Octave Mirbeau – Le journal d’une femme de chambre (Extraits) [1900]

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D’ailleurs, j’avertis charitablement les personnes qui me liront que mon intention, en écrivant ce journal, est de n’employer aucune réticence, pas plus vis-à-vis de moi-même que vis-à-vis des autres. J’entends y mettre au contraire toute la franchise qui est en moi et, quand il le faudra, toute la brutalité qui est dans la vie. Ce n’est pas de ma faute si les âmes, dont on arrache les voiles et qu’on montre à nu, exhalent une si forte odeur de pourriture.

Je ne suis pas une sainte… j’ai connu bien des hommes et je sais, par expérience, toutes les folies, toutes les saletés dont ils sont capables… Mais un homme comme Monsieur? Ah! vrai!… Est-ce rigolo, tout de même, qu’il existe des types comme ça?… Et où vont-ils chercher toutes leurs imaginations, quand c’est si simple, quand c’est si bon de s’aimer gentiment… comme tout le monde…

– Toc, toc!
– Qui est là?
Ah! cette voix aigre, glapissante, qu’on aimerait à faire rentrer, dans la bouche, d’un coup de poing…

Ma toilette de dame les étonne, et surtout, je crois, la façon coquette et pimpante que j’ai de la porter. Elles se poussent du coude, ont des yeux énormes, des bouches démesurément ouvertes, pour se montrer mon luxe et mon chic. Et je vais, me trémoussant, leste et légère, la bottine pointue, et relevant d’un geste hardi ma robe qui, sur les jupons de dessous, fait un bruit de soie froissée… Qu’est-ce que vous voulez?… Moi je suis contente qu’on m’admire.

Cette journée-là, le temps avait été très chaud, très lourd, très orageux. Au-dessus de la mer plombée et toute plate, le ciel roulait des nuages étouffants, de gros nuages roux, où la tempête ne pouvais éclater. Monsieur Georges n’était pas sorti, même  sur la terrasse et nous étions restés dans sa chambre. Plus nerveux que d’habitude, d’une nervosité due sans doute aux influences électriques de l’atmosphère, il avait même refusé que je lui lise des vers.

Et comme sur son interrogation, je lui dis que Monsieur est à la chasse, Madame en ville, et Joseph en course, il prend dans la brouette chacune de ces pierres, chacun de ses débris, et, l’un après l’autre, il les lance dans le jardin, en criant très fort:
– Tiens cochon!… Tiens, misérable!…

j’ai toujours eu un faible pour les canailles… Ils ont un imprévu qui fouette le sang… une odeur particulière qui grise, quelque chose de fort et d’âpre qui vous prend par le sexe.

©Livre : Octave Mirbeau – Le journal d’une femme de chambre [Gallimard // 1984]
©Photographie : Gregory Crewdson

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