Un ailleurs pour « des mots en passage »

BIB_PA_bibliotheque_bonnaud_11

Pour les partisans de Facebook, il existe une page « Des mots en passage »

voici le lien: https://www.facebook.com/desmotsenpassage/

Cette page n’est pas un « doublon » du blog. Il ne s’y publie que des extraits non-publiés ici.

Publicités

Charles Baudelaire – Mon cœur mis à nu [1887]

mondro

Le premier venu, pourvu qu’il sache amuser, a le droit de parler de lui-même

Il y a dans tout changement quelque chose d’infâme et d’agréable à la fois, quelque chose qui tient de l’infidélité et du déménagement. Cela suffit à expliquer la Révolution française.

Presque toute notre vie est employé à des curiosités niaises. En revanche, il y a des choses qui devraient exciter la curiosité des hommes au plus haut degré, et qui, à en juger leur train de vie ordinaire, ne leur en inspirent aucune.

La croyance au progrès est une doctrine de paresseux, une doctrine de Belges. C’est l’individu qui compte sur ses voisins pour faire sa besogne.

Il n’existe que trois êtres respectables : Le prêtre, le guerrier, le poète. Savoir, tuer et créer.
Les autres hommes sont taillables et corvéables, faits pour l’écurie, c’est-à-dire pour exercer ce qu’on appelle des professions.

Ce qu’il y a d’ennuyeux dans l’amour, c’est que c’est un crime où l’on ne peut pas se passer d’un complice.

Les dictateurs sont les domestiques du peuple, rien de plus, un foutu rôle d’ailleurs, et la gloire et le résultat de l’adaptation d’un esprit avec la sottise nationale.

Dans l’amour, comme dans presque toutes les affaires humaines, l’entente cordiale est le résultat d’un malentendu. Ce malentendu, c’est le plaisir. L’homme crie : O mon ange ! La femme roucoule : Maman ! Maman ! et ces deux imbéciles sont persuadés qu’ils pensent de concert. Le gouffre infranchissable, qui fait l’incommunicabilité, reste infranchi.

Pourquoi le spectacle de la mer est-il si infiniment et si éternellement agréable ?
Parce que la mer offre à la fois l’idée de l’immensité et du mouvement. Six ou sept lieues représentent pour l’homme le rayon l’infini. Voilà un infini diminutif. Qu’importe, s’il suffit à suggérer l’idée de l’infini total ? Douze ou quatorze lieues de lieues de liquide en mouvement suffisent pour donner la plus haute idée de beauté qui soit offerte à l’homme sur son habitacle transitoire.

Le Français est un animal de basse-cour si bien domestiqué qu’il n’ose franchir aucune palissade. Voir ses goût en art et en littérature.
C’est un animal de race latine ; l’ordure ne lui déplaît pas, dans son domicile, et, en littérature, il est scatophage. Il raffole des excréments. Les littérateurs d’estaminet appellent cela le sel gaulois.

Plus l’homme cultive les arts, moins il bande.

La brute seule bande de bien et la foutrerie est le lyrisme du peuple.

J’ai oublié le nom de cette salope…Ah ! Bah ! Je le retrouverai au jugement dernier.

La musique donne l’idée de l’espace.

Pour le commerçant, l’honnêteté elle-même est une spéculation de lucre.

Le monde ne marche que par le malentendu.
C’est par le malentendu universel que tout le monde s’accorde.
Car si, par malheur, on se comprenait, on ne pourrait jamais s’accorder.

Il est impossible de parcourir une gazette quelconque, de n’importe quel jour, ou quel mois, ou quelle année, sans y trouver, à chaque ligne, les signes de la perversité humaine la plus épouvantable, en même temps que les vanteries les plus surprenantes de probité, de bonté, de charité, et les affirmations les plus effrontées, relatives au progrès et à la civilisation.
Tout journal, de la première ligne à la dernière, n’est qu’un tissu d’horreurs. Guerres, crimes, vols impudicités, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d’atrocité universelle.
Et c’est de ce dégoûtant apéritif que l’homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. Tout, en ce monde, sue le crime : le journal, la muraille et le visage de l’homme.
Je ne comprends pas qu’une main pure puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût.

J’ai cultivé mon hystérie avec jouissance et terreur. Maintenant j’ai toujours le vertige, et aujourd’hui, 23 janvier 1862, j’ai subi un singulier avertissement, j’ai senti passer sur moi le vent de l’aile de l’imbécillité.

Livre : Charles Baudelaire – Journaux intimes/Fusées, mon cœur mis à nu [Editions G. Crès & Cie // 1920]
Sculpture : Crocheted Wire Anatomy by Anne Mondro

Charles Baudelaire – Fusées (Extraits) [1867]

William Fairland_medical anatomy 1869

Ces beaux et grands navires, imperceptiblement balancés (dandinés) sur les eaux tranquilles, ces robustes navires, à l’air désœuvré et nostalgique, ne nous disent-ils pas dans une langue muette : Quand partons-nous pour le bonheur?

Y a t’il des folies mathématiques et des fous qui pensent que deux et deux fassent trois? En d’autres termes, l’hallucination peut-elle, si ces mots ne hurlent pas [d’être accouplés ensemble], envahir les choses de pur raisonnement? Si, quand un homme prend l’habitude de la paresse, de la rêverie, de la fainéantise, au point de renvoyer sans cesse au lendemain la chose importante, un autre homme le réveillait un matin à grands coups de fouet et le fouettait sans pitié jusqu’à ce que, ne pouvant travailler par plaisir, celui-ci travaillât par peur, cet homme, le fouetteur, ne serait-il pas vraiment son ami, son bienfaiteur? D’ailleurs, on peut affirmer que le plaisir viendrait après, à bien plus juste titre qu’on ne dit : l’amour vient après le mariage.
De même, en politique, le vrai saint est celui qui fouette et tue le peuple, pour le bien du peuple.

Les airs charmants, et qui font la beauté, sont :
L’air blasé,
L’air ennuyé,
L’air évaporé,
L’air impudent,
L’air froid,
L’air de regarder en dedans,
L’air de domination,
L’air de volonté,
L’air méchant,
L’air malade,
l’air chat, enfantillage, nonchalance et malice mêlés.

