Littérature mise en musique (4) : Pierre Desproges – Arielle de Claramilène

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Interprété par Thomas de Pourquery (Mise en musique : Bernard Lubat) : Thomas De Pourquery & Bernard Lubat – Arielle de Claramilène (Pierre Desproges)

Arielle de Claramilène s’ébaudrillait nuquelle et membrissons en son tiède et doux bain d’algues parfumil. Molle en chaleur d’eau clipotillante, chevelyre aquarelle, charnellolèvres de fraise extase, chavirée de pupille à rêve écartelé d’humide effronterie, murmurant ritournelle enrossignolée, elle était clatefollement divine.

La brune esclavageonne émue, qui l’éventait un peu de son parcheminet soyeux, comptemplait ébloussée les blancs dodus mamelons de bleu nuit veinelés, les petons exquis de sang carmin teintés, les fuselines aux mollets tendres, le volcanombril cloquet et la mortelle foressante du sexiclitor…

Perversatile et frissonnitouche, Arielle sentit bientôt ce libidœil lourd à cils courbés tremblants, que la madrilandalouse mi-voilée, presque apoiline posait sur l’onde tiède où vaguement aux vaguelettes semblottaient se mouvoir les chairs dorées à cuisse offerte à peine inaccessiblant, si blancs, au creux de l’aine exquise.

Lors, pour aviver l’exacerbie de l’étrangère, elle s’empara du savonule ovoïdal et doux à l’eau, l’emprisonna de ferme allégresse dans ses deux manucules aigles douces ongulées cramoisies, et le patinageant en glissade de son col à son ventre, s’en titilla l’échancrenelle.

“E pericoloso branletsi !” rauqua la sauvagyne embrasée, qui se fondait d’amouracherie volcanique indomptable et qui s’engloutissant soudain les deux mains à la fièvre sans prendre le temps de slipôter, bascula corps et âme dans l’éclaboussure satanique de cette bénie-baignoire pleine d’impure chatonoyance et de fessonichale prohibité fulgurante.

Quand l’étincelle en nuage les eut envulvées, ces étonnantes lesboviciennes se méprisèrent à peine et s’extrablottirent en longue pelotonnie, de Morphée finissant, jusqu’à plus tard que l’aube, sans rêve et sans malice, quoique, virgines et prudes, elles n’avaient naguère connu l’onanaire qu’en solitude.

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Ernest Delève – Insomnie

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La nuit parfois il s’éveille
tout bas l’appelle un poème
qui ne parvient pas à dormir
Dans son oreille il sent l’haleine
qui pour savoir s’il dort soupire
très fort pour l’éveiller s’il dort
et il voit s’ouvrir un sourire
comme une entaille lumineuse
dans un fruit juteux que l’on mord

Je dors dit-il je dors

Mais il ne peut se rendormir

Il se lève et le son de la nuit le surprend
des voix très haut très graves passent
certaines nuits on entend en sourdine des hymnes
de joie qui s’enfle et devient surhumaine
c’est l’homme éperdument qui chante
d’être homme éperdument sans bornes
depuis que la misère le traîne
devant tous les malheurs pour le faire abjurer
mais il rit quand on bénit ses chaînes
il jure et il chante à tue-tête

il chante à tout casser

Il chante à renverser les cierges
à casser les reins de plâtre du christ
à casser les vitraux et les vierges
à casser la voix du curé
à tuer les nonnettes

Il chante à tout casser
à faire sonner la tocsin
tant que les cloches se décrochent
à faire vibrer le béton des prisons
trembler les guichets des banques
à faire tomber l’aumône des mains du riche
à faire tomber les armes des gendarmes
à faire crouler le ciel
devant chaque maison dans chaque poubelle
Chantez avec lui vous qui l’entendez
chantez de tout votre souffle
Sinon tombez avec tout ce qui tombe
ou restez accroché comme un vieux calendrier
au mur moisi d’une maison
en démolition
©Livre : Ernest Delève – Poèmes inédits [Le Taillis Pré // 2003]
©Photographie : Harold Burdekin [London by night 1930]

Régis Messac – Quinzinzinzili (Extraits) [1935]

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Ils ont en effet déformé leurs noms, comme tout le reste. D’une manière générale, leur langage est fortement nasalisé, simplifié aussi, et tient du charabia enfantin. Il semble que l’atmosphère actuelle ne soit plus tout à fait la même qu’autrefois. J’en ai vaguement conscience moi-même en respirant. Il doit rester des traces de gaz. Ou bien, le rapport des gaz composants à changé. Peut-être les membranes du nez et de la gorge en ont été affectées. En tout cas, c’est un fait, l’humanité nouvelle tout entière parle fortement du nez.

De plus, sous l’influence de leur vie nouvelle, le cercle de leurs préoccupations s’est rétrécie, leur vocabulaire s’est appauvri; leur organes vocaux ont aussi changé. Ainsi, ils ont fini par se forger une langue à eux, dont leurs noms nouveaux peuvent donner une idée, et dont il serait impossible de voir les rapports avec le français, si l’on n’en était averti.

