La fin de…

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La fin de Catarrhe…
COUP D’ÉPILOGUE A POUSSIÈRES

Au loin, se faufilant entre les toits des maisons closes à cette heure, un soleil fatigué s’est couché sur le flan de la pâtisserie du coin. La nuit est tombée de haut et rajuste son bât. Une chouette réveille son hibou de fils, elle qui lui a préparé son petit-déjeuner. Sur les vitres embuées, la pluie verse quelques larmes.
Éric et André sont partis prendre un dernier verre, solidaires. Thierry s’éloigne comme un chat lent qui passe. Marc, semblable à Éric Clapton, entonne « Tears in Heaven » et après avoir abattu son labeur, disparaît dans la nuit, habits sales. Olivier a remis son costume de Girafe et s’engage dans un sens unique plutôt que dans la Police. Patrick, tel un tueur en chérie, part à la recherche du fruit des fendus (cf ses livres). Céline, fantomatique, se drape dans son manteau crème de mousseline car elle n’a jamais connu de vent pire. Lou, véritable barbier de Séville, rase les murs. Les autres ont disparu depuis belle lurette, et Dieu sait si elle fut belle, dans les brumes, sur le quai. Ce furent tous des matrices pour de futurs écrivains mais déjà, ces moules s’effritent à l’horizon.
Sur la table de réunion, le cendrier est plein, lui aussi. Le nuage de fumée qui entoure la lampe du bureau s’estompe, c’est le dernier halo qui est à l’appareil électrique. De la table, une bouteille de bière roule, amasse la mousse et se brise. J’éteins, « T’as marre de ce triste spectacle », me dis-je. Dans le noir, en plein vol, une mouche se fracasse sur l’ampoule. Un ver luisant bègue et daltonien lui vient en aide. Je ferme le bureau de rédaction et claque cette porte qu’on cherre. J’ai l’alarme à l’œil. La sirène ne se fait pas entendre, parfois, elle en fit bien à sa tête.
Quelle belle aventure que fut Catarrhe. Lorsque je pense coryza, je me souviens de cette belle bande et ris de tout ce que nous avons vécu ensemble, de toutes ces belles rencontres.
En véritables Rois de France, nous retournerons les pages de cette revue sans nous lasser, c’est une chose sûre.
Prose, elle a vécu ce que vivent les proses, l’espace d’un quatrain.

Jean-Paul Verstraeten

net: http://catarrhe.skynetblogs.be/
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Thomas Franck – Occupy Wall Street – Un mouvement tombé amoureux de lui-même (Extrait) [paru en 2013 en version anglaise (VO) dans la revue The Baffler]

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Dans leurs déclarations d’intention, les campeurs de Zuccotti Park (Occupy Wall Street) célébraient haut et fort la vox populi. Dans la pratique, pourtant, leur centre de gravité penchait d’un seul côté, celui du petit monde universitaire. Les militants cités dans les livres ne dévoilent pas toujours leur identité socioprofessionnelle, mais, lorsqu’ils le font, ils se révélèrent soit étudiants, soit e-étudiants récemment diplômés, soit enseignants.

On ne peut que saluer la mobilisation du monde universitaire. La société a besoin d’entendre cette voix-là. Quand les frais de scolarité grimpent à des pics vertigineux, que l’endettement des diplômes débarquant sur le marché du travail atteint facilement les 100 000 dollars, que les doctorants se retrouvent exploités sans vergogne, les personnes concernées ont parfaitement raison de protester. Le problème surgit quand la discussion académique de haute culture devient un modèle de lutte sociale. Pour AWS inspire-t-il aussi souvent à ses admirateurs le besoin de s’exprimer dans un jargon inintelligible ? Pourquoi tant de militants ont-ils éprouvé le besoin de quitter leur poste pour participer à des débats de salon entre érudits ? Pourquoi d’autres ont-ils choisi de réserver leurs témoignages à des revues confidentielles comme American Ethnologist ou Journal of critical Globalisation Studies ? Pourquoi un pamphlet conçu pour galvaniser les troupes d’OWS est-il rempli de déclarations liturgiques du genre : « Notre point d’attaque se situe dans les formes de subjectivité dominantes produites dans le contexte des crises sociales et politiques actuelles. Nous nous adressons à quatre figures subjectives  – L’endetté, le médiatisé, le sécurisé et le représenté – , qui sont toutes en voie d’appauvrissement et dont le pouvoir d’action sociale est masqué ou mystifié. Nous pensons que les mouvements de révolte et de rébellion nous donnent les moyens non seulement de refuser les régimes répressifs dont souffrent ces figures subjectives, mais aussi d’inverser ces subjectivités face au pouvoir » ?

