MEDECINE PRATIQUE (France Loisirs // 1976)

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A propos de…(7) : « le corps défendant » par Orso Jesenska

Delphine Dora & Mocke « le corps défendant » (à venir sur Okraïna – sortie le 1er juillet 2017)

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« Souvent, on croit dialoguer et on soliloque, on tire la couverture à soi, on empêche l’autre parole, on est trop bavard ou trop taiseux. Et puis parfois, comme miraculeusement, on y parvient : on se met à savoir parler parce qu’on sait écouter. Mocke et Delphine Dora, dans la lente impatience de ces conversations musicales qui ont donné Le corps défendant, ont cherché à tisser ce drôle de lien qui unit ceux qui construisent ensemble. Des deux singularités (l’évidence même d’avoir affaire à deux artistes qui ne ressemblent à personne), ni l’une ni l’autre ne l’emporte. Au contraire, ce qui advient de ce dialogue n’est pas seulement l’addition des deux mais l’apparition de ce que chacun est capable de révéler de l’autre et qu’on avait pas encore entendu. On les retrouvent tous deux, on les reconnaît bien sûr, mais ailleurs, là où le même est déjà autre. C’est une étrange arithmétique où 1+1=3. Comme dans toute conversation il faut quelqu’un qui rompe le silence sans savoir à l’avance ce qui adviendra. Le silence doit se rompre comme le pain. La guitare s’y essaie ici, le piano là. Il ne faut pas trop chercher ses mots même si on les pèse parce qu’ils entraînent le reste. Comme dans toute conversation il faut savoir prendre une place mouvante pour que l’autre puisse trouver la sienne. Parfois la guitare de Mocke commence, sidérale, dévale les pentes, se fait liquide, et trouve dans le piano de Delphine Dora son nécessaire contrepoint, sur quoi s’arrimer. D’autre fois c’est l’inverse, la guitare électrique évite que le sol se dérobe. Tout semble venir sinon de l’improvisé du moins de l’intuitif qui les surprend eux mêmes. Parfois ils jouent sur des harmonies différentes, comme s’ils étaient encore loin, d’autres fois commencent ensemble et se séparent sans violence pour au final se retrouver au moment où on ne s’y attend pas. N’importe quand peut être mais pas n’importe où. Ils se rejoignent dans la césure, la pure parole, l’éclair, l’inexpressif. C’est à dire dans ce lieu que le disque invente. L’inexpressif ce n’est pas l’insensible, au contraire. C’est le monde d’avant le monde (ou après ce qui revient au même), où le sens se déploie dans sa nouveauté, où on invente une langue qui, dépourvue de signifiant connu peut tout signifier. C’est, plutôt que ce qui s’exprime, ce qui s’imprime avant même qu’on ait pu le ramener au déjà entendu. D’ailleurs quand Delphine Dora chante, elle le fait avec les mots qui viennent juste avant l’articulation signifiante, en chuchotant ou en inventant une drôle de langue sortie tout droit de contes étranges. La langue d’une pythie qui saurait se rire d’elle même et qui se moquerait bien des oracles. Piano, voix, guitare, tout se rejoint et c’est bouche bée qu’on assiste à ce moment où les choses s’assemblent. La musique prend en charge l’organisation des polyphonies qui nous constituent, aucune voix ne doit écraser l’autre. Et la beauté surgit, au corps défendant de Mocke et Delphine Dora, comme elle surgit toujours, dans les interstices du jeu risqué du funambule qui ne s’interdit rien parce qu’il refuse de choisir sous les injonctions de la séparation. Un jeu tout à la fois quiet et inquiet, consonant et dissonant, drôle et mélancolique, proche et lointain, savant et populaire. On a pas à choisir et on ne choisira pas. Tout ici se retrouve assemblé. Et même, au bord de la cassure, la voix de Delphine Dora semble convoquer à la fois les vivants et les morts comme sur le déchirant L’Absent était avec nous qui clôt le disque. On le cherchait depuis tout ce temps et il était là, assis à la table. C’est bien l’ambition, que tout ce qui a disparu nous réapparaisse.
On pourrait les croire seuls. Mais de cette solitude particulière qui a les moyens de se confier. Des insulaires sans doute comme le dit le titre d’un des morceaux. Mais des insulaires qui rêvent de ponts et de navires. De voyages intersidéraux où même la lointaine Pluton s’éloigne. Nous voilà embarqués. »

Orso Jesenska

net: https://orsojesenska.bandcamp.com/
net: https://okrainarecords.com/

Jacques Massacrier – Le goût du temps qui passe (Extrait) [1975]

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Ils sont beaux, les vieux du village, ils sont heureux, ils sont gais. Ce ne sont pas les occasions qui manquent pour se divertir, les mariages, les naissances, les enterrements, les cars de touristes, les hippies… Lorsqu’on tue le cochon, tout le monde est invité à la fête, « La matanza », il n’y a même plus personne pour distribuer le courrier. Manana! manana!

