Lou Nils/Christophe Clavet – PIANOTRIP Tribulations d’un piano à travers l’Europe (Extraits) [2015]

transfagarasan-main

13H15 Hey! Musique maestro!

Jours de ciel bleu, les meilleurs de l’année ici, paraît-il. Le piano puis le vélo passent par-delà les ponts avec l’aide de Vénitiens, à mains nues. Stefano suit juste derrière avec le tabouret dans les mains. Je cours tantôt devant, tantôt derrière, chamboulée. La ville est peut-être interdite aux vélos, mais ce sont ses habitants, ceux rencontrés au coin des rues, qui font parvenir ce concert dans leurs murs à bout de bras… Le centre-ville s’ouvre comme un bijou. Le timbre du piano se répercute en sons de cloche sur les façades, et se disperse plus rapidement sur les quais. La musique sort, en torrent. J’ai commencé par une intro classique, comme pour m’imprégner des lieux, des gens et des volumes. Mais bientôt « come as you are » prend le dessus et m’emmène ailleurs….Une personne s’accoude au troisième étage. Je porte la seule tenue de scène que j’aie pu prendre avec moi, une confection-main confiée par une jeune créatrice aixoise avant le départ: « Tu lui feras voir du pays. » Coïncidence-cliché qu’elle sorte ici : elle fait écho à celle, quasi identique, des gondoliers qui passent en contrepoint en fond de toile, sur les canaux. Le réel s’amuse parfois de détails, et s’ingénie à les faire matcher de façon surréelle. Je sens que je me fais adopter par le paysage.

22 mai
A Myrina (île de Lemnos)
Brève de comptoir

« Il nous coûte notre soleil, vous nous le faites payer cher là-bas, mais ça ne nous empêchera pas de vivre, vous savez, ni de continuer d’avoir toujours des mets à nos tables, et une place de choix pour celui qu’on ne connaît pas encore. Il manquerait plus que vivre, ça soit interdit! »

31 mai
Campagne de Dráma
Cherry Country

Avons dormi dans un champ de cerisiers en bord de route.
Campagne.
Pas de barrière
Pas de panneaux
Mélodies country, au piano
Le lendemain, du café
Deux brioches
Une barquette de cerises
Devant la porte de la tente
Et Jurgos, au bas de son tracteur
Propriétaire.

Pas surpris du piano sous les cerisiers
Il pointe du doigt sa poitrine
Le tissu
La poche de sa chemise
Il achète ses chemises toujours
Avec une poche sur la poitrine
Pour écouter la musique
De sa petite radio rouge
Côté cœur
Quand il part travail.

21 juillet
A Moreni (hameau)
Première nuit locale chez Paul
Figure

Au soleil couchant, mes jambes se sont mises à gonfler, tachées de plaques rouges.
Un retraité à vélo nous rattrape, et fait dévier nos roue jusque dans sa maison. Sa maison, c’est surtout son jardin la bâtisse à deux pièces, le reste se passe dehors. Le piano sort près du puits, pour un aparté solo. Paul a des yeux brillants, des yeux d’enfant, il pleure en face de l’instrument. Puis s’installe à côté, sans nous dire qu’il cuisine notre repas du lendemain, qu’il prépare en petits baluchons en même temps que le repas du soir (un ragoût de viande). Il ne mange que très occasionnellement de la viande, je passe la soirée, jusqu’à une heure avancée, à discuter avec lui. Il ne parle pas français, mois pas roumain, mais il y a comme ça des moments où le rapport humain fait pousser des ailes à l’échange, et décloisonne tout.

22 juillet
Pensée de guidon

Le monde bouge, nous y avons tous part… Il ne faudrait pas l’oublier.

15 novembre
A Broni
Tempo

Utopistes ou pas, on voulait du soleil et du boogie; que ça pulse au bout de nos Palladium bleues, autant que sur le continent qui se disait trop vieux : au bout des chaussures qui voudraient bien se laisser aller à danser gaiement sur le pavé. Se réaliser aisni en passant des frontières, avec nos roues occupées à atterrir dans des espaces qu’on aurait jamais pu débusquer ni imaginer fouler sans tout cela.

2 juillet
Restaurant El Manu, à Jerez
Chemin faisant

Manu, le patron, coupe court à notre trajectoire quand on passe devant son restaurant, qui est sur notre route : « Vous mangez? je vous invite… De toute façon, vous ne serez pas plus pauvres à la fin de l’année, et moi je ne serai pas plus riche. »

5 août
Sur le ferry le Biladi
A l’arrière du bateau
Oublier


Rappeler. Se rappeler qu’on marche dans nos choix, qu’on le fait chaque jour en équilibriste débutant, à chaque instant de l’existence, que sinon quelque part on est fout ou déjà trop con. Que tout le reste est à inventez, à imaginer… à faire.

©Livre : Lou Nils/Christophe Clavet – PIANOTRIP tribulations d’un piano à travers l’Europe [Points // 2015]
Image : Transfagarasan [Roumanie]

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