Et pourquoi, quelques mois seulement après avoir occupé Zuccotti Park plusieurs militants ont-ils jugé indispensable de créer leur propre revue universitaire à prétention théorisante, Occupy Theory, destinée bien sûr à accueillir des essais impénétrables visant à démontrer la futilité de toute théorisation ? Est-ce ainsi qu’on bâtit un mouvement de masse ? En s’obstinant à parler un langage que personne ne comprend ?

La réponse est connue : avant qu’une protestation s’élargisse en mouvement social de grande ampleur, ses protagonistes doivent d’abord réfléchir, analyser, théoriser, le fait est que, de ce point de vue, OWS a fourni assez de matière pour alimenter un demi-siècle de luttes – sans réussir pour autant à mener la sienne ailleurs que dans une impasse.

©Texte : Thomas Frank – Un mouvement tombé amoureux de lui-même (Paru dans sa version française dans la revue « Manière de voir – Le monde Diplomatique Février/Mars 2017 : Radicalisations)
©Photo : Ernest Pignon-Ernest [série « Prométhée » 1982]

Lectures de passage (3)

(Quelques sites où je me perds en lecture)

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https://edmeedexhavee.wordpress.com/

https://lyriqueroumaine.wordpress.com

http://larepubliquedeslivres.com/

https://gazettarium.wordpress.com/

http://antoinebrea.tumblr.com/

http://entrecafejournal.blogspot.be/

https://bookaddictionuk.wordpress.com/

Image : The Jacobean miniature travelling library [William Hakewill]
net: http://www.dailymail.co.uk/news/article-2781378/First-kind-Kindle-Researchers-University-Leeds-thought-travel-sized-library.html

 

 

Sylvain Tesson – Sur les chemins noirs (Extraits) [2016]

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N’avais-je pas juré de me tenir pendant quelques mois sous le commandement des Poèmes païens de Pessoa :

De la plante je dis « c’est une plante »,
De moi je dis « c’est moi »
Et je ne dis rien de plus.
Qu’y a-t-il à dire de plus?

Oh, je le soupçonnais, Pessoa l’intranquille, de n’avoir jamais été fidèle à son projet. Comment croire qu’il ait réussi à se contenter du monde? On écrit ce genre de manifestes et on passe sa vie à trahir ses théorie. Pendant ces semaines de marche, j’allais tenter de déposer sur les choses le cristal du regard sans la gaze de l’analyse, ni le filtre des souvenirs. Il m’était urgent à présent d’apprendre à jouir du soleil sans convoquer de Staël, du vent sans réciter Hölderlin et du vin frais  sans voir Falsaff clapoter au fond du verre. Bref, à vivre comme un de ces chiens: ils goûtent la paix, langue pendante, donnant l’impression qu’ils vont avaler le ciel, la forêt ou la mer et même le soir qui tombe. Bien entendu, l’entreprise était vouée à l’échec. Un Européen ne se refait pas.

Et nos vies ordinaires s’exposaient ainsi sur les écrans, se réduisaient en statistiques, se lyophilisaient dans les tuyauteries de la plomberie cybernétique, se nichaient dans les puces électroniques des cartes plastifiées. Naissions-nous pour alimenter les fichiers?