Ce qui compte surtout, c’est la famille et quand les enfants viennent déjeuner le dimanche, ce n’est jamais sous la contrainte des obligations familiales. Tout le monde est heureux de se retrouver. On mange bien, on boit bien!… Et lorsque les vieux sont trop vieux on ne les expédie pas dans les asiles de vieillards. On les soigne à la maison pour qu’ils puissent finir leurs jours en paix, chez eux, au milieu de tout ce qui symbolise leur existence. Parmi les enfants, les petits-enfants, les arrière-petits-enfants.

Il y a toujours eu les riches et les pauvres, comme partout, mais ici la fortune a changé de mains. Ceux qui avaient des fermes sur la côte, des hectares de terre  qui ne valaient pas grand-chose, juste de quoi faire paître quelques moutons faméliques. Ces paysans-là ont vendu leurs terres à prix d’or.

Pepito, c’était le plus pauvre de tous. Il vivait seul sur la plus mauvaise terre de l’île. Les vêtements en loques, les chaussures rafistolées…

…Un jour, un promoteur est venu lui offrir un pont d’or pour les 12 hectares les plus arides de son patrimoine, là où l’herbe ne pousse jamais… Il n’a rien compris mais il a accepté. Maintenant il est riche. Il est allé a Barcelone « en avion » et on l’a vu revenir entièrement habillé de neuf, un superbe pull noir en cachemire, un cigare coincé entre deux magnifiques rangées de dents neuves d’une blancheur immaculée.

Alors les autres, les propriétaires des fermes les plus riches, dans la vallée, au centre de l’île, ceux qui n’ont pas la vue sur mer, il leur faudrait vendre une tonne d’oranges pour pouvoir se payer un pull en cachemire et mille douzaines d’œufs pour se payer des dents neuves.

Peu importe, peut-être que certains se laissent prendre par le jeu de l’argent mais les besoins réels de chacun n’ont pas beaucoup changé.

Ils s’achètent parfois un réfrigérateur mais ils ne s’en servent pas. Ça épate le voisin mais ça n’est pas très sérieux.

Que peut-on mettre dans un réfrigérateur? L’eau du puits est toujours fraîche, ici on n’utilise pas de beurre, on fait la cuisine à l’huile d’olive. Les œufs, on les mange dès qu’ils sortent de la poule, les légumes, on les arraches au fur et à mesure des besoins, les poulets, les lapins, on les tue juste avant de les manger.

Finalement, la vie n’est-elle pas le meilleur des conservateurs!

Le réfrigérateur n’est-il pas une sorte de morgue pour cadavre de légumes, d’animaux et autres matières vivantes!

Ils sont bien les vieux du village, mais après eux, il y a les enfants qui ne résistent guère à la poudre aux yeux.

©Livre : Jacques Massacrier – Le goût du temps qui passe [ Albin Michel // 1975]
©Photographie : Bernard Mignault

Paul Heupgen – Termes administratifs Etymologies (Extraits) [1929]

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Acquit
de ad – et quietus – tranquille – qui n’est plus in quiété, celui qui a payé.

Ballotage
du radical : balle – balotte petite balle, qui servait d’instrument de vote.
Actuellement on vote encore au moyen de « boules » de couleurs différentes.

Cantuaire
de cantare – chanter.
Rétribrution pour offices chantés.

Cédule-cédulaire
de schedula, diminutif de scheda = feuille, petite feuille – petit papier.
Du grec schidzein (scinderer) couper, d’où : schisme.
Impôt cédulaire : terme rénové par la loi du 29 octobre 1919 : s’applique à l’impôt sur une base déterminée (immobilière ou mobilière) –  par opposition à l’impôt sur le revenu global ou supertaxe – expression tirée de la législation anglaise.
L’impôt cédulaire est réel – frappe le revenu – peu importe à qui il appartient.

Chassereau
anciennement « cachereau« .
Vieux terme employé dans les chartres.
Origine douteuse : servant à « pourchassier » les revenus.
Papier terrier – journal de père de famille.
En somme, est un inventaire de biens, spécialement d’immeubles, avec l’indication des locations.

Emolument
de e et molere : moudre.
Profit d’un travail de mouture : d’où profit en général.
Se dit spécialement des avantages en nature – et se distingue de « traitement » : rémunération en argent.

