Pascale Jamoulle – Fragments d’intime / Amours, corps et solitudes aux marges urbaines (Extrait) [2009]

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La dissociation, c’est quand on devient quelqu’un d’autre ?

– Non, c’est plutôt qu’on devient plusieurs personnes. Par exemple, quand il y avait un abus, moi, la petite Marlène, je me souviens que j’étais là mais je ne sentais rien. J’étais absente, quelqu’un d’autre vivait à ma place. Après, je perdais le sens du temps. Je savais que j’avais vécu quelque chose mais je ne savais pas quoi ? C’est difficile à comprendre pour qu’un qui n’a pas vécu ça. J’avais des « alters », on dit comme ça chez nous. Ça veut dire que quelqu’un d’autre reprenait la réalité à ma place. Ces personnes-là, qui vivent en toi, s’appellent des alters. Ce sont eux, mes personnages qui ont encaissé la plupart des peines à ma place. C’est une sorte de mécanisme qui se développe pour que tu puisses survivre, parce que tu as la volonté de te battre, parce qu’il y a quelque part quelque chose qui veut que tu vives.

Vers l’âge de trente-cinq ans, au cours de sa formation, Marlène prend conscience de l’existence de ses « alters » et du dialogue nécessaire avec eux pour garder la gouvernance de sa vie. Avant, me dit-elle, elle passait d’un personnage à un autre, sans s’en apercevoir. Par conséquent, dans sa vie quotidienne, elle avait des « absences de temps » et des comportements qui n’étaient pas acceptables ». A partir du moment où elle prend conscience du fait qu’elle est « plusieurs » , elle essaie de composer avec les différentes facettes d’elle-même. Quand elle y arrive, elle peut travailler, vivre une vie affective et sociale suivie.

Du fait que j’ai pris contact avec eux, mes personnages ne me repoussent plus. Je dois rester en contact avec eux pour plus que j’aie des absences de temps. Il se fait que, comme ça, on peut très bien vivre en petite communauté, en tenant compte de tous.

Marlène me parle volontiers de certains de ses « alters ». Mais d’autres personnages intérieurs ne veulent pas qu’on parle d’eux, me dit-elle, ils se préservent, ils se méfient. Certains n’ont pas de nom, Marlène les pressent sans les saisir vraiment, ils restent flous, énigmatiques, parfois inquiétants. Ses « alters » sont autant de facettes de Marlène. Certains auraient arrêté d’évoluer, restant figés à un âge de la vie, d’autres ont « bougé » avec elle.

Les plus sociable de ses « alters » serait un adolescent, que Marlène appelle Evan : « Il avait quinze ans quand il est venu, maintenant il a vingt ans, mais il ne veut pas grandir. » Elle voit Evan comme un être chaleureux qui a besoin d’être le centre de l’attention. Marlène doit composer avec pour acheter ses vêtements, par exemple, sinon il lui fait des histoires.

Evan je peux en parler facilement. Il va facilement vers les gens, il est charmeur, blagueur, il aime bien rigoler. Lui, il est venu dans ma vie quand je ne pouvais plus encaisser. C’est lui qui a encaissé la plupart des abus et des coups aussi.

La seconde facette de Marlène est « un tout petit personnage. C’est une petite fille de trois ans et demi, quatre ans. Elle ne veut pas grandir du tout ». Avant que Marlène ne rencontre sa compagne, cette petite se cachait. « Quand la petite a commencé à se montrer, ajoute Marlène, qu’elle a sent qu’elle était aimée, alors elle a appris à s’exprimer. » Ce personnage s’est « retourné en positif »

Pourquoi la petite ne veut pas grandir ?

-Parce qu’elle a peur des grandes personnes, elle sait que ce sont des personnes dangeureuses, donc elle veut rester petite. Ça, pour elle, c’est  son moyen de défense et de préservation. (…) La petite sait que pendant que moi je travaille, elle ne doit pas se montrer mais que quand on rentre chez nous, à la maison, elle peut avoir un moment pour elle, où elle joue avec le chien, par exemple. Comme ça, ça va avec elle.

Est-ce que la petite a un nom ?

-Elle n’a pas de nom à elle, comme Evan à un nom, elle s’appelle « Beestje ». Ça veut dire « petit animal »

C’est positif ou négatif ?

-Ça a été négatif longtemps tandis que, maintenant, c’est plus positif. Les gens qui connaissent « Beestje » l’adorent. Quand j’étais petite et que je subissais des abus, que j’étais battue, la personne qui faisait l’acte me répétait que j’étais un animal, d’une façon que ça faisait mal. Mais Beestje, jen ai fait quelqu’un de positif.