Un rêve m’obsédait. J’imaginais la naissance d’un mouvement baptisé confrérie des chemins noirs. Non contents de tracer un réseau de traverse, les chemins noirs pouvaient aussi définir les cheminements mentaux que nous emprunterions pour nous soustraire à l’époque. Dessinés sur la carte et serpentant au sol ils se prolongeraient ainsi en nous-mêmes, composeraient une cartographie mentale de l’esquive. Il ne s’agirait pas de mépriser le monde, ni de manifester l’outrecuidance de le changer. Non! Il suffirait de ne rien avoir de commun avec lui. L’évitement me paraissait le mariage de la force avec l’élégance. Orchestrer le repli me semblait une urgence. Les règles de cette dissimulation existentielle se réduisaient à de menus impératifs: ne pas tressaillir aux soubresauts de l’actualité, réserver ses colères, choisir ses levées d’armes, ses goûts, ses écœurements, demeurer entre les murs de livres, les haies forestières, les tables d’amis, se souvenir des morts chéris, s’entourer des siens, prêter secours aux êtres dont on avait connu le visage et pas uniquement étudier l’existence statistique. En somme, se détourner. Mieux encore! disparaître. « Dissimule ta vie », disait Épicure dans l’une de ses maximes (en l’occurrence c’était peu réussi car on se souvenait de lui deux millénaires après sa mort), il avait donné là une devise pour les chemins noirs.

Le paysage n’est jamais drôle, cela je l’avais remarqué autour du monde, mais parfois il est ivre. Torturé par les soubresauts des plissements, il devient fou. La tectonique est l’opium du paysage.

Aller par les chemins noirs, chercher des clairières derrière les ronces était le moyen d’échapper au dispositif. Un embrigadement pernicieux était à l’oeuvre dans ma vie citadine: une surveillance moite, un enrégimentement accepté par paresse. les nouvelles technologies envahissaient les champs de mon existence, bien que je m’en défendisse. Il ne fallait pas se leurrer, elles n’étaient pas de simples innovations destinées à simplifier la vie, elles en étaient le substitut. Elles n’offraient pas un aimable éventail d’innovations, elles modifiaient notre présence sur terre.

Ces romanichels se tenaient à la marge des courants et j’éprouvais pour eux quelque chose qui ressemblait à de l’admiration. Il y avait ainsi des êtres, dans la France du siècle numéro vint et un, qui vivaient sur la bande d’arrêt d’urgence.

C’était les pleines vendanges, la terre suait sa folie. Les vignes rendraient bientôt en gaieté ce qu’elles avaient raflé en lumière.

La ruralité s’instituait en principe de résistance à cet emportement général. En choisissant la sédentarité, on créait une île dans le débit. En s’enfonçant sur les chemins noirs, on naviguait d’île en île. Depuis un mois, je me frayais passage dans l’archipel.

…le bivouac est une échappée. On s’y soûle sans entraves et aucune oreille n’entend vos conversations. Charcuterie et liberté! Le bivouac est un luxe qui rend difficilement supportables, plus tard, les nuis dans les palaces.

©Livre : Sylvain Tesson – Sur les chemins noirs [Gallimard // 2016]
Photo : oeuvre réalisée par l’artiste Ji Zhou
net: http://www.kleinsungallery.com/artists/ji-zhou

Antoine de Saint-Exupéry – Citadelle (Extrait) [1948]