Il y a dans l’acte de l’amour une grande ressemblance avec la torture ou avec une opération chirurgicale.

Tantôt il lui demandait la permission de lui baiser la jambe et il profitait de la circonstance pour baiser cette belle jambe dans telle position qu’elle dessinât nettement son contour sur le soleil couchant!

Un homme va au tir au pistolet, accompagné de sa femme. Il ajuste une poupée, et dit à sa femme : Je me figure que c’est toi. – Il ferme les yeux et abat la poupée. – Pis il dit, en baisant la main de sa compagne : Cher ange, que je te remercie de mon adresse!

Quand j’aurai inspiré le dégoût et l’horreur universels, j’aurai conquis la solitude.

Ce qu’il y a d’enivrant dans le mauvais goût, c’est le plaisir aristocratique de déplaire.

Peuples civilisés, qui parlez toujours sottement de Sauvages et de Barbares, bientôt, comme dit d’Aurevilly, vous ne vaudrez même plus assez pour être idolâtres.

Je crois que j’ai dérivé dans ce que les gens du métier appellent un hors-d’oeuvre. Cependant, je laisserai ces pages, parce que je veux dater ma colère.

Livre : Charles Baudelaires – Journaux intimes/Fusées, mon cœur mis à nu [Editions G. Crès & Cie // 1920]
Image : William Fairland_[medical anatomy 1869]

Jean-Luc Coudray – Pensées à déplier (Extraits) [2010]

larger

« En inventant l’écriture,
L’homme a inventé les analphabètes. »

« Les parents nous apprennent
souvent à nous débrouiller
dans la vie mais jamais
dans nos rêves. »

« Quand je ne dis rien,
en général, on me croit. »

« – Est-ce que tu es capable
de traverser la Manche à la nage?

– Je suis incapable d’en avoir envie. »

« Je dis toujours que je suis incapable
de faire l’Everest en hiver
par la face Nord et sans oxygène.
On pense alors que je suis capable
de le faire en été par la face Sud
avec de l’oxygène. »

« Un réveil en avance
décrit le futur sans risque d’erreur. »

« Je serais moins choqué de voir
des livres chez mon boucher
que de la viande chez mon libraire. »

« Les lions ne voient
que des gens en danger de mort. »

« Je veux bien partager,
mais uniquement les choses
qu’on peut couper en deux. »

« Certains n’aiment pas la vulgarité.
C’est pourtant ce qui nous distingue
de l’animal. »

« Si le monde était vraiment beau,
on ne remarquerait pas les fleurs. »

©Livre : Jean-Luc Coudray – Pensées à déplier [Editions L’Edune // 2010]
net: http://www.editionsledune.fr/
Collage : Bernard Heidsieck [Machine à mots n°23]

Pascale Jamoulle – Fragments d’intime / Amours, corps et solitudes aux marges urbaines (Extrait) [2009]

fullsizerender-17

La dissociation, c’est quand on devient quelqu’un d’autre ?

– Non, c’est plutôt qu’on devient plusieurs personnes. Par exemple, quand il y avait un abus, moi, la petite Marlène, je me souviens que j’étais là mais je ne sentais rien. J’étais absente, quelqu’un d’autre vivait à ma place. Après, je perdais le sens du temps. Je savais que j’avais vécu quelque chose mais je ne savais pas quoi ? C’est difficile à comprendre pour qu’un qui n’a pas vécu ça. J’avais des « alters », on dit comme ça chez nous. Ça veut dire que quelqu’un d’autre reprenait la réalité à ma place. Ces personnes-là, qui vivent en toi, s’appellent des alters. Ce sont eux, mes personnages qui ont encaissé la plupart des peines à ma place. C’est une sorte de mécanisme qui se développe pour que tu puisses survivre, parce que tu as la volonté de te battre, parce qu’il y a quelque part quelque chose qui veut que tu vives.

Vers l’âge de trente-cinq ans, au cours de sa formation, Marlène prend conscience de l’existence de ses « alters » et du dialogue nécessaire avec eux pour garder la gouvernance de sa vie. Avant, me dit-elle, elle passait d’un personnage à un autre, sans s’en apercevoir. Par conséquent, dans sa vie quotidienne, elle avait des « absences de temps » et des comportements qui n’étaient pas acceptables ». A partir du moment où elle prend conscience du fait qu’elle est « plusieurs » , elle essaie de composer avec les différentes facettes d’elle-même. Quand elle y arrive, elle peut travailler, vivre une vie affective et sociale suivie.

Du fait que j’ai pris contact avec eux, mes personnages ne me repoussent plus. Je dois rester en contact avec eux pour plus que j’aie des absences de temps. Il se fait que, comme ça, on peut très bien vivre en petite communauté, en tenant compte de tous.

Marlène me parle volontiers de certains de ses « alters ». Mais d’autres personnages intérieurs ne veulent pas qu’on parle d’eux, me dit-elle, ils se préservent, ils se méfient. Certains n’ont pas de nom, Marlène les pressent sans les saisir vraiment, ils restent flous, énigmatiques, parfois inquiétants. Ses « alters » sont autant de facettes de Marlène. Certains auraient arrêté d’évoluer, restant figés à un âge de la vie, d’autres ont « bougé » avec elle.

Les plus sociable de ses « alters » serait un adolescent, que Marlène appelle Evan : « Il avait quinze ans quand il est venu, maintenant il a vingt ans, mais il ne veut pas grandir. » Elle voit Evan comme un être chaleureux qui a besoin d’être le centre de l’attention. Marlène doit composer avec pour acheter ses vêtements, par exemple, sinon il lui fait des histoires.

Evan je peux en parler facilement. Il va facilement vers les gens, il est charmeur, blagueur, il aime bien rigoler. Lui, il est venu dans ma vie quand je ne pouvais plus encaisser. C’est lui qui a encaissé la plupart des abus et des coups aussi.

