Charles Baudelaire – Fusées (Extraits) [1867]

William Fairland_medical anatomy 1869

Ces beaux et grands navires, imperceptiblement balancés (dandinés) sur les eaux tranquilles, ces robustes navires, à l’air désœuvré et nostalgique, ne nous disent-ils pas dans une langue muette : Quand partons-nous pour le bonheur?

Y a t’il des folies mathématiques et des fous qui pensent que deux et deux fassent trois? En d’autres termes, l’hallucination peut-elle, si ces mots ne hurlent pas [d’être accouplés ensemble], envahir les choses de pur raisonnement? Si, quand un homme prend l’habitude de la paresse, de la rêverie, de la fainéantise, au point de renvoyer sans cesse au lendemain la chose importante, un autre homme le réveillait un matin à grands coups de fouet et le fouettait sans pitié jusqu’à ce que, ne pouvant travailler par plaisir, celui-ci travaillât par peur, cet homme, le fouetteur, ne serait-il pas vraiment son ami, son bienfaiteur? D’ailleurs, on peut affirmer que le plaisir viendrait après, à bien plus juste titre qu’on ne dit : l’amour vient après le mariage.
De même, en politique, le vrai saint est celui qui fouette et tue le peuple, pour le bien du peuple.

Les airs charmants, et qui font la beauté, sont :
L’air blasé,
L’air ennuyé,
L’air évaporé,
L’air impudent,
L’air froid,
L’air de regarder en dedans,
L’air de domination,
L’air de volonté,
L’air méchant,
L’air malade,
l’air chat, enfantillage, nonchalance et malice mêlés.

Il y a dans l’acte de l’amour une grande ressemblance avec la torture ou avec une opération chirurgicale.

Tantôt il lui demandait la permission de lui baiser la jambe et il profitait de la circonstance pour baiser cette belle jambe dans telle position qu’elle dessinât nettement son contour sur le soleil couchant!

Un homme va au tir au pistolet, accompagné de sa femme. Il ajuste une poupée, et dit à sa femme : Je me figure que c’est toi. – Il ferme les yeux et abat la poupée. – Pis il dit, en baisant la main de sa compagne : Cher ange, que je te remercie de mon adresse!

Quand j’aurai inspiré le dégoût et l’horreur universels, j’aurai conquis la solitude.

Ce qu’il y a d’enivrant dans le mauvais goût, c’est le plaisir aristocratique de déplaire.

Peuples civilisés, qui parlez toujours sottement de Sauvages et de Barbares, bientôt, comme dit d’Aurevilly, vous ne vaudrez même plus assez pour être idolâtres.

Je crois que j’ai dérivé dans ce que les gens du métier appellent un hors-d’oeuvre. Cependant, je laisserai ces pages, parce que je veux dater ma colère.

Livre : Charles Baudelaires – Journaux intimes/Fusées, mon cœur mis à nu [Editions G. Crès & Cie // 1920]
Image : William Fairland_[medical anatomy 1869]

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