Scott Kennedy illustrateur canadien

Chapitre LVIII

L’ami d’abord c’est celui qui ne juge point. Je te l’ai dit, c’est celui qui ouvre sa porte au chemineau, à sa béquille, à son bâton déposé dans un coin et ne lui demande point de danser pour juger sa danse. Et si le chemineau raconte le printemps sur la route du dehors, l’ami est celui qui reçoit en lui le printemps. Et s’il raconte l’horreur de la famine dans le village d’où il vient, souffre avec lui la famine. Car je te l’ai dit, l’ami dans l’homme c’est la part qui est pour toi et qui ouvre pour toi une porte qu’il n’ouvre peut être jamais ailleurs. Et ton ami est vrai et tout ce qu’il dit est véritable, et il t’aime même s’il te hait dans l’autre maison. Et l’ami dans le temple, celui que, grâce à Dieu, je coudoie et rencontre, c’est celui qui tourne vers moi le même visage que le mien, éclairé par le même Dieu, car alors l’unité est faite, même si ailleurs il est boutiquier quand je suis capitaine, ou jardinier quand je suis marin sur la mer. Au-dessus de nos divisions je l’ai trouvé et suis son ami. Et je puis me taire auprès de lui, c’est-à-dire n’en rien craindre pour mes jardins intérieurs et mes montagnes et mes ravins et mes déserts, car il n’y promènera point ses chaussures. Toi, mon ami, ce que tu reçois de moi avec amour c’est comme l’ambassadeur de mon empire intérieur. Et tu le traites bien et tu le fais s’asseoir et tu l’écoutes. Et nous voilà heureux. Mais où m’as-tu vu, quand je recevais des ambassadeurs, les tenir à l’écart ou les refuser parce qu’au fond de leur empire, à mille jours de marche du mien, on s’alimente de mets qui ne me plaisent point ou parce que leurs mœurs ne sont point miennes. L’amitié c’est d’abord la trêve et la grande circulation de l’esprit au-dessus des détails vulgaires. Et je ne sais rien reprocher à celui qui trône à ma table.

Car sache que l’hospitalité et la courtoisie et l’amitié sont rencontres de l’homme dans l’homme. Qu’irais-je faire dans le temple d’un dieu qui discuterait sur la taille ou l’embonpoint de ses fidèles, ou dans la maison d’un ami qui n’accepterait point mes béquilles et prétendrait me faire danser pour me juger?
Tu rencontreras bien assez de juges de par le monde. S’il s’agit de te pétrir autre et de te durcir, laisse ce travail à tes ennemis. Ils s’en chargeront bien, comme la tempête qui sculpte le cèdre. Ton ami est fait pour t’accueillir. Sache de Dieu, quand tu viens dans son Temple, qu’il ne te juge plus, mais te reçois.

©Livre : Antoine de Saint-Exupéry – Citadelle [Folio]
©Image : Oakyoh [ aka acorn/oakyoh/kes/Scott Kennedy]

José Martí – Vers libres (Extraits) [1997 pour la traduction]

manuel mendive (peintre cubain)

[Bien: Yo respeto]

Bien: yo respeto
A mi modo brutal, un modo manso
Para los infelices e implacable
Con los que el hambre y el dolor desdeñan,
Y el sublime trabajo, yo respeto
La arruga, el callo, la joroba, la hosca
Y flaca palidez de los que sufren.
Respeto a la infeliz mujer de Italia,
Pura como su cielo, que en la esquina
De la casa sin sol donde devoro
Mis ansias de belleza, vende humilde
Piñas dulces o pálidas manzanas.
Respeto al buen francés, bravo, robusto,
Rojo como su vino, que con luces
De bandera en los ojos, pasa en busca
De pan y gloria al Istmo donde muere.

[Bien: Moi je respecte]

Bien: moi je respecte
A ma façon brutale, des manières douces
Envers les malheureux et implacables
Envers ceux qui méprisent la faim et la douleur,
Et le travail sublime, moi je respecte
La ride, le cal, la bosse, la farouche
Et pauvre pâleur de ceux qui souffrent.
Je respecte cette pauvre femme d’Italie
Pure comme son ciel, qui à l’encoignure
De la maison sans soleil où je dévore
Mes désirs de beauté, vend humblement
Des ananas sucrés ou des pommes blafardes.
Je respecte le bon Français, brave, robuste,
Rouge comme son vin, qui avec des éclairs
De drapeau dans le yeux, traverse en quête
De pain et de gloire l’Isthme où il périt.