Nous sommes tous avec le torse nu et quelques haillons autour des reins. Combien de temps nous sépare de la catastrophe? des années, sûrement. Quand j’essaie de bien concentrer ma pensée, il me semble qu’il y a quatre ou cinq ans. J’ai encore conscience du retour des saisons, bien que le climat soit très doux, ici, plus doux qu’il n’était avant… Mais je ne compte même pas les hivers. A quoi bon?

Le prestige de Manibal a reçu un coup mortel, grâce à une invention de Lanroubin. Cette invention constitue une étape décisive dans l’histoire de l’humanité nouvelle, et montre que cette humanité ne vaudra pas beaucoup plus cher que l’autre.
Je m’en doutais.
Et je m’en fous.

Mais j’ai tort. Entièrement tort. Je suis mort, et mes idées, mes goûts, mon idéal esthétique sont morts aussi. Je ne fais que me survivre, survivre à tout ce qui était moi. Je suis un survivant des époques préhistoriques, littéralement un fossile vivant. Cette Ilayne que je trouve affreuse, odieuse, hideuse, cette Ilayne qui n’est pas belle, est en train de créer sous mes yeux, devant moi et malgré moi, un nouvel idéal de beauté. Ses fesses molles, ses tétines basses et son ventre en chaudron seront désormais les modèles de la beauté future. Je prévois que, dans l’avenir, des poètes inspirés et des amants élégiaques rêveront sans fin aux vastes dimensions de ses pieds plats et à la rougeur éclatante de son visage.

Ils n’ont pas l’habitude d’être étourdis par mille bruits divers, distraits par mille pensées; alors, ils peuvent absorber une foule de petits détails négligés jadis par l’homme des villes. Un enfant comme celui-ci peut décomposer le silence – ce qui paraît être le silence –  en mille petites perceptions.

©Livre : Régis Messac -Quinzinzinzili [Réédition La Table Ronde // 2017]
net: http://www.editionslatableronde.fr/
©Illustration : Edith Carron
net: http://edithcarron.net/

Jean Merrien – Naviguez! sans voile (Extrait) [1967]

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Qui peut naviguer?

e. Filles, de 15 ans jusqu’au mariage.

En « grande voile », elles sont parfois de bonnes équipières. Les forces physiques leur manquent en général, mais, si elles n’ont pas pour unique idéal de se grâler au soleil, elles peuvent « donner la main ». Moins rétives que les garçons de même âge, souvent un peu intimidées, elles prennent (je parle de moyenne, pas de cas particuliers) l’habitude de la mer – fort précieuse par la suite – plutôt que des connaissances approfondies, même du rôle de membre d’équipage. en croisière, elles apportent une aide précieuse à la maîtresse de bord.

En motonautisme, en « plaisance de ports », elles peuvent être… pin-up. Parodiant et contredisant la chanson célèbre de la Marie-Joseph, chantons: On peut confondr’ mariage et navigation. Flirt aussi, naturellement.

En petite voile, la fille de l’un de ces âges – pouvant bien sûr naviguer pour son propre compte – constitue le plus souvent l’équipière type, la compagne merveilleuse (car « ne râlant pas », docile, souvent intelligente et vive) des régates.

Que les mamans se rassurent: fille et garçon, à bord du petit voilier de régate, ne pensent aucunement à des sottises: aussi exquise soit la fille, aussi « formidable » le garçon, tout est pour le succès, le bateau. Beaucoup mieux qu’une camaraderie: une vraie école de vie, une image du couple tel qu’il sera réellement, boulot, boulot! A chacun son rayon, tout le monde boulonne, et il faut que cela gaze! Autant que sur l’eau, que dans le vent, à terre; préparer le bateau, le porter, l’entretenir, sourires sans valeur, de l’efficacité, ah mais!

Tout cela est excellent pour « dé-sosottiser » la fille, lui faire prendre l’air, la mondaniser dans ce que cela a de bon; très supérieur aux cours de danse! Inscrivez votre fille à un club. Et si elle est laideronne, mais serviable, courageuse, elle y perdra son « complexe d’infériorité », car elle sera plus recherchée que les filles « poseuses ». Il est même fréquent que les « capitaines » préfèrent des équipières un peu lourdes… pour le « rappel »!

En canoë, en kayak, l’atmosphère est à peu près la même; les jeunes ménages dominent pourtant. Mais les jeunes filles solitaires, aimant à être solitaires, trouveront, à pousser leur rêverie au fil de l’eau, un grand bonheur.

©Livre : Jean Merrien – Naviguez! sans voile [Le livre de poche pratique // 1967]

Cécile Auzolle – Jazz et improvisation sur la scène lyrique (Extrait)

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(Wintermärchen de Philippe Boesmans [1999])

La ballade est introduite par un motif ascendant de tierces descendantes, alternativement majeures et mineures, à la clarinette puis au violon solistes.
Rhapsodique, non mesuré, « libre et indépendant », le chant balaie progressivement un ambitus de douzième augmentée (mi bémol-si). Boesmans le soutient d’une double pédale de quinte (mi  bémol-si bémol/mi-si) qui court pendant toute la ballade, jouée d’une part par un mi bémol du violoncelle solo rehaussée d’un trémolo du pupitre d’alti sul ponticello, tandis que d’autre part l’alto solo marque les temps du 4/4 subliminal sur un mi naturel et que lui répond un si harmonique du violon solo. La dissonance fonctionne aussi comme une appogiature. Cet accompagnement harmonique obstiné joue sur la distribution des hauteurs aux timbres en présence avec, parfois, l’adjonction ponctuelle de la tierce sol bémol-sol et des septième et neuvième mineures et fa.