La seconde facette de Marlène est « un tout petit personnage. C’est une petite fille de trois ans et demi, quatre ans. Elle ne veut pas grandir du tout ». Avant que Marlène ne rencontre sa compagne, cette petite se cachait. « Quand la petite a commencé à se montrer, ajoute Marlène, qu’elle a sent qu’elle était aimée, alors elle a appris à s’exprimer. » Ce personnage s’est « retourné en positif »

Pourquoi la petite ne veut pas grandir ?

-Parce qu’elle a peur des grandes personnes, elle sait que ce sont des personnes dangeureuses, donc elle veut rester petite. Ça, pour elle, c’est  son moyen de défense et de préservation. (…) La petite sait que pendant que moi je travaille, elle ne doit pas se montrer mais que quand on rentre chez nous, à la maison, elle peut avoir un moment pour elle, où elle joue avec le chien, par exemple. Comme ça, ça va avec elle.

Est-ce que la petite a un nom ?

-Elle n’a pas de nom à elle, comme Evan à un nom, elle s’appelle « Beestje ». Ça veut dire « petit animal »

C’est positif ou négatif ?

-Ça a été négatif longtemps tandis que, maintenant, c’est plus positif. Les gens qui connaissent « Beestje » l’adorent. Quand j’étais petite et que je subissais des abus, que j’étais battue, la personne qui faisait l’acte me répétait que j’étais un animal, d’une façon que ça faisait mal. Mais Beestje, jen ai fait quelqu’un de positif.

Quelques mois plus tard, Marlène me parlera de son troisième personnage. Elle me dit qu’elle commence à nommer cet « alter » fuyant et méfiant. Ce personnage est plus fragile que les deux autres, il en a trop vu.

-C’est un petit garçon de huit ans. Il parle le français, il ne sait pas parler le néerlandais.

-Comment il s’appelle ?

-…Il s’appelle « Connard »

Une insulte ?

-Mon corps a créé des personnages pour porter les insultes quand c’était trop lourd, « connard », lui, il est beaucoup plus sur l’arrière de moi-même, il ne s’extériorise pas comme les deux autres. Il a toujours été enfermé, comme dans une cage, il a peur du monde extérieur. Au début, il ne parlait pas, il soufflait. Après, il s’est mis à parler mais il ne s’est pas retourné positif comme « Beestje ». Il est simplement content que ce soit plus calme dans sa vie.

Connard, qui est-ce qu’il peut aimer ?

-La seule personne dont il aime la présence, c’est un autre personnage à moi, une petite fille de sept ans dont je ne souhaite pas parler. Elle est encore plus renfermée que Connard, c’est quelqu’un qui a encore beaucoup plus peur.

La « dissociation » de Marlène lui a posé de nombreux problèmes sentimentaux. Evan, Beestje, Connard, la petite fille de sept ans et la « personnalité générale », dont parle Marlène, n’ont pas nécessairement les mêmes comportements amoureux, les mêmes goûts, les mêmes besoins. Leur cohabitation rend parfois difficile la vie amoureuse de Marlène.

-Heureusement, Evan est tombé amoureux d’Evelyne, autant que moi, et cela dure depuis six ans. Le problème, c’est qu’Evan n’est pas quelqu’un d’aussi fidèle que moi, il peut tomber amoureux d’autres femmes. Et ça me pose beaucoup de problèmes. Evan ressent les choses comme un homme, il est très différent de moi qui vis les choses comme une femme. Evan est intrigué par d’autres femmes, et ça apporte de la confusion dans notre vie […] Evan aime dans le sens de « tomber pour » quelqu’un. Il tombe pour des femmes plus mûres, qui peuvent le protéger. Les jeunes filles, c’est plutôt des copines pour lui. Il aime s’amuser. Il adore rigoler. Il y a beaucoup de gens qui aiment Evan.

Et Beestje, qui elle peut aimer ?

-C’est elle, la première, qui est entrée en contact avec ma copine. Elle l’aime. Elle l’appelle « Mama Evelyne »

Marlène a une manière singulière de relater ses émois errants et divisés, à travers les goûts et les attentes de ses alters. Ils lui permettent de parler de son identité sexuelle, de ses goûts mouvants entre le féminin et le masculin. Marlène relie ses alters et leurs fantasmes amoureux aux atteintes traumatiques de son enfance, aux scénarios affectifs, défensifs et attractifs afférents. Elle projette la complexité de ses besoins et de ses peurs sur ses alters. Elle parle, à travers eux, de la difficulté d’accepter l’incomplétude de la relation avec sa partenaire. Des alters restent en suspens, en quête. Il symbolisent les facettes obscures de Marlène et l’opacité de ses scénarios intimes. Elle dit avoir besoin d’un amour maternel, stable, protecteur et apaisant. En parallèle, elle est habitée par une propension aux plaisirs ludiques et changeants, sans attache ni demeure. Elle présente Evelyne, sa compagne, comme une femme capable de comprendre ses divisions. Depuis six ans, Marlène semble pourvoir unifier les sentiments de ses alters autour de cette figure d’attachement aimante, à multiples facettes.

La métaphore de la « dissociation » l’aide à parler de son intériorité souffrante et de sa peur des relations affectives, car l’intimité fut, pour elle, le lieu des pires violences. « Dissociatie » et « alters » sont des métaphores supports, qui lui sont utiles pour élaborer son vécu et sa complexité psychique. Elle a reçu ces images, précieuses pour se penser elle-même, au cours de sa formation. En se visualisant dissociée, Marlène représente ses propres processus de survivances : son théâtre intérieur, sa psyché divisée et ses transactions affectives entre ses personnages.

Avoir vécu ça, ça me pousse à en parler. Peut-être qu’il y a d’autres personnes qui peuvent mieux se comprendre, que je peux apporter un petit détail qui va les aider. Ce n’est pas donné à tout le monde d’en parler. Ça m’a coûté du temps, de l’énergie, d’abord d’accepter moi-même que j’avais ça.