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[Mis versos van revueltos y encendidos]

Mis versos van revueltos y encendidos
Como mi corazón: bien es que corra
Manso el arroyo que en el fácil llano
Entre céspedes frescos se desliza:
Ayl: pero el agua que del monte viene
Arrebatada; que por hondas breñas
Baja, que la destrozan; que en sedientos
Pedregales tropieza y entre rudos
Troncos salta en quebrados borbotones,
¿Cómo, despedazasa, podra luego
Cual lebrel de salón, jugar sumisa
En el jardín podado con las flores,
O en la pecera de oror ondear alegre
Para querer de damas olorosas?
Inundará el palacio perfumado
Como profanación: se entrará fiera
Por los joyantes gabinetes, donde
Los bardos, lindos como abates, hilan
Tiernas quintillas y romances dulces
Con aguja de plata en blanca seda.
Y sobre sus divanes espantadas
Las señoras, los pies de media suave
Recogerán, – en tanto el agua rota, –
Convulsa, como todo lo que expira,
Besa humilde el chapín abandonado,
Y en bruscos saltos destemplada muere!

[Mes vers s’élancent tumultueux et ardents]

Mes vers s’élances tumultueux et ardents
De même que mon cœur: on comprend que s’écoule
Paisible le ruisseau qui dans la douce plaine
Parmi le frais gazon ruisselle sans effort:
Ah!: mais l’eau qui de la montagne dévale
Violemment entraînée; qui par d’épais ronciers
Asséchés se précipite, et parmi les troncs
Âpres, bondit en effervescences brisées,
Comment, ainsi rompue, ensuite pourra-t-elle
Comme un chien de salon, jouer apprivoisée
Avec les fleurs du jardin bien taillé,
Ou dans un aquarium d’or ondoyer gaiement
Pour donner du plaisir aux dames parfumées?
Elle inondera le palais plein de parfums
Comme profanatrice: farouche elle entrera
Dans les salons soyeux, où les poètes
Pimpants ainsi que des abbés, se faufilent
De tendres strophes et romances suaves
Dans la soie blanche avec une aiguille d’argent.
Cependant que sur leurs canapés les dames
Épouvantées, retireront leurs pieds
Au bas délicats, – tandis que l’eau brisée, –
Prise de convulsions, comme tout ce qui meurt,
Baise humblement l’escarpin délaissé,
Et en secs soubresauts disloquée, elle meurt!

©Livre: José Marti – Vers libres (Edition bilingue établie par Jean Lamore – Prologue de Cintio Vitier) [Harmattan/ Editions Unesco // 1997]
©Peinture : Manuel Mendive

Jean Dubuffet – L’art brut préféré aux arts culturels (Extraits)

Miyama

Ça se peut que la position assise de l’intellectuel soit une position coupe-circuit. L’intellectuel opère trop assis : assis à l’école, assis à la conférence, assis au congrès, toujours assis. Assoupi souvent. Mort parfois, assis et mort.

On a longtemps tenu l’intelligence en grande estime. Quand on disait d’un qu’il est intelligent, n’avait-on tout dit ? Maintenant on déchante là dessus, on commence à demander autre chose, les actions de l’intelligence baissent bien. C’est celles de la vitamine qui sont en faveur maintenant. On s’aperçoit que ce qu’on appelait intelligence consistait en un petit savoir faire dans le maniement de certaine algèbre simpliste, fausse, oiseuse, n’ayant rien du tout à voir avec les vraies clairvoyances (les obscurcissant plutôt).

On ne peut pas nier que sur le plan de ces clairvoyances là, l’intellectuel brille assez peu. L’imbécile (celui que l’intellectuel appelle imbécile) y montre beaucoup plus de dispositions. On dirait même que cette clairvoyance les bancs d’école l’éliment en même temps que les culottes. Imbécile ça se peut, mais des étincelles lui sortent de partout comme une peau de chat au lieu que chez monsieur l’agrégé de grammaire pas plus d’étincelles que d’un vieux torchon mouillé, vive plutôt l’imbécile alors ! C’est lui notre homme !