©Livre : Jean-Michel Court, Ludovic Florin (dir.) – Rencontre du jazz et la musique contemporaine [Presses universitaires du Midi // 2015]
©Illustration : Henning Wagenbreth
net: http://www.wagenbreth.de/

Octave Mirbeau – Le journal d’une femme de chambre (Extraits) [1900]

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D’ailleurs, j’avertis charitablement les personnes qui me liront que mon intention, en écrivant ce journal, est de n’employer aucune réticence, pas plus vis-à-vis de moi-même que vis-à-vis des autres. J’entends y mettre au contraire toute la franchise qui est en moi et, quand il le faudra, toute la brutalité qui est dans la vie. Ce n’est pas de ma faute si les âmes, dont on arrache les voiles et qu’on montre à nu, exhalent une si forte odeur de pourriture.

Je ne suis pas une sainte… j’ai connu bien des hommes et je sais, par expérience, toutes les folies, toutes les saletés dont ils sont capables… Mais un homme comme Monsieur? Ah! vrai!… Est-ce rigolo, tout de même, qu’il existe des types comme ça?… Et où vont-ils chercher toutes leurs imaginations, quand c’est si simple, quand c’est si bon de s’aimer gentiment… comme tout le monde…

– Toc, toc!
– Qui est là?
Ah! cette voix aigre, glapissante, qu’on aimerait à faire rentrer, dans la bouche, d’un coup de poing…

Ma toilette de dame les étonne, et surtout, je crois, la façon coquette et pimpante que j’ai de la porter. Elles se poussent du coude, ont des yeux énormes, des bouches démesurément ouvertes, pour se montrer mon luxe et mon chic. Et je vais, me trémoussant, leste et légère, la bottine pointue, et relevant d’un geste hardi ma robe qui, sur les jupons de dessous, fait un bruit de soie froissée… Qu’est-ce que vous voulez?… Moi je suis contente qu’on m’admire.

Cette journée-là, le temps avait été très chaud, très lourd, très orageux. Au-dessus de la mer plombée et toute plate, le ciel roulait des nuages étouffants, de gros nuages roux, où la tempête ne pouvais éclater. Monsieur Georges n’était pas sorti, même  sur la terrasse et nous étions restés dans sa chambre. Plus nerveux que d’habitude, d’une nervosité due sans doute aux influences électriques de l’atmosphère, il avait même refusé que je lui lise des vers.

Et comme sur son interrogation, je lui dis que Monsieur est à la chasse, Madame en ville, et Joseph en course, il prend dans la brouette chacune de ces pierres, chacun de ses débris, et, l’un après l’autre, il les lance dans le jardin, en criant très fort:
– Tiens cochon!… Tiens, misérable!…

j’ai toujours eu un faible pour les canailles… Ils ont un imprévu qui fouette le sang… une odeur particulière qui grise, quelque chose de fort et d’âpre qui vous prend par le sexe.

©Livre : Octave Mirbeau – Le journal d’une femme de chambre [Gallimard // 1984]
©Photographie : Gregory Crewdson

Ambrose Bierce – Epigrammes (Extraits)

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« -Immoral-; tel est le jugement du bœuf dans son étable sur l’agneau qui gambade. »

« Tout cœur est la tanière d’un animal féroce. Le plus grand tort que vous puissiez faire à un homme est de le pousser à relâcher la bête qui est en lui. »

« Qui es-tu, toi qui es dans la boue?
– L’intuition. J’ai sauté de l’endroit où tu es restée, trouillarde, au bord du marécage.
– Bel exploit, madame; accepte l’admiration de la Raison, que l’on appelle parfois Pieds-secs. »

« Quand on éradique un mal, cela fait une différence selon qu’on le déracine ou qu’on l’extermine. La différence réside dans le réformateur. »

« Nous nous soumettons à la majorité parce que nous y sommes tenus. Mais nous ne sommes forcés de donner à notre attitude soumise une posture respectueuse. »

« Chrétiens et chameaux accueillent leurs fardeaux à genoux. »

« Quand nous sommes publiquement censurés, notre premier instinct est de faire de tout le monde un coacccusé. »

« L’argot est la façon de s’exprimer de celui qui pille les charrettes à déchets littéraires quand elle se rendent à la décharge. »

« Les ignorants ne connaissent pas la profondeur de leur ignorance, mais les savants connaissent la superficialité de leur savoir. »

« Les hommes qui attendent la paix universelle grâce à l’invention d’armes de guerre destructrices ne sont pas plus sages que celui qui, en notant l’amélioration des outils agricoles, prophétiserait la fin du labour. »

