Antigone de la nouille et autres perles de librairie (Extraits) [2002]

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Michel Strogonof
(Michel Strogoff, Jules Verne)

Le procès de Kafka c’est de qui?

Le vieil Homme est amer
(Le vieil Homme et la mer, Ernest Hemingway)

Les Précieuses de l’édicule
(Les Précieuses ridicules, Molière)

Les Trois Moustiquaires
(Les Trois Mousquetaires, Alexandre Dumas)

Le Chien des Basques quête en ville
(Le Chien des Baskerville, Conan Doyle)

Je cherche des livres de Sigmund Fred, un auteur qui parle des femmes.

Mémoires d’une jeune fille dérangée
(Mémoires d’une jeune fille rangée, Simone de Beauvoir)

Pour qui sonne le gland
(Pour qui sonne le glas, Ernest Hemingway)

Messieurs les bas de laine
(Messieurs les ronds de cuir, Georges Courteline)

J’ai tué Mozart
(C’est Mozart qu’on assassine, Gilbert Cesbron)

C’est vous la librairie occulte qui vend les images de la Sainte Vierge?

Liliane est au lycée
(L’Illiade et L’Odyssée, Homère)

Les Oiseaux se crashent pour mourir
(Les Oiseaux se cachent pour mourir, Colleen Mac Cullough)

Les Lésions dangereuses
(Les Liaisons dangereuses, Choderlos de Laclos)

Sous le soleil de sa tente
(Sous le soleil de Satan, Georges Bernanos)

Ma petite fille cherche la Goire de son père…

Modère-toi quand t’as bullé
(Moderato Cantabile, Marguerite Duras)

Avez-vous Le Nom de la rose en version éco?

Le Che est homo
(Ecce Homo, Nietzsche)

Les Tabourets
(Les Chaises, Eugène Ionesco)

©Livre : Antigone de la nouille et autres perles de librairie (présentées par Jean-Loup Chiflet) [Mots et Cie // 2002]
Image : Détail de la BD « Les Lauriers de César » [René Goscinny // Albert Uderzo]
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John Nathan – La vie de Mishima (Extraits) [1980]

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Ce dernier était strict envers tous ses enfants (Chiyuki était constamment grondé et puni pour sa « balourdise ») mais envers Kimitaké en particulier il se montrait tyrannique, comme si, se sentant coupable, il essayait de défaire ce qu’il considérait être les effets « efféminés » de l’éducation de Natsu. Au début, il s’en prit spécialement au fait que Kimitaké fut toujours « plongé dans les livres ». Bien que ce dernier eût désormais toute liberté de sortir à son gré, il préférait rester à lire; à douze et treize ans, ce garçon découvrait Oscar Wilde, Rilke, la littérature de cour et le grand décadent japonais Jun’ichiro Tanizaki; on le voyait rarement sans livre. Il semble que cela rendît Azusa furieux. Il lui arrachait les livres des mains et après avoir vérifié que c’était bien de la littérature, il les déchirait ou les jetait à travers la pièce, envoyant Kimitaké se coucher. Selon les vues immuables d’Azusa, la littérature n’était que mensonges et pourriture, au mieux des sottises bonnes pour les filles, et il ne voulait pas en entendre parler.

La beauté des classiques apparaissait comme un reflet et la confirmation du caractère divin de l’empereur ce qui à sont tour -et ceci est important- fournissait une cause « digne de mourir pour elle ». Non seulement les romantiques étaient obsédés de pureté et de la filiation du sang, mais ils soupiraient après la mort. Après la guerre, un critique gauchiste caractérisa ces écrivains avec sévérité mais non sans justesse comme « des hommes ardents à se précipiter au front vers la mort, avec sous le bras les grands classiques ».

Le monde entrevu par Mishima, ce monde que dans le conte, le garçon s’attend à trouver, qu’il lui semble devoir se trouver là bien qu’il ne puisse le « reconnaître », c’est un monde situé par-delà la beauté, la mort, la destinée même. De l’intérieur du rêve rendu possible et réel par la guerre, c’est un monde impossible à concevoir. Et pourtant, c’est un monde réel, négation tangible d’un rêve. Mishima en avait conscience, si vague qu’elle fût, en août 1945. Mais un temps, il réussit à ne pas y faire face. La guerre était finie, que Yukio Mishima continuait de rêver.

Tandis que Tokyo brûlait, il avait réussi à sentir une correspondance entre son monde intérieur à lui et la réalité extérieur : « Ce fut une heure exceptionnelle (1944-1945) que celle où mon nihilisme personnel et le nihilisme de l’époque et celui de la société en général se correspondait à la perfection. »

Pour Yukio Mishima, la reddition n’était pas la grâce d’un condamné à mort, mais une condamnation à vivre. En août 1944, il écrivait : le meurtrier, voulant dire l’artiste, avait moins besoin de guérison que d’une quelconque maladie. Il méprisait une passion orientée vers la guérison. Pour lui, ces mots exprimaient bien des choses, mais essentiellement que pour l’artiste jeune, la mort était plus belle et plus que la vie.

La bande que rejoignait Mishima se réunissait chaque semaine pour s’amuser soit au « Quartier Latin », soit dans des demeures privées à Karuizawa, station chic située à plusieurs heures au nord de la capitale et qui n’avait pas été bombardée. On buvait sec et il y avait beaucoup de promiscuité, à l’américaine. A cette époque, Mishima ne buvait ni ne fumait; à coup sûr, les amours faciles n’étaient pas son genre, pas encore, et jamais en pareille compagnie. Mais il se mettait au diapason au point de prendre des leçons de danse pendant l’été de 1946. Peut-être, comme il l’a toujours soutenu, aimait-il vraiment danser.

Maruyama se rappelle Mishima en ces lointaines années : « Il était pâle comme la mort, si pâle que la peau en prenait une teinte violacée. Son corps semblait flotter dans ses vêtements. Cependant, dans son narcissisme évident, il savait