©Texte : Jean Dubuffet – L’art brut préféré aux arts culturels
Photo : Eijiro Miyama

Mohammed Khair-eddine – Le soleil atroce des rêves… (Poésie)

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à Jean DUFOIR

le soleil atroce des rêves
le cadavre gluant des lunes et du désert
quand la mer basculée par une intoxication d’algues amères
met un trait d’union entre le ciel flexible et ton visage
de gazelle noire
sont sous l’aisselle moite du passeur
plus nombreux que le les oiseaux de toute la terre

les sépulcres sont tombés sur les froides rivières

il fallut une arme: ma langue sèche ma langue aveugle
recrachant les intrépides chevaux du vol des superstitions
et du sacre
d’un printemps éventré
par nos pieds roides
et voici s’étendre à même ma peau
le chien oblique des menaces avortées

ciel bas
torpillé pillant nos faces
les fossiles aigris les uniformes
et cette maladie sur leurs prunelles grises
viaduc
et
silence par ces reptations d’affres engourdies
mais
qu’est-ce une fleur sinon la mort des tarentules
je dis ce feu blanc et noir ou violet
parmi les toits vétustes du lointain
je dis l’avion-mouche-étrange sur nos cous viriles

et nous nous demandions si nous n’étions pas noyés depuis des
siècles
je dis cet ordre immanent  ce costume d’aigle mort-né
je ne dis rien passons par si peu d’anses éclatées

les sépulcres sont tombés sur les froides rivières

notre marche était un filet
sans hargne
nos bras claquaient
sur le dos lisse du ciel mulet
et nos yeux prématurés
sur tes visages refleuris parmi les ronces
quand
rejetés par la tornade
nos corps émus firent des flaques dans la liberté

©Poème : Mohammed Khair-eddine (paru dans « Le journal des poètes » #1, Janvier 1967)
©Illustration : Cléo d’O
net : https://www.facebook.com/philomene251/

Pierre Stival – Depuis que je pense… (Inédit) [2017]

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Depuis que je pense, je n’arrive plus nulle part. Guidé par des réflexions imbéciles, j’agis en parfait irresponsable. La ligne droite, persistante, me rend fou. Je rêve encore de virages, découvrant, au détour d’une haie, des rivages et des bruits de vagues, lancinants, des bruits de coquillages se frottant inlassablement et sans raison, sans but. Des promeneurs sont peut-être là, sur une plage connue, emmitouflés, dans le grand espace vivifiant. Les cerfs-volants disputent aux oiseaux le ciel immense où les vents se battent. Nous rêvons de vivre ici éternellement, même quand les lieux seront vides, tristes. Nous rêvons d’errer dans notre enfance. Nous rêvons d’hallucinations stériles mais réalistes. Nous rêvons de l’éternelle jeunesse dans le souvenir de nos cachettes. Toutes ces odeurs, délicieuses, tous ces parfums qui nous entourent, ces effluves inconnus que nous goûtons. Quand nous sommes Adam, ou Eve, ou moins que ça, quand nous sommes en chemin ensemble, en soleil, en chaleur lourde, en sentiers, en dunes à perte de vue, en sable qui vole, en horizon flou, en aventure, en broussailles épineuses, en mains serrées, en désespoirs inconnus, en sensations primitives, en demains souriants.

©Texte : Pierre Stival (Publié sur Facebook)
©Image : Joaquim Cauqueraumont

Tonino Benacquista – Saga (Extraits) [1997]

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Je ne me suis jamais posé la question du silence. Les scénaristes sont porteurs de bruit et de fureur mais leur travail commence bien  avant le big bang, quand tout est vide est paisible.

– Je croyais que Séguret était le genre de type à apprécier une phrase comme : « j’ai vu ton père, Jonas, il était ivre mort et faisait des gestes désordonnés, comme s’il clouait un cercueil fantaisie. »

Il y aura une douzaine d’insomniaques qui ont fondé une secte secrète pour fomenter des tentatives de putsch chez les bienheureux dormeurs.Il y aura un suicidaire qui a laissé la télé allumée pour garder un peu de lumière dans la rétine avant le grand saut. Il y aura « l’homme qui vie à l’envers », il prendra son apéritif et jettera un œil sur l’écran par-dessus son journal. Il y aura une vieille dame qui attendra son petit-fils de seize ans, bien trop heureux pour vouloir rentrer. Il y aura un type qui regardera, nerveux, la télé sans le son, des infirmières qui s’occuperont de la parturiente. Il y aura cette femme qui, les larmes aux yeux, attendra le coup de fil de 16 heures de son mari, coincé dans une geôle de Kuala-Lumpur. Il y en aura peut-être quelques autres, qui sait.