« C’est le cadavre de qui?
– Celui de la Crédulité.
– Par qui a-t-elle été tuée?
– La Crédulité.
–  Ah! Suicide.
– Non, satiété. Elle a dîné à la table de la Science et englouti tout ce qui était devant elle. »

« En matière spirituelle, l’aide matérielle n’est pas négligée: en utilisant des orgues et un vitrail, une émotion artistique peut se transformer en extase religieuse. »

« Vous seriez prêt à dire de ce vieil homme: -Il est chauve et voûté-. Que nenni! En présence de la mort, il se découvre et s’incline. »

« Vous ne pouvez réfuter la Grande Pyramide en montrant l’impossibilité d’en disposer les pierres. »

« Que vous ne puissiez servir à la fois Dieu et Mammon constitue une piètre excuse pour ne pas servir Dieu. »

©Livre : Ambrose Bierce – Epigrammes [Allia // 2014]

La légende joyeuse, ou les trois cent trois leçons de Lampsaque (Extraits) [1760]

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XVIII

A deux genoux une gente pucelle
Se confessoit aux pieds d’un Cordelier,
Et lui montroit par dessus sa dentelle
L’échantillon d’un tetin régulier.
Lors de la chair le Démon familier
Se fit sentir. Par quoi l’homme d’Eglises
Lui mit ès (?) mains son joyeux éguillon.
O qu’est ceci? dit la fille surprise.
Prenez, prenez reprit le penaillon,
C’est les cordon de Saint François d’Assise.

LVII

Un grenadier s’accusoit à confesse
D’avoir forcé le lit de son Hôtesse
Par droit d’étape, au nez de son cocu
Dont peu content fut-il, mais bien battu;
Combien de fois fites-vous cette affaire?
Dit le Béat, car il faut les compter.
Combien? reprit le Soudart: oh! mon Père
Je ne suis pas ici pour me vanter.

LXXVI

Frère Conrard en un réduit bien clos
Par un matin à gentille Tourrière,
En vrai Béat, refait par le repos,
Insinuoit sa cheville ouvrirère.
On sonne alors. Ah! contrems maudit!
Foin de la cloche; & de qui la fondit!
S’écrie Agnès, en redoublant la croupière.
Le penaillon qui plus fort se roidit,
Piquant des deux pour fournir sa carrière,
Serre la Sœur, & prêt à faire feu:
Parbleu, dit-il, tu t’étonnes de peu:
Laisse sonner & répond du derrière.

LXXIX

Un peit-Maître fort amoureux
Depuis six moix de la belle Angéilique:
Il étoit riche, & on souffroit ses feux;
Mais à la fin si faut-il qu’on s’explique.
Vint un beau jour que le Père lui dit,
Beaucoup d’honneur vous faites à ma fille,
Mais sur quel pied, demande la famille,
La voyez-vous? Moi? Sur le pied du lit.

CCXCVIL

Certain Ribaud pourchassant jeune fille,
La rencogna dans le fond d’un jardin,
Puis d’une main lui troussant sa mandille.
Il l’amusa long-tems d’un doigt badin.
Las, s’écria la petite imbécile,
Me faites mal; quittez cettui (?) dessein.
Lui de pousser & d’introduire enfin
Deux de ses doigts: voyant qu’elle s’acoule (?),
Puisque tu peux chaumer à cettui point,
Pourrois-je point y fourer ma mentule?

©Livre : La légende joyeuse, ou les trois cent trois leçons de Lampsaque
PDF : La légende joyeuse, ou les trois cent trois leçons de Lampsaque
Lampsaque: https://fr.wikipedia.org/wiki/Lampsaque

Revue Littéraire : Le Soupirail #1 (Edito) [Février 1928]

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(Edito du premier numéro de la revue littéraire « Le Soupirail » fondée par Jean Glineur)

L’esthétique dite moderne dont certaines personnes se nourrissent à l’aveugle ou par snobisme ne nous touche pas. Nous nous moquons de l’esthétique dite moderne, de ce qu’elle a de brutal ou d’irritant. Elle revêt d’ailleurs des formes excessivement nombreuses, et bien malin qui pourrait nous en dresser une nomenclature complète. Il faut reconnaître que ce qui vivait hier est déjà mort aujourd’hui.

Sans doute, les mots de futurisme, de cubisme, de dadaïsme, de surréalisme, et que sais-je encore, sont des étiquettes commodes; mais jusqu’où va leur valeur, la précision de leur indication?

Et puis l’absolutisme de ces théories, l’étroitesse de leurs vues, souvent justes, sous un certain rapport, leur manque d’universalité nous les font, comme telles, rejeter en bloc.
Mais s’il s’agit de reconnaître leurs bienfaits, s’il s’agit de reconnaître la qualité de leur influence, de reconnaître la puissance d’un Marinetti, la profondeur et la richesse poétiques d’un Max Jacob, d’un Reverdy, d’un Jean Cocteau, l’incontestable talent d’un Aragon, d’un Breton, d’un Eluard, nous sommes tout disposés à le faire, et avec joie…

Nous sommes peu sensibles à l’esprit de ces chapelles. Nous le sommes plus à l’égard de celui des hommes. Et nous le sommes tout à fait à l’égard de leurs œuvres. C’est là que nous jugeons les auteurs dits modernes, et non dans leurs manifestes, si ingénieux soient-ils.

