’un manque d’intérêt ?

S: Non, je pense qu’ils n’ont pas la même façon que nous de planifier les choses.

J: C’est quand ils ont décidé…C’est là, c’est bien, ce n’est pas là, tant pis ?

S: En quelque sorte oui. “On trouvera bien une façon de faire autrement”.

J: ça me rappelle une phrase que tu as publiée sur le site du label et qui dit « Être là au bon moment et vivre le moment présent » c’est vraiment ce qui ressort, ça se rapproche vraiment de l’idée du label et la liaison avec l’Indonésie est donc toute faite ?

S: Oui c’est bien ça.

J: Merci de nous avoir accordé cette interview!

©Image : MASAYUKI IMANISHI – Tones [Ini Itu // 2015]
net:  http://www.iniitu.net/

Roman de gare (1) Georges Pierquin – Les anti-gangs 9.Le plus salaud des trois (Extrait) [1979]

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Il n’avait pas fini de se rasseoir, pour reprendre les cartes, que c’était au tour de son client de débarquer, d’une Simca-Horizon qui datait pas d’avant guerre…Et qui n’était pas finie de payer, à ce qu’on disait!

Bastos tendit les brêmes à son voisin de gauche:

– Tu coupes?
– Ti cop, ti cop pas, tojor ti crèv!

La fine plaisanterie nord’af, Pietri l’avait déjà entendue une bonne vingtaine de fois! Il concéda cependant un sourire – l’indulgence! – et distribua, les doigts vifs, sans perdre de vue, pourtant, l’entrée du quatorze de la rue Louis-Rolland…

Jean-Pierre Léonard prit l’ascenseur, en sortit au cinquième et, l’esprit plutôt préoccupé, ouvrit sa porte et entra chez lui. Chaque fois c’était pareil, il redoutait l’accueil du vide, d’un appartement désert qui, il n y avait pourtant pas si longtemps, résonnait d’un gazouillis de petit môme, ou d’une scie à la mode que fredonnait sa mother…Ce soir, pourtant, il y pensait différemment.

Toute la journée, il n’avait pu s’empêcher de gamberger, au point de faire pas mal de conneries dans son boulot. Une vraie chance, il s’était toujours rattrapé à temps, avant que quelqu’un d’autre ne s’en aperçoive.

Une rencontre avec « monsieur Louis » – et tout ce qu’elle comportait de possibilités, presque de certitudes: les cinquante sacs étaient là pour en témoigner – ne pouvait que laisser des traces. Ça demandait qu’on y pense sérieusement.

Or, dans le plupard de Lily, la méditation était hors de propos! Et d’ailleurs, monsieur Louis lui-même n’avait-il pas eu l’air de tenir la mignonne en dehors de leurs affaires?…

Allez-y, vous, cogiter en froideur pendant qu’une amazone de ce gabarit vous mène la charge de la brigate légère sur le ventre! Une fois déchaînée, Lily, fallait qu’elle soit dessous ou dessus, mais jamais qu’on la laisse de côté. Dessus, ça lui plaisait pas mal. Lui il s’asseyait, dos au mur, elle, elle s’empalait profondément de face, rejetait sa belle tronche en arrière et à deux mains lui tendait un de ses lolos superbes à suçoter. Qui c’est-y qui, dans cette douloureuse circonstance, se soucierait encore de la mort du roi Dagobert, qui mettait toujours son truc à l’envers? Et même tête-bêche, ça ne faisait pas le compte, tout au plus soixante-neuf…

Or, c’est bien de six-briques-1961 que monsieur Louis avait parlé, six millions de centimes, pour dire comme à la banque!

Et à la banque, c’était quand même plus calme. Il avait donc revu la question, « honnêtement » et plusieurs fois. Conclusion: il aurait été dingue de refuser un coup de main à monsieur Louis. Si la chose, bien sûr, restait dans les limites du raisonnable.

©Livre : Georges Pierquin – Les anti-gangs / 9.Le plus salaud des trois [Plon // 1979]

Jean-Marie Bourgoignie – La contrepense (Extraits) [1986]

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Ces flèches de sel et de sucre sont le désir de l’ouverture d’une discussion, non pour appréhender ce prétentieux caméléon, nommé VÉRITÉ, mais simplement pour l’attrait de soulever la jupe des apparences.

 » Les parallèles
Qui font l’amour
Meurent »

« Je me fous du talent du peintre
De ses coloris de sa matière
De ses éclairages de ses impressions
Ou de la perfection de ses poils de con
Pourvu qu’il dise quelque chose »

« Deux boules de Berlin
Ne valent pas un pet de nonne »

« L’empirisme et le hasard
Sont les couilles du génie »

« Homme cave
Se contenterait
De femme qu’on vexe »

« Le rase-motte
Assure un paysage
Clitoresque »

« Une carte postale triste
Se donna à un bic »

« Qui trop étreint
Rate son train »

« Si tu recules
Devant le monticule
D’une charnelle Vénus
C’est que ton prépuce
Est un polichinelle
Qui te rend ridicule »

« L’oiseau perdit une plume
Et naquit la littérature »

« Les allemands sont déments
Les Anglais hypocrites
Les Américains « sont »
Les Italiens cavalent
Les Espagnols sont fols
Les Scandinaves sont naves
Les Chinois sont chinois
Les arabes sortent de la Mecque
Les Hollandais sont en boule
Les Belges sont petits
Les Juifs n’existent plus
Les Indochinois sont sournois
Les Japonais sentent le péril
Les Noirs sont dans le cirage
Les Esquimaux sont pas beaux
Les français sont les rois
Les autres sont au Pérou
Un jour un homme
En plein soleil
Avec sa lanterne
Cherchait un homme »

« Il avait autre chose à faire
Que des cathédrales »

« Le visible est provisoire »

« Sponsor
Proxénète de sportifs »

« Le Roi La Loi La Liberté
– La Brabançonne –
La dialectique
Du con patriote »

« Quand je bâille
Le rêve sort par la bouche »

« On dirait qu’il y a de l’orage
C’est encore le sphincter »

« Sans queue
Droit comme un larbin
Un piano se touche
A quatre mains »

« Restons calmes
Ne nous empalons pas »

« Une jeune goutte
Se séchait au soleil
Elle n’eut pas d’enfant »

« L’éternité
Est un vaudeville
Sans rideau »

« Il jeta un œil
Puis l’autre
et s’en fut à l’aveuglette »

« La sagesse
Est la farce
Des tristes »

©Livre :  Jean-Marie Bourgoignie – La contrepense [Création Ettryum // 1986]
©Image : Rachel Menchior