Jeter un violon par la fenêtre dans la quiétude du soir. Psalmodier dans une langue inconnue devant un miroir. Casser paisiblement des verres à pied tout en fumant un énorme cigare. Porter un chapeau grotesque et agir comme s’il était invisible.

Circonlocutions, ambages, périphrases, métaphores protocolaires, et au bout de tout ça, on n’est même pas sûr d’avoir fait passer son message. Pendant quelques instants, je me mets à rêver d’une langue sans voiles et sans fard. Une langue interdite aux courtisans et aux patelins.
– Au lieu de noyer le poisson dans un flot de palabres, dis-je, il suffirait de quatre phrases très précises et très sincères pour dire exactement ce qu’on pense.
– Ce serait la fin du monde.
Mathilde a sans doute raison, mais une choses est sûre: la sincérité est bien plus amusante que la fourberie.
– Juste quatre phrases…
– Quatre phrases nues.

– Et cette Dune, elle doit lancer le boomerang?
– Parce que, forcément, vous savez lancer le boomerang.
– Vous ne le répéterez pas?
– Juré.
– J’ai prétendu que je savais et j’ai appris entre temps, pour les besoins du rôles.
– …
– Je ne regrette pas, du reste. C’est un geste très sensuel et une superbe parabole de la solitude.
– …

Je m’imagine passer le reste de ma vie dans ce bar à boire de la vodka et écouter du saxo, seul, hormis la silhouette fantomatique du barman qui disparaît dans une arrière-salle. Voilà peut-être le secret du bonheur, ne plus penser qu’à l’instant présent, comme s’il s’agissait d’un extrait de film dont on ne connaît ni le début ni la fin.

– Disons que… Disons qu’en un an j’ai fait un cycle complet autour du soleil en passant par toutes les saisons. J’ai fait une sorte de voyage initiatique à 180°, je suis parti comme Homère et je suis revenu comme Ulysse. Je me suis mis en abîme, je m’y suis penché et ça m’a fait peur. J’ai repoussé les limites jusqu’à ce qu’elles me repoussent à leur tour, et je suis allé très loin, par-delà le bien et le mal. Mais ça ne m’a pas suffi, il a fallu que je fricote avec le diable pour me rapprocher de Dieu et me faire passer pour lui à mes moments perdus. J’ai revisité la tragédie grecque, la comédie à l’italienne et le drame bourgeois, j’ai foulé Hollywood de mes pieds, et j’ai été, l’espace d’un soir, l’invité des princes. J’ai brassé mille destins tordus et me suis retrouvé en charge de vingt millions d’âmes. Mais tout ça est rentré dans l’ordre.

– Un personnage ne doit jamais être le même à la fin qu’au début, dis-je. Sinon on se demande à quoi ça a servi qu’il vive tout ce bordel.

Nous cherchons chacun quelque chose à dire mais un petit rien nous en empêche. Un précepte de Louis: « Le scénario ce n’est pas du verbe, c’est avant tout de l’image. Aucun dialogue n’est meilleur que le silence. »

©Livre : Tonino Benacquista – Saga [Gallimard // 1997]
©Image : Pawel Kuczynski

Fulgurance (3) : Bernard Sève

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« inventer un nouveau son n’est pas résoudre un problème, mais accroître le royaume du sensible sonore, enrichir le monde non seulement d’un objet nouveau (l’instrument) mais d’une couche nouvelle de sensations possibles »

©Livre : Bernard Sève – L’instrument de musique. Une étude philosophique. [Seuil // 2013]
©Photographie : Joaquim Cauqueraumont [Douglas Henderson // Babel V Dream man // Citysonics 2012]