Emphytéose
de em (grec) : sur – phuteuien (grec) : du radical phyt – planter sur – faire croître sur – mettre en valeur en faisant produire.
Convention de droit civil impliquant concession par le propriétaire d’un fonds, d’une jouissance de longue durée à un preneur « emphytéotique » avec obligation de bâtir ou planter : crée un droit réel.

Mainferme
ou terre roturière : ou bien de censive : ferme à vie, ou tout au plus d’un héritier, démembrée d’un fief – le feudataire conservait sur elle son droit de suprématie et de justice : hauteur; la sujétion du mainferme se manifestait par le cens ou rente.

©Livre :  Paul Heupgen – Termes administratifs / Etymologies [Province du Hainaut // 1929 Cours provinciaux d’Administration // 1929]
©Photographie : Jan Banning
net: http://www.janbanning.com/

Littérature mise en musique (5) : Henri Michaux – Contre!

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Interprété par Djamal (Mise en Bruit : Revolution Per Minute [Nicolas Leal]) : Revolution Per Minute – Contre!(Henri Michaux)

Je vous construirai une ville avec des loques, moi.
Je vous construirai sans plan et sans ciment un édifice que vous ne détruirez pas
Et qu’une espèce d’évidence écumante soutiendra et gonflera,
Qui viendra vous braire au nez, et au nez gelé
De tous vos Parthénons, vos Arts Arabes et de vos Mings.
Avec de la fumée, avec de la dilution de brouillard et du son de peaux de tambours
Je vous assoirai des forteresses écrasantes et superbes,
Des forteresses faites exclusivement de remous et de secousses,
Contre lesquels votre ordre multimillénaire et votre géométrie
Tomberont en fadaises et galimatias et poussières de sable sans raisons.
Glas ! Glas ! Glas ! Sur vous tous! Néant sur les vivants!
Oui! Je crois en Dieu ! Certes, il n’en sait rien.
Foi, semelle inusable pour qui n’avance pas.
Ô monde, monde étranglé, ventre froid !
Même pas symbole, mais néant !
Je contre! Je contre! Je contre, et te gave de chien crevé !
En tonnes, vous m’entendez, en tonnes je vous arracherai
Ce que vous m’avez refusé en grammes!
Le venin du serpent est son fidèle compagnon.
Fidèle ! Et il l’estime à sa juste valeur.
Frères, Mes Frères damnés, suivez moi avec confiance;
Les dents du loup ne lâchent pas le loup,
C’est la chair du mouton qui lâche.
Dans le noir, nous verrons clair, Mes Frères!
Dans le labyrinthe, nous trouverons la voie droite!
Carcasse ! Où est ta place ici ?
Gêneuse! Pisseuse! Pots cassés! Poulie gémissante !
Comme tu vas sentir les cordages tendus des quatre mondes !
Comme je vais t’écarteler !

Album : Revolution Per Minute – st [Bruits de Fond // 2010]
net: http://www.bruitsdefond.org/
Illustration : Mcbess
net: http://mcbess.com/

Nancy Hudson – Religion du roman (Extrait)

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(Article paru dans le #154 de l’hebdomadaire « Le Un »)

Au début du XVIIe siècle, au moment précis où éclosent le génie de Shakespeare et celui de Cervantès, inventeurs respectivement du théâtre et du roman modernes, démarrent la colonisation forcée du reste du monde par l’Europe, et l’esclavage. Au IXIe, les merveilles d’un Gustave Flaubert, d’un Dostoïevski ou d’une Jane Austen s’accompagnent des horreurs qu’infligent leurs nations respectives aux régions du monde dont elles arrachent les richesses. La civilisation occidentale engendre le roman, assurément un des plus beaux emblèmes de l’empathie humaine, dans le même temps qu’elle envahit et soumet le reste de la Terre. Aujourd’hui nous dominons cette planète et la pompons, l’épuisons et la polluons, la laissons exsangue. Par notre mode de vie qui dépend de la consommation massive de pétrole, de viande et de gadgets électroniques, nous faisons souffrir au loin et à chaque instant des êtres humains et animaux, invisibles mais nombreux. Notre dissociation s’opère dans l’inconscience et surtout da la bonne conscience.  Certes, la littérature est vecteur de beauté et de sens – c’est essentiel ! Mais notre empathie doit parfois basculer en dehors des livres pour se traduire en actes politiques…sans quoi nos débats, tables rondes et festivals littéraires se mettront à ressembler douloureusement aux messes et fêtes religieuses d’antan : occasion de se faire plaisir avec le sentiment de notre vertu, tout en se pavanant avec ses nouveaux habits et amis.

©Texte : Nancy Hudson – Religion du roman [Magazine « Le Un »]
net: http://le1hebdo.fr/