©Livre : Pascale Jamoulle – Fragments d’intime / Amours, corps et solitudes aux marges urbaines [Editions La Découverte // 2009]
net: http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Fragments_d_intime-9782707156785.html
©Peinture : Kaanchi Chopra
net: https://kaanchichopra.com/

Georges Eekhoud – Ex Voto (Extrait)

David_Teniers_the_Younger_-_Kermis_on_St_George's_Day_-_Google_Art_Project

Ma contrée de dilection n’existe pour aucun touriste et jamais guide ou médecin ne la recommandera. Cette certitude rassure ma ferveur égoïste et ombrageuse. Ma glèbe est fruste, plane, vouée aux brouillards. A part les schorres du Polder, la région fertilisée par les alluvions du fleuve, peu de coins en sont défrichés. Un canal unique, partant de l’Escaut, irrigue ses landes et ses novales, et de rares railways desservent ses bourgs méconnus.

Le politicien l’exècre, le marchand la méprise, elle intimide et déroute la légion des méchants peintres.

Poètes de boudoirs, ô virtuoses, ce plan pays se dérobera toujours à vos descriptions! Paysagistes, pas le moindre motif à glaner de ce côté. O terre élue, tu n’est pas de celles que l’on prend à vol d’oiseau! Les mièvres galantins passent devant elle sans se douter de son charme robuste et capiteux ou n’éprouvent que de l’ennui au milieu de cette nature grise et dormante, privée de collines, et de cascatelles, et de ces balourds qui les dévisagent de leurs yeux placides et rêveurs.

La population demeure robuste, farouche, entêtée et ignorante. Aucune musique ne me remue comme le flamand dans leurs bouches. Ils le scandent, le traînent, en nourrissent grassement les syllabes gutturales, et les rudes consonnes tombent lourdes comme leurs poings. Ils sont d’allures lentes et balancées, rablés et mafflus, sanguins, taciturnes. Je ne rencontrai jamais plus plantureuses filles, mamelles plus décises et prunelles plus appelantes que dans ce pays. Sous le kiel bleu, les gars charnus ont crâne mine et se calent pesamment. Après boire, des rivalités les fonts se massacrer sans criailleries à coups de lierenaar, en s’écharpant, ils gardent aux lèvres ce mystérieux sourire des anciens Germains combattant dans les cirques de Rome. En temps de kermesse, ils se gavent, se soûlent, sabotent avec une sorte de solennité gauche, accolent leurs femelles sans madrigaliser, et le bal fini, rassasient le long du chemins leurs amours exigeantes et prodigues.

Ils se livrent rarement, mais une fois donnée, leur affection ne se détache plus.

Ceux qui les dépeignent sous la figure de ragots égrillards et difformes, connaissent mal cette race. Mes rustauds de Campine évoquent plutôt les églogues des faunes bruns de Jordaens que les bambochades de Teniers, un grand seigneur qui calomnia ses manants du pays de Perck.

Ils conservent la foie des siècles révolus, fréquentent les pèlerinages, vénèrent leur pastoor, croient au diable, au jeteur de sorts, à la male-main, cette jettatura du Nord. Tant mieux. Je raffole de ces pacants. Je préfère leurs poétiques traditions, les légendes nasillées par une vieille pachresse pendant la veillée au plus joyeux conte de Voltaire; et leur fanatisme patrial et religieux m’émeut davantage que les déclamations patriotiques et le plat civisme des gazetiers.

Savoureux et glorieux parias, nos Vendéens à nous, puissent la philosophie et la civilisation vous oublier longtemps! Au jour d’égalité rêvé par les esprits géométriques, elles disparaîtront aussi, mes superbes brutes, traquées, broyées par l’invasion, mais jusqu’au bout réfractaires à l’influence des positivistes. Frères, l’utilitarisme vous abolira, vous et votre sauvage pays.

En attendant, moi qui ne vous survivrai pas, votre sang rouge de rebelle coulant dans ma veine, je veux, abstrayant mon esprit, m’imprégner de votre essence, m’oindre de vos truculents dehors, m’abalourdir sous les tonnes blondes des kermesses ou m’exalter à votre suite dans les nuages d’encens de vos processions, m’asseoir dolent à vos âtres enfumés ou m’isoler dans les sablons navrants à l’heure où râlent les rainettes et où le berger incendiaire et damné paît ses ouailles de feu à travers les bruyères.

©Livre : Anthologie des écrivains belges de langue françaises – Georges Eekhoud [Editions de l’association des écrivains belges]
Peinture : David Teniers le Jeune [Kermesse de la Saint-Georges]

Claude Vitrail – Pinceaux Elliptiques (Extraits) [1953]

Kazuo-Ohno-Tatsumi-Hijikata-and-Yoshito-Ohno-1960-william-klein

Duplicité

J’écoute au fond de moi
mon double qui scande des rythmes nerveux,
mon double dans ma chair
mon double emmuré derrière la grille de ma tête,
celui qui remue dans la colle de mon sang,
qui crache des cellules musculaires
et patauge dans la lymphe de mon cerveau…

Algue marine

L’œil bleu dans le platine
résume l’axiome des métaux
la pureté alchimique de l’esprit
encastré dans la matière,
la substance imputrescible
de l’idée spirituelle…

Épure

Les doigts parlent à l’orée du bois,
les pieds cheminent dans la vase,
à l’horizon une gorge enflammée s’éteint.
Corde à corde je compte les fougères,
les arbres suent…
je lis dans le ruisseau
la clarté des rocs
la transparence du granit…

la nuit est ma lumière…

Alcool

L’aile chante sous la lampe
le bec picore la page vide
un oeil rond me regarde.
La mer est profonde pourtant
et l’eau très fraîche;
pourquoi cette rasade d’alcool?