©Dessin : Francis Picabia

Fulgurance (5)… mirli

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(Publié un 8 mai sur Facebook, logique. Aujourd’hui étant le 10 mai cela a moins d’effet)

On m’a toujours répété qu’il n’y avait pas de 8 mai.
On ne peut pourtant pas dire que nous sommes le 9 mai.
Pour faire simple, je dirais donc qu’aujourd’hui est un hier sans lendemain.
Les néerlandophones l’ont d’ailleurs bien compris, « hier », pour eux, étant « ici ».
Ici, mais pas maintenant. Ça, ils l’auraient dit « nu ».
Ce qui est une très bonne idée !
Aujourd’hui, tout le monde à poil !
Il n’y a pas de 8 mai !

Les Editions du Cactus Inébranlable viennent de publier le premier livre de mirli, « Qui mène me suive« . un recueil où, en pensées absurdes, il révèle son univers.
Pour vous procurer le livre rendez vous ici : Cactus Inébranlable Editions
©Image : mirli

Ne perdons pas un bout de langue (2)…Orthographe : le point de vue d’une professionnelle – Plaidoyer anarchiste pour le respect du vivant

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« …une langue vivante ne se soumet pas à une réforme. Qu’une langue vivante est comme son nom l’indique « vivante » et se contrefout subséquemment des momies, académiques ou non. Qu’il aura beau tempêter contre les anglicismes et autres mots-nouveaux-inutiles-parce qu’il-existe-l’équivalent-en-français, les formules absurdes car redondantes ou injustes grammaticalement comme « au jour d’aujourd’hui », les tics de langage journalistiques… il n’y changera rien. Les jeunes, dieu soit loué, inventeront toujours des formules neuves qui, s’ils semblent étranges ou alambiquées pour les vieilles oreilles, suivent une loi millénaire, une des rares lois qui régissent une langue vivante : la SIMPLICITÉ. »

« Alors voilà où la « professionnelle de l’orthographe » en est : continuons à parler et à écrire sans complexes, sans honte, en transgressant les règles, que ce soit volontaire ou non. Personne n’est plus apte qu’un autre à vous dire comment parler ou écrire votre langue. Votre faute d’aujourd’hui sera peut-être la règle de demain. Je ne dis pas qu’il faut absolument faire des fautes ou parler chacun une langue incompréhensible pour d’autres. Mais une faute d’orthographe récurrente est toujours significative d’une évolution nécessaire de la langue. Une expression nouvelle quelle qu’elle soit est toujours un enrichissement linguistique, même si c’est de l’anglais, de l’arabe ou du manouche. Réjouissons-nous de ce marasme d’orthographes et de langages qui constituent notre jolie langue métissée. Et n’ayons plus peur des tenants du savoir : la langue française est à nous autant qu’à eux ! »

 Texte complet : Orthographe : le point de vue d’une professionnelle – Plaidoyer anarchiste pour le respect du vivant

Arnold De Kerchove – Retraite : Journal d’un aveugle (Extrait) [1940]

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Aveugle : comprends-tu ce que cela signifie?  Moins un malheur qu’une déchéance. Je te remercie de m’avoir épargné ta pité. Que l’on souffre dans son esprit ou dans sa chair, c’est souffrir doublement que d’être plaint. Cette douleur qui craint l’aveu, cette blessure qui cherche à se cicatriser, la compassion l’oblige à prendre conscience d’elle-même et à se dénuder pour la délectation malsaine qu’éprouvent à se pencher sur les plaies et à flairer l’odeur des maladies ceux qui jouissent insolemment du bonheur et de la santé. Ils ne s’adressent plus à moi-même, mais à l’infirme :  que je sois aussi un homme semblable aux autres, ils n’y songent même pas, persuadés qu’ils sont que ma cécité me retranche pour toujours de leur univers, pour me ranger désormais, parmi les monstres. Ils se croient bons parce qu’ils me pardonnent mes caprices et mes manies, comme on fait aux enfants et aux vieillards : mais à l’indulgence même que je leur inspire, je comprends que je ne suis plus qu’un homme diminué.

Quelle souffrance et quelle humiliation à chaque instant renouvelées, que de me perdre dans ne maison dont je croyais connaître tous les détours, de me heurter aux meubles soudain hostiles, de manger avec une maladresse plus ridicule encore que pitoyable, de dépendre des autres pour les gestes les plus élémentaires, dont chacun me pose un problème que jamais plus je ne pourrai résoudre par mes propres lumières! Ce ne serait rien encore, si ma cécité ne m’avait rendu plus lucide. Derrière cette sollicitude dont je suis l’objet ou plutôt la victime, je devine ce que tout le monde s’ingénie pieusement à me cacher, ce que personne, autour de moi, n’oserait sans doute s’avouer à lui-même : cette secrète horreur du dévouement dont parlait Baudelaire, ce recul de tout l’être plus fort que la pitié, parce qu’il s’y mêle, dans les profondeurs de l’instinct, la crainte du malheur contagieux et l’orgueil de ne pas partager ma disgrâce. Je le devine et je me tais :  pourquoi paierais-je d’ingratitude les soins qu’on me prodigue, en révélant à ceux qui m’aiment l’inconsciente cruauté de leur compassion? Plus qu’un autre, un malade doit mentir et accepter les mensonges, s’il ne veut pas rompre les liens fragiles qui le rattachent encore à ce monde normal où sa présence est à peine tolérée.