Quelques mois plus tard, Marlène me parlera de son troisième personnage. Elle me dit qu’elle commence à nommer cet « alter » fuyant et méfiant. Ce personnage est plus fragile que les deux autres, il en a trop vu.

-C’est un petit garçon de huit ans. Il parle le français, il ne sait pas parler le néerlandais.

-Comment il s’appelle ?

-…Il s’appelle « Connard »

Une insulte ?

-Mon corps a créé des personnages pour porter les insultes quand c’était trop lourd, « connard », lui, il est beaucoup plus sur l’arrière de moi-même, il ne s’extériorise pas comme les deux autres. Il a toujours été enfermé, comme dans une cage, il a peur du monde extérieur. Au début, il ne parlait pas, il soufflait. Après, il s’est mis à parler mais il ne s’est pas retourné positif comme « Beestje ». Il est simplement content que ce soit plus calme dans sa vie.

Connard, qui est-ce qu’il peut aimer ?

-La seule personne dont il aime la présence, c’est un autre personnage à moi, une petite fille de sept ans dont je ne souhaite pas parler. Elle est encore plus renfermée que Connard, c’est quelqu’un qui a encore beaucoup plus peur.

La « dissociation » de Marlène lui a posé de nombreux problèmes sentimentaux. Evan, Beestje, Connard, la petite fille de sept ans et la « personnalité générale », dont parle Marlène, n’ont pas nécessairement les mêmes comportements amoureux, les mêmes goûts, les mêmes besoins. Leur cohabitation rend parfois difficile la vie amoureuse de Marlène.

-Heureusement, Evan est tombé amoureux d’Evelyne, autant que moi, et cela dure depuis six ans. Le problème, c’est qu’Evan n’est pas quelqu’un d’aussi fidèle que moi, il peut tomber amoureux d’autres femmes. Et ça me pose beaucoup de problèmes. Evan ressent les choses comme un homme, il est très différent de moi qui vis les choses comme une femme. Evan est intrigué par d’autres femmes, et ça apporte de la confusion dans notre vie […] Evan aime dans le sens de « tomber pour » quelqu’un. Il tombe pour des femmes plus mûres, qui peuvent le protéger. Les jeunes filles, c’est plutôt des copines pour lui. Il aime s’amuser. Il adore rigoler. Il y a beaucoup de gens qui aiment Evan.

Et Beestje, qui elle peut aimer ?

-C’est elle, la première, qui est entrée en contact avec ma copine. Elle l’aime. Elle l’appelle « Mama Evelyne »

Marlène a une manière singulière de relater ses émois errants et divisés, à travers les goûts et les attentes de ses alters. Ils lui permettent de parler de son identité sexuelle, de ses goûts mouvants entre le féminin et le masculin. Marlène relie ses alters et leurs fantasmes amoureux aux atteintes traumatiques de son enfance, aux scénarios affectifs, défensifs et attractifs afférents. Elle projette la complexité de ses besoins et de ses peurs sur ses alters. Elle parle, à travers eux, de la difficulté d’accepter l’incomplétude de la relation avec sa partenaire. Des alters restent en suspens, en quête. Il symbolisent les facettes obscures de Marlène et l’opacité de ses scénarios intimes. Elle dit avoir besoin d’un amour maternel, stable, protecteur et apaisant. En parallèle, elle est habitée par une propension aux plaisirs ludiques et changeants, sans attache ni demeure. Elle présente Evelyne, sa compagne, comme une femme capable de comprendre ses divisions. Depuis six ans, Marlène semble pourvoir unifier les sentiments de ses alters autour de cette figure d’attachement aimante, à multiples facettes.

La métaphore de la « dissociation » l’aide à parler de son intériorité souffrante et de sa peur des relations affectives, car l’intimité fut, pour elle, le lieu des pires violences. « Dissociatie » et « alters » sont des métaphores supports, qui lui sont utiles pour élaborer son vécu et sa complexité psychique. Elle a reçu ces images, précieuses pour se penser elle-même, au cours de sa formation. En se visualisant dissociée, Marlène représente ses propres processus de survivances : son théâtre intérieur, sa psyché divisée et ses transactions affectives entre ses personnages.

Avoir vécu ça, ça me pousse à en parler. Peut-être qu’il y a d’autres personnes qui peuvent mieux se comprendre, que je peux apporter un petit détail qui va les aider. Ce n’est pas donné à tout le monde d’en parler. Ça m’a coûté du temps, de l’énergie, d’abord d’accepter moi-même que j’avais ça.

©Livre : Pascale Jamoulle – Fragments d’intime / Amours, corps et solitudes aux marges urbaines [Editions La Découverte // 2009]
net: http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Fragments_d_intime-9782707156785.html
©Peinture : Kaanchi Chopra
net: https://kaanchichopra.com/

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