©Livre : Claude Vitrail – Pinceaux Elliptiques [Editions du C.E.L.F. // 1953]
©Photographie : William Klein [Kazuo Ohno – Tatsumi – Hijikata and Yoshito Ohno – 1960]

Bertrand Dicale – Ni noires ni blanches. Histoire des musiques créoles (Extraits) [2017]

augustin_brunias_a_negroes_dance_in_the_island_of_dominica_d5672989g

La musique est longtemps vécue comme le lieu de l’idiosyncrasie collective, de l’immuable, du particularisme. D’ailleurs, en France, une des voies privilégiées par l’instruction publique pour détruire les langues régionales dans les premières décennies de la IIIe République est l’éradication des chants, historiettes, jeux musicaux et comptines des cours de récréation. Pour rompre avec la vieille France des provinces, des particularismes – dit-on alors –  de la réaction, pour cimenter l’unité des Français par l’unité linguistique, le choix explicite des « hussards noirs » (et de leurs ministres) est de couper à la racines les langues perçues comme nuisible.

une bonne partie des contacts de civilisation n’ont, très longtemps, aucune autre importance en termes culturels qu’une touche exotique strictement anecdotique. Ainsi, chacun a appris à l’école primaire que l’Europe connaît la Chine depuis Marco Polo. De manière plus ou moins continue et par des portes d’entrées variées, notre civilisation a absorbé des productions extrême-orientales, des emprunts à des techniques ou des procédés chinois – des pâtes alimentaires à la poudre à canon. Mais ces contacts sont d’une parfaite innocuité culturelle. On comptera sur les doigts de la main les conséquences musicales de ces rencontres pluriséculaires…

Les sympathiques intentions romantiques de l’usage du mot « métissage » sont précisément la négation d’une bonne partie de la situation historique que nous évoquons ici; Car lorsque l’on parle aujourd’hui de métissage, on désigne un processus de mélange – racial, culturel, musical ou culinaire – qui est volontaire ou au moins consenti, dont la polarité n’est pas nécessairement établie et même, s’imagine volontiers comme égalitaire. Or, les temps coloniaux ne sont pas des temps de métissage : il n’existe nulle par d’intention miscigénatrice collective.

L’idée d’une musique recelant une part secrète d’intentions « politiques » ou identitaires est une idée qui date du XXe siècle, que l’on a sans doute trop facilement tendance à plaquer sur l’histoire des cultures créoles. La représentation de ces musiques en tant que porte-drapeau ou instrument de résistance, si elle es très élégante d’un point de vue romanesque, n’a de pertinence historique que sporadique et toujours partielle. La musique n’est jamais qu’une production sociale, même si elle occupe parfois une position centrale dans la définition d’une identité; elle constitue exceptionnellement un discours de revendication ou de révolte qui s’inscrirait dans le temps long de l’histoire d’une société.

Dire que la créolisation survient sur un terrain culturellement mouvant, c’est dire trop peu : la créolisation est ce terrain mouvant. Elle consiste en un ensemble d’échanges désordonnés, imprévisibles, chaotiques qui, même s’ils sont régis par un des systèmes sociaux les plus cruelles de l’histoire, n’en fonctionnent pas moins selon une cartographie infiniment complexe. S’il fallait résumer par une formule presque caricaturale, nous pourrions dire qu’il ne s’agit pas de la rencontre de deux ou plusieurs cultures, mais de la rencontre de débris de culture.

Les calendas sont des danses religieuses catholiques tout à fait licites, ou tout au moins tolérés pendant des générations. Le poids des traditions de chaque terroir et des usages spécifiques des divers ordres religieux explique que l’on trouve dans le tissu catholique européen des hétérogénéités surprenante –  parfois résidus de pratiques païennes, juives voire musulmanes, parfois innovations locales, parfois compromis bancals entre traditions éparses et uniformité romaine.

Peu à peu, une double évolution se fait jour. D’une part, ces mépris se pratiquent de plus en plus souvent en musique, avec l’accompagnement des groupes de débits de boissons ou de kiosque à musique. D’autre part, la demande est telle que Trinité commence à importer massivement des chansons d’autres îles des Petites Antilles pour y poser les textes insolents, incisifs ou moqueurs des chantwells. De te phénomènes de réappropriation de sources extérieures sont courants lors de brusques modes musicales, comme on le verra dans le ska et rocksteady jamaïcain au début des années 1960 ou dans la lambada brésilienne des années 1980.

Les préventions des réformateurs devant certaines formes musicales portent par exemple sur la présence ou non d’instruments dans les lieux de culte, sur la nature des chants (psaumes bibliques ou textes « de main d’homme ») et leur structure (polyphonie ou monodie, chantres plus ou moins habilités ou chœur de l’assistance entière), etc. Mais à aucun moment ne se prescrit l’interdiction de sortir les chants protestants des temples protestants. Ces conceptions contaminent même un temps l’univers catholique. Par exemple, dès le milieu du XVIe siècle en France, le poète Clément Marot entreprend une traduction  des psaumes destinée à être chantée en toutes circonstances ,dans les cultes comme dans la vie quotidienne. Il y est encouragé par son protecteur le roi François Ier (qui a semblablement choisi le théologien Jacques Lefèvre d’Etaples comme précepteur de’un de ses fils après qu’il a traduit en français le Nouveau Testament en 1523). Le camp catholique prendra ombrage de ce que le Roi chant devant ses hôtes à la Cour un texte biblique sur la mélodie de « Que ne vous requinquez-vous vieille », air à danser familier des auberges.

Lorsque la Congo Dance déborde dans les camp meetings, elle prend une coloration religieuse qui rend la censure difficile de la part des pasteurs. Il s vont simplement chercher à la discipliner. On n’y verra pas de tambour et, de même qu’émergent des conceptions superstitieuses sous tous les cieux, l’habitude sera prise dans ces circonstances d’interdire de croiser les pieds en dansant – ce qui serait le signe de la présence du malin, argument mystico-chorégraphique qui vise manifestement à proscrire toute tentation de danse virtuose et donc « abstraite ».

Ce qui va devenir le tango est au départ un événement marginal aux ressorts à la fois complexes et dérisoires : parade de coqs de ruelles, errance culturelle de sous-prolétaires coincés entre diverses fatalités également miséreuses, charges sarcastiques à double révolution de métis flottant entre ville et pampa…

L’ethnologue collecte dans les familles des « Américains » (on les appelle ainsi) ce que les Haïtiens bilingues appellent des « anthums ». Ce sont des cantiques chantés en famille pendant les soirées de décorticage du maïs ou tard le soir lors des fêtes de mariage.

En Europe, vers le milieu du XIXe siècle, au moment où prend fin l’ordre esclavagiste, un quadrille se compose de cinq figures : pantalon, été, poule, pastourelle, finale. dans les grands salons et les bals officiels, le finale est la reprise de l’été, mais, chez les amis, on fait un galop ou une saint-simonienne – danse plus débridée, plus virtuose également. Il en est de même en Guadeloupe où la place de cette cinquième figure sera prise, à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe siècle,  par une biguine.

On commence à communément parler de « musiques noires » dans les anénes 1960, avec des intentions invers à la délectation la plus commune quant à la « musique nègre » dans les décennies précédentes. Les « musiques noires » sont souvent lues et défendues dans un même mouvement de contestation parallèle de la ségrégation aux Etats-Unis et de notre passé colonial. L’emploi de cette terminologie entraîne mécaniquement la construction d’apories parfois pittoresques, comme la polémique dans le milieu des fous du jazz sur la couleur de peau du clarinettiste Mezz Mezzrow (dont le souvenir nous est parvenu grâce à la verve avec laquelle Boris Vian y intervient) ou la conceptualisation, dans les années 1980, d’un « funk blanc » autour des groupes Talking Heads et Was (Not Was).

©Livre : Bertrand Dicale – Ni noires ni blanches. Histoire des musiques créoles. [La rue musicale (Anthropologie Musicale) // 2017]
net: http://philharmoniedeparis.fr/fr/magazine/categorie/la-rue-musicale
Peinture : Agostino Brunias [A Negroes Dance in the Island of Dominica]

Interview : Alèssi dell’Umbria (Extraits)

arton942-29de3
(Alèssi dell’Umbria interviewé par Serge Quadruppani, à propos de son dernier livre « Tarantella ! Possession et dépossession dans l’ex-royaume de Naples »)

Quand on écoute les interprètes du répertoire traditionnel, on devine derrière chacune de leurs prestations la présence de tout un langage, dont il leur a fallu s’approprier la syntaxe pour s’y déplacer comme un poisson dans l’eau, et improviser en cours d’exécution -ce qui n’est pas donné à tous. Il faut être habité par un monde pour s’exprimer en poète. Qu’est-ce que la poésie, qu’est-ce que le drame originel, sinon ce jeu avec le langage ? Nul ne choisit le langage dans lequel son imaginaire s’est construit, mais chacun est libre de jouer avec. Tout langage se déploie à travers une dynamique d’encodage et de décodage où réside la possibilité de l’émotion poétique et dramatique. Encore faut-il qu’il existe un langage ! En Europe occidentale, nous vivons bien une perte du langage (encore plus violente en France, pour des raisons qui ont à voir avec la construction de cet Etat-nation), cette colonisation de l’imaginaire par le capital. Il faut bien entendre ici cette notion de langage dans son acceptation la plus large, pas seulement le langage verbal, mais tous ces régimes d’expression enveloppés les uns dans les autres, musicaux, chorégraphiques, agonistiques, plastiques

Tous les anciens interprètes que j’ai connus sont nés dans le monde paysan traditionnel. Certains sont morts depuis, d’autres sont toujours vivants et actifs, disons que quiconque est né avant 1970 a connu ce monde où les échanges se faisaient par le chant, où la réalité la plus prosaïque pouvait se trouver enchantée… Ils possédaient un langage poétique d’une telle richesse… quand ils chantaient, c’était la communauté qui s’exprimait dans leur voix, mais c’était un tel et non pas un autre qui avait la voix, qui réussissait à dégager l’émotion, à atteindre les autres… c’étaient, et ce sont toujours des personnalités reconnues. Leur individualité n’existait que dans la mesure de sa reconnaissance par les autres.

La question que je me suis efforcé de poser dans ce livre, c’est celle de la capacité de la plèbe à produire son propre langage… Comment les classes subalternes arrivent-elles à vivre dans un monde qui n’est pas le leur ? en se créant des mondes parallèles, dans la clandestinité sociale et culturelle ! Comme les Noirs du Deep South, aux USA, qui étaient l’objet d’un tel mépris, d’une telle ségrégation… après l’abolition de l’esclavage, d’être relégués en marge, en quelque sorte livrés à eux-mêmes, paradoxalement ça leur conférait une liberté d’expression inédite –la société WASP s’en foutait pas mal qu’ils pratiquent des rites magiques, qu’ils frappent sur leurs tambours et qu’ils chantent, tant que ça restait entre eux, entre sauvages… Cela a produit le blues, le jazz, le gospel, et puis le rock’n roll, la soul, le funk, le rap… excusez du peu ! tout cela a été fatalement recyclé dans le business de l’entertainement (comme l’ont été aussi, plus récemment, la tarantella, la pizzica etc.) mais le langage reste là, disponible… En commençant à découvrir ces sons et ces chants dans le Sud de l’Italie, pas si loin de Marseille, j’ai perçu des énergies de même nature, et avec cette fascination qu’exerçaient fatalement des musiques archaïques… La première fois où j’ai entendu la tammurriata de Terzigno, ou celle de Maiori, j’entendais quelque chose de somptueusement primitif, qui remontait aux temps antiques, un son dépouillé qui allait à l’essentiel.

Le paradigme de l’individu nous renvoie à tout le dispositif philosophique et anthropologique des Lumières. Les gens, en Europe, sont malades de ça, assignés qu’ils sont à une identité indivisible -la cage de fer de l’individualité, pour paraphraser une formule célèbre. Ils sont sommés d’être des individus, par le Droit, par la culture, par la publicité des marchandises, et cette injonction s’exerce alors même qu’ils sont écrasés par des puissances impersonnelles bien plus lourdes que le Dieu des religions monothéistes ! d’où toutes ces pathologies propres à la modernité… Dans ce monde peuplé de zombies, de blooms comme diraient certains de nos amis, de vraies individualités ne peuvent se révéler que dans une éclaircie…

En même temps je découvrais l’existence de ce rituel de la taranta dans un autre monde, celui des paysans, dans les villages à l’entour de Lecce, c’est dans la famille de ma compagne que j’en ai j’entendu parler la première fois. Je n’avais pas percuté sur le coup, c’est bien plus tard, à force de participer à des rondes dans des fêtes populaires que j’ai pensé qu’il y avait là aussi une forme de théâtralité, très différente de la théâtralité aristocratique de l’époque baroque, bien sûr. Et qu’il y avait aussi quelque chose qui faisait dialoguer de façon subliminale la ville et la campagne, les sculptures de pietra leccese de l’église San Mateo de Lecce et les trulli de pierre sèche du Cap de Leuca… à l’intérieur d’une lutte de classes sans pitié, clairement, mais quelque chose circulait…

La prison mentale je la vois dans ce maillage de dispositifs qui nous isolent en nous faisant croire que nous communiquons… le spectacle est une prison mentale. Et par ailleurs, il faut cesser de confondre l’appartenance avec l’identité. La première est dynamique, la seconde est quelque chose d’immobilisé, un peu comme si tu faisais un arrêt sur image dans le déroulement d’un film. Ce qui peut arriver, on a parfois besoin de s’identifier… l’appartenance, cela recouvre une relation à double sens, tu appartiens à une communauté, ou à quelque chose qui en a certaines déterminations, tu es fait de ces liens, de ces attaches qui te nourrissent en retour. L’identité n’est pas un concept, elle ne contient pas le négatif. Alors que l’appartenance le contient, dans cette tension du commun et de l’individu.

Or l’esprit qui possède, qu’est-ce que c’est sinon une puissance (effective) partagée, dans laquelle une communauté projette toute sa part maudite. Inversement, la civilisation occidentale peut intégrer ça comme trip personnel, la recherche d’un bien-être… c’est dans l’air du temps, ce temps de la métropole capitaliste… On avait déjà vu quelque chose comme ça, en mode psychédélique dans les 70’ avec le LSD.

Le terme de transe recouvre en fait une grande variété de techniques de la présence… Dans mon livre je parle d’une transe de possession, qui prend donc la forme d’une danse, comme dans les rituels d’Afrique du Nord et d’Afrique occidentale. Et toute danse thérapeutique est aussi une dramaturgie qui déroule le combat contre la maladie.

Net : L’interview complète
Livre : lèssi dell’Umbria  – Tarantella ! Possession et dépossession dans l’ex-royaume de Naples [L’œil d’or Editeur // 2017]
net: http://loeildor.free.fr/

Lectures de passage (4)…

(Quelques sites où je me perds en lecture)

Claude-Guite-Artiste-Peintre-Le-lecteur-0009-WEB

https://leblogdukarrefour.wordpress.com/

https://gazogene.wordpress.com/

http://cahiercritiquedepoesie.fr/

https://lesetatsdudesert.wordpress.com/

https://pardelablog.wordpress.com/

http://caira.over-blog.com/

http://www.deslettres.fr/

http://decadences.net/

©Peinture : Claude Guité
net: http://www.claudeguiteartistepeintre.ca/

Kenneth White – Les rives du silence (extrait)

carte-atlas-cote-monde-ancienne-010-1125x920
(Extrait tiré de la préface du livre « Les rives du silence »)

Depuis des années, si je passe par les cités, je fréquente surtout les côtes…

A la fois limite et ouverture, aire de résistance et de dissipation, ligne définissante et invitation au vide, la côte est sans doute le lieu par excellence d’une poétique de l’énergie, d’une cosmographie en action, d’une méditation mouvante.

La variété des types de côtes se traduit par l’extrême diversité des aspects que peut prendre le trait de côte. Pour le décrire, on dispose d’un vocabulaire à la fois complexe et précis: interface terre-mer-vent; mouvements migratoires, mouvementes ondulatoires; prélittoral, sublittoral, variabilité, discontinuité; submersion, divagation; paysage initial, modalités graduées…

J’en suis venu à préférer, et de loin, ce genre de vocabulaire à toute la terminologie littéraire dont nous avons hérité.

©Livre : Kenneth White – Les rives du Silence [Mercure de France // 1997]
Carte tiré d’un atlas dessiné par Samuel Thornton (année 1700)

Jean Stiénon du Pré – Sur papier riz (Extrait)

Willy-Pogany

Ton amour à la blanche ordonnance se dresse dans le gris de mon ciel, comme auprès d’une eau morte, en Vénitie, quelque villa de Palladio. Je veux écrire une élégie au pied de tes colonnes, mais l’oiseau du soir a chassé celui du levant, et rien plus ne s’élève de mes cimes éteintes que le cri : mon appel. Je suis seul parmi l’or tremblant et les graines mouillées. Serais-tu restée prise, telle un brelan de roses, entre les fers de la grille? Cependant ta voix libre caresse le front des graminées, plaisir de papillon. La voici vibrant plus fort à l’approche d’un souvenir; et je cherche intimement ta présence… J’écoute. Je suis seul.
Il semble que, déjà, me soient offerts le miroir et la croix. Mais où veilles-tu? A l’envers de ces dons? Toi, le miroir où s’arrêtera mon souffle, toi, la croix sur mon cœur?
Ma plaine, mon âme, clos tes cils. Le décor du mystère se fixe à petits coups d’étoiles, et c’est en silence qu’œuvrent les puissances de nuit… Je vais chanter, mais dans ma voix blessée je reconnais la tienne, fil qui la soutien t et la mène au brusque épanouissement dont elle expire.
Je t’ai dit des choses sans nouveauté. Puisque tu fus à l’origine, puisque tu sais le soins d’un choix qui se prolonge et le précis de l’angoisse, mesure du terme… Le perron, les degrés, les marbres; et, sombre, le « thalamos » percé d’éclats de jour, échelles de Jacob!
Mais tout est paisible au sein des herbes fatiguées. Le dur insecte y a sa place, et la la fleur, tête inclinée, déjà dort les bras en croix.

©Livre: Jean Stiénon du Pré – Sur papier riz [gmd Dutilleul Paris]
Peinture : Willy Pogany

Le p’tit aphorisme illustré : Jean-Philippe Querton

Le P’tit Aphorisme Illustré

Cette série de « Le P’tit Aphorisme Illustré » est composée de 5 aphorismes de Jean-Philippe Querton, tirés de ses différents recueils parus aux Editions de Cactus Inébranlable, et de 5 images  tirées de la série « Ce qu’ils auraient pu dire… » qui paraissait, pendant les années 60, dans le magazine « Ciné Télé-Revue ».

Ne perdons pas un bout de langue (3)…Paul Nougé – Philosophie du Bon Mot, du Jeu de Mot et de l’Anecdote.

6cb8684ff223b17e5e13f7a083460445

1. Leur fonction générale dans la conversation, dans le langage ; l’espoir qui les suscite, le rôle qu’ils y tiennent, le besoin qu’ils tendent à satisfaire.

2. Leurs différences spécifiques.

Comment il se peuvent ramener à quelques types généraux :
a) le Sophisme.
« Prête-moi vingt francs mais ne m’en donne que dix. Je t’en devrai dix, tu m’en devras dix, ainsi nous serons quittes ».*

*[Le charme de cette proposition vient de ce qu’elle nous coince entre deux évidences contradictoires  : celle d’un raisonnement formellement irréprochable et la certitude d’être volé de dix francs. Ce charme prend sa force dans la menace qu’il implique, menace d’ordre  spirituel qu’il s’agit de conjurer par des moyens spirituels, sous peine d’être victime d’un  danger matériel, le risque d’être volé avec l’obligation de convenir qu’on ne l’est pas.]

« Cinq kilos de sucre pour rien. »
« Le rat ronge ; rat est une syllabe ; la syllabe ronge. »
La plupart de ces sophismes naissent et tirent leur vigueur des imperfections du langage, c’est-à-dire de ses équivoques, de ses amphibologies et de ses sens tantôt composés, tantôt divisés.

L’équivoque (les mots à double sens) :
Rat est une syllabe et un rongeur.

L’amphibologie, construction grammaticale ambiguë :
Deux fois deux et trois
2 fois 2 et 3 = 7
10 = 2 fois 2 et 3
Donc 10 = 7

Le sens composé et le sens divisé :
Tous les angles d’un triangle, etc.
Tous (l’ensemble des angles),
Ou Tous (chaque angle pris séparément).

L’attribution de significations identiques à des mots différents mais de même racine. (Fallacia Figuroe dictionis)
Faiseurs de projets, etc.

b) Le sous-entendu.
Le sous-entendu nous touche par l’ingéniosité mentale à laquelle il nous oblige et par le sentiment de victoire, par la vanité que nous prenons à déployer cette ingéniosité.
Les moyens que met en œuvre le sous-entendu se peuvent préciser :

1. Une figure de grammaire telle que l’ellipse. Ainsi : Dans une foire un homme de la campagne observe le jeu d’une cornet à piston. Il se décide, et d’un geste soudain, arrache la partie inférieure de l’instrument : D’un seul coup, moi, – dit-il. (C’est-à-dire cet homme s’efforce en vrai, d’un seul effort, je divise en deux l’instrument.)

(On peut remarquer toutefois quel’ellipse ne fait ici qu’accentuer l’effet de l’anecdote, lequel est fondé principalement sur l’erreur du paysan. Il s’abuses le sens des gestes du musicien, sur ses intentions, commettant ce que certains logiciens comme Stuart-Mill nomment un sophisme de simple inspection.)
(Double sous-entendu dans la forme et la matière de l’anecdote.)
Chez le coiffeur. – Comment faut-il vous couper les cheveux ? – En silence.
(Cette anecdote prend sa vigueur d’un triple sous-entendu :
1) Ellipse
2) Sophisme par ignorance de la question (ignoratio elenchi) ou par abus de l’équivoque du langage.
3) Sophisme et non paralogisme, car il s’agit bien pour le client d’un usage délibéré pour couper court à la conversation.)

2. Certaines figures de rhétorique, comme hyperbole.
Ainsi, la plupart des histoires dites « marseillaises ».

c) Le calembour.
Le calembour tire parti d’une équivoque de sens à la faveur d’une similitude de sons.
« Finissons-en Charles attend. » (Louis XVIII.)
Il faut remarquer que le double sens joue d’habitude à la faveur d’une coupure logique de la phrase sonore qui ne correspond pas à la coupure logique qu’imposent les mots de la phrase écrite.

Si bien que :

le calembours paul nougé

L’efficacité du calembour est étroitement liée à la qualité de l’équivoque, c’est-à-dire à la possibilité d’un accord entre le double sens proposé et nos penchants affectifs ou intellectuels. Faute de quoi l’on parle de « jeux de mots stupides », etc. Ce n’est pas sans raison que la plupart des calembours qui font fortune sont à double sens érotique, scatologique, etc., flattant ainsi les disposition intimes les plus répandues.
L’exemple cité donne un type de calembour courant : la similitude de sons est assez parfaite pour donner en gros le sentiment de l’identité.
Mais l’on constate que ce type fondamental dérivent des formes diverses où les sons d’une part,les sens d’autre part soutiennent des rapports plus délicats, plus complexes, plus menacés et aussi d’une retentissement plus profond.

  1. Les gloses de Leiris
  2. Les jeux de mots en cascade utilisés par O.J.P.
  3. Les jeux de mots et de formes de P.N.
  4. Les jeux de mots de Duchamp.
  5. Le faux langage de Michaux et de Benjamin Péret.

(il convient d’analyser ces divers exemples.)

-Tu es le frère de Cyrus. En effet : Cyrus égale six Slaves ; six Slaves, ils se nettoient ; et s’ils se nettoient, c’est donc ton frère.

Le calembour, le jeu de mots oblige qui s’y prête à user du langage, ou pour le moins à considérer le langage avec une liberté qu’il ignore dans la vie courante. Il l’oblige à réclamer aux mots d’autres services que d’exprimer quelque état de sa pensée. Ou tout au moins il l’oblige à considérer le mot comme un objet capable d’une existence indépendante de la pensée qui l’appelle. Ou capable de se retourner contre cette pensée.

©Livre : Paul Nougé – Fragments [Didier Devillez Editeur // 1998]