Si je t’écris ces choses, sans me soucier d’en atténuer l’amertume, c’est que toi seule refuses d’être complice de cette conspiration qui s’ourdit autour de moi. Tandis que chacun s’efforce à me faire oublier mon mal, tu m’invites au contraire à en prendre conscience et à chercher de nouvelles raisons de vivre et de m’affirmer, dans cette retraite aveugle où rien ne viendra plus me distraire de moi-même.

J’essaierai. C’est la seule lueur d’espoir qui puisse encore m’éclairer dans ma nuit. A toit qui m’a compris et soutenu, dans ma nuit. A toi qui m’a compris et soutenu, je dédie ce journal où s’inscriront les faiblesses, les révoltes et peut-être les joies d’un homme que tu as su rejoindre dans l’exil de sa solitude.

©Livre : Arnold De Kerchove – Retraire : Journal d’un aveugle [Les cahiers du journal des poètes // 1940]

André Habib – L’attrait de la ruine (Extraits) [2011]

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Au fond, la ruine telle qu’elle s’incarne au cinéma (et qui m’intéressera dans ce petit livre), que ce soit comme décombres de guerre ou vestiges antiques, chantier désaffecté ou lambeau de pellicule rescapé, ne fait que matérialiser et exacerber ce lien mélancolique, quasi ontologique, qui m’attache au temps et à la mémoire du cinéma (c’est-à-dire, comme le dirait Daney, à « la promesse d’un monde »): présence d’une absence, insaisissable trop tard, toujours-déjà passé, en train de disparaître. Mais il faut, pour que cette sensation, pour que ce « temps des ruines » m’advienne, du temps mort, un temps d’arrêt, un temps donné, pour qu’apparaissent ces strates de temps géologiques, sis sensibles par exemple dans les films de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (La Mort d’Empédocle, Othon, Antigone), dans Voyage en Italie de Rossellini, dans les Climats de Nuri Bilge Ceylan, Les harmonies Werckmeister de Béla Tarr, Je veux voir de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige.

c’est aussi Delpeut, Deutsch, Ricci-Lucchi, Gianikain, Morrison, ces chiffonniers de la pellicule, ralentissant un fragment de film pour révélé la trame de temps déchiré qui s’y niche.

Toute image, tout plan de cinéma tourné à Pompéi – mais aussi bien à Rome, Berlin, Hiroshima, à un autre degré à Beyrouth ou à Sarajevo, dans toutes ces grandes villes en somme qui ont dessiné notre imaginaire de la ruine – nous présentent simultanément les états successifs de ces lieux qui se réfractent dans notre mémoire, comme cette « fantaisie » d’une coexistence simultanée de toutes les constructions romains suggérée par Freud dans Malaise dans la civilisation pour décrire la conservation de nos impression mnésiques.

Si Pasolini cherchait sur ces visages, dans ces lieux, des fragments de vie archaïque, préservés des intempéries de la civilisation, les films retrouvés de Mulsant et Chevalier sont en eux-mêmes des fragments archaïques, sublimes de simplicité (comme les premiers Lumière, les premiers Edison) réchappés du temps, exposés comme des tessons d’un vase antique, dont on ne peut reconstruire le dessin complet, et qui nous procurent – comme souvent les morceaux anonymes du cinéma des débuts – l’étrange sentiment de toucher du regard le temps.

Car la ruine a entre-temps cessé de pouvoir nous faire rêver simplement, ou alors, plus justement, la rêverie qu’elle inspirerait fait remonter avec elle le cauchemar qui la borde. La ruine est affectée d’une mélancolie plus douloureuse, d’un exil intérieur, à soi et au monde, habité par les spectres terrifiés de l’Histoire. Et le cinéma en a été, à l’occasion, la « doublure instantanée ».

L’exemple peut-être le plus complexe et paradoxal de cet imaginaire de la ruine allemand serait celui d’Albert Speer, architecte du Troisième reich et grand admirateur d’architecture gréco-romaine, « auteur » d’une célèbre « théorie de la valeur des ruines », exposée à Hitler en 1934 et qui explicitera, plus de trente ans plus tard, dans ses mémoires. Lors de la construction du Zeppelinfeld de Nuremberg, Speer était arrivé à la conclusion que les matériaux modernes n’étaient pas adaptés pour produire de belles ruines, qu’il était inconcevable que des « amas de décombres rouillés puissent inspirer, un jour, des pensées héroïques comme le faisaient si bien ces monuments du passé que Hitler admirait tant. »

De la même manière, qu’il s’agisse d’un lieu imaginaire ou bien réel, la ruine est toujours inséparable d’une expérience de l’histoire et du territoire, plus ou moins contemporaine, mais aussi d’un héritage référentiel et iconographique complexe.

©Livre : André Habib – L’attrait de la ruine (Yellow Now // 2011]
©Image : Andreï Tarkovski [Stalker // 1978]

David Scheinert – Poèmes choisis (Extraits) [1995]

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LA PRIÈRE DES AVEUGLES

Sur la plaine que surveillent trois arbres affamés et tortueux comme des pions, sous un ciel où dorment les nuages, les aveugles du monde entier se sont réunis. Ils ont de longues faces pâles et son vêtus de noir.
Ils se sont agenouillés.
Seule reste debout, au milieu d’eux, un homme.
C’es une triste église que le pays qui les entoure.
Le vent joue lamentablement de l’orgue,comme s’il pensait à autre chose.
Sur cette plaine noire d’habits, l’homme debout a crié à Dieu d’une voix rauque:
« Éternel, nos yeux sont vides.
Les yeux des autres, Tu les as remplis de femmes nues, de libellules, de beurre blanc, de clochers et de flammes.
Ils sont maîtres de la nuit.
Nous sommes esclaves d’un bâton, d’un caillou ou d’un caniche.
Venus de partout, nous tenant par la main, appuyés sur une branche de coudrier, la plupart à pied, harassés, nous t’implorons!
Ne nous donne pas de paroles, ô Seigneur!
Ne remplis pas nos orbites. A quoi bon libérer des détenus trop vieux qui trébuchent au premier pas?
Ecoute et sois juste.
Que tout soit pareil à tous les hommes! »
Et les aveugles tout autour crièrent:
« Vidés de vue,
Qu’ils soient tous
Vidés de vue!
Que sur la mousse
Ou dans les rues,
Que dans la crue
De la nuit,
Ils ne voient plus
Et s’entre-tuent!… »
Et Dieu prêta l’oreille à ce croassement.
L’homme reprit:
« Tout est lourd sur nos crânes.
Et le vent accompagne nos prières.
Je sais, Seigneur, que Tu nous écoutes.
Alors, écoute mieux encore, car notre liturgie est nouvelle.
Tant pis, si nous blasphémons parfois.
pour nous, Ta Création est cruelle.
Et nous n’avons rien à perdre. »
Et le soleil perça les nuages, car Dieu souriait.
« Ô Seigneur, les fleurs qui poussent par le monde, et les herbes et les arbres, arrache-les! »
« Arrache-les! » reprit le chœur.
Alors, les nénuphars, fondirent dans l’eau.
Les lilas et les roses s’envolèrent en cendres.
Et sur les prairies, les pâquerettes s’éteignirent.
Ainsi moururent les feuilles et les pétales.
Et les arbres rapetissèrent et devinrent des champignons puants.
Et la terre perdit ses cheveux.
Seuls restèrent debout les trois arbres crochus de la plaine.
Et l’homme debout parmi les aveugles continua:
« Ô Seigneur, les sources qui trillent, les fleuves opulent et les océans trop grands pour les yeux, dessèche-les! »
Dessèche-les! » reprit le chœur.
Et les sources se terrèrent et noyèrent les taupes.
Et Dieu aspira les rivières comme des œufs frais.
Et les épaves furent mises à sec, avec d’anciennes cités englouties et les squelettes des poissons, par les mers qui se retiraient.
Et l’homme continua:
« Brise la palette des paysages et la mosaïque noire-blanche-grise des grandes villes! »
Les aveugles crièrent:
« Brise-les! »
Alors les villages brûlèrent et, à leur place, poussèrent des canines rocheuses.
La terre ainsi devenait féroce.
Les cathédrales se brisèrent en milliers de cailloux et, avant de mourir, gémirent de toutes leurs cloches.
A la géométrie des boulevards, au tracé gracieux des parcs, succéda le chaos.
Pourtant les anges peints sur les toiles, et les fruits et les fleurs faits d’une mince couche d’huile, et les grandes épopées maintenues dans des cadres, et les petits humains grandis par le bronze, Dieu n’y touchait pas.
Car il attendait.
Et l’homme continua:
« Ô Dieu Tout-Puissant, supprime la Beauté qui nous rend mauvais et jaloux! »
Les aveugles hurlèrent:
« Ou-ou-ou-oû! »
Alors, Dieu dessécha les seins des femmes, gonfla leur ventre et couvrit leur corps de pustules noires.
Il déforma les visages et ensanglanta les regards.
Il écartela les statues et déchira les tableaux.
Les poètes bégayaient et couraient, affolés, parmi les ruines.
Les harpes faussées grinçaient.
Et le chant de la flûte ressemblait à l’appel d’une pie.
Et l’homme, dans un dernier effort,c ria:
« Ô Dieu, que la Lumière ne soit plus! »
Et l’écho fit:
« Plus! »
Le soleil brûlait en forcené. Plusieurs aveugles moururent d’insolation, car Dieu riait de la farce.
Il ne rit pas longtemps.
Le soleil disparut.
Et la terre on ne sut plus rien, puisqu’il n’y avait plus de clarté.
Alors Dieu, pour punir les aveugles, leur donna la vue.

©Peinture : Susan Rothenberg [Vertical Spin]

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LE POÈTE ENRHUME

Descendez de votre piédestal monsieur le poète, la nuit tombe et les gens disparaissent.

Qui verra la noblesse de vos cuisses, la lyre de vos cheveux et vos mains inspirées?

Qui verra votre bouche buvant des étoiles, vos yeux affamés de grandeur?

Vos pieds s’endorment, vos doigts se gonflent, un cheveu vous agace.

Pas de témoin pour tant d’abnégation. Seul un moineau vous picore le bout du nez.

Puis vous trouvant l’air stérile et s’ennuyant plus que vous, lui qui cherche pitance,

Il s’envole et vous laisse seul derechef dans cette grotte dorée et transparente où plus un chat ne miaule.

Alors, malgré les étoiles délicates et vos yeux de statue, tout à coup vous éternuez.

Et ce bruit désenchanteur qu’on n’entendit jamais dans vos poèmes, cet appel d’un nez déconfit,

Vous dévêt si pitoyablement, vous débourre si cruellement, vous rapetisse avec tant de science finale,

Que je vous plains, monsieur le poète, de rester tout seul sur ce piédestal,, sans âme qui rie de votre catarrhe, sans brasero pour vous chauffer les doigts, sans veilleur pour vous botter le cul et instiller dans votre sang poétique un peu de cette rude et stupéfiante réalité.

©Photographie : Philippe Ramette [Le balcon]

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MA JOIE N’EST PAS

Ma joie n’est pas comme un sirop d’or dont les bocaux seraient rangés sur le buffet et où je puiserais à ma gourmandise.
Ma joie n’est pas comme le plain-chant qui remplit la chapelle d’une paix tiède et noie les désirs et étouffe le bourdon.
Ma joie n’est pas comme une batterie de fête, comme une décharge de tambour, comme une crécelle d’arrogance.
Ma joie n’est pas comme une mésange qui paraît heureuse, même quand elle a mal, ma joie n’est pas la miette de l’oiseau.
Ma joie n’est ni pure ni longue, elle se brise, puis se raccommode, elle s’arrête, puis repart, nourrie d’une faim infinie.
Ma joie enfourche un balai poilu et galope parmi les météores, ou bien couchée dans l’herbe, elle invente pour soleil une fleur immortelle.
Ma joie se promène sur les docks, elle se cache parmi des oranges oubliées par la grève, puis jaillissant d’une fontaine, elle rafraîchit les yeux d’un ferronnier.
Ma joie est mal rasée et fonce sur l’injustice, ou bien lisse comme un fruit, elle roule sur un ventre blanc.
Parfois je voudrais la saisir par les ailes, lui lier les pattes pour la garder longtemps, mais elle s’enfuit je ne sais comme, éclairant la prairie de son vol insolent.

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LE TRAM CITRONNELLE

Dans le vieux tram citronnelle  au milieu des cris de la ville, assis les mains sur les genoux, posant pour un peintre mort, tu me regardais fixement.
Tes pieds énormes traînaient d’infinies errances et un tic tiraillait ta joue gauche.
Sur ton cœur, l’étoile de la royauté, mais les gens ne voyaient que la lévite râpées et le chapeau d’un autre âge.
A quoi pensais-tu? A tes pères grillés en Silésie, à tes enfants éclatés? A  Rachel douce et belle à quelques pas du puits? Au soleil figé par le clairon? A la lune à six branches? Aux candélabres de la victoire? Jérusalem triomphante et clouée?
Dans ton œil – tu n’étais que vision –  reposait une grinçante bonhomie, un savoir déchiré comme un livre, une révolte dérisoire comme un envol en cage, le non répercuté de l’impuissance et du salut.
Les gens te regardaient, vagabond neurasthénique, clochard riant à cloche-pied, colporteur de chimères, baudruche spéculative, nomade emporté par les alizés de l’espoir.
Et ils parlaient, parlaient des chats et des chandelles, des pipes et des pipeaux, des petits pois et des grandes manœuvres, oubliant que dans un coin du vieux tram citronnelle, tu cachais l’histoire du monde sous ta face maquillée…

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anne marie torissi 2

L’ESCALIER AUX PRUNES

Demain, je prendrai la petite rue qui paraît un désert et d’où surgissent comme d’une manche, une vieille tricotée, une belle retroussée, un policier la tête en bol de crème éblouissant.

Demain, je sonnerai au douze et monterai au deux dans une odeur violette de marmelade de prunes, une porte s’ouvrira et j’entrerai dans un salon.

Où je trouverai la fille, la mère et la mémé, à l’une je compterai les mouches avec un sourire aigre-doux, à l’autre je louerai les défunts du jour, à la première je ferai ce qu’imagine l’amour.

©Peinture : Anne-Marie Torrisi
©Livre : David Scheinert – Poèmes choisis / Portrait par Liliane Wouters – Préface par Jacques-Gérard Linze [Académie royale de langue et de littérature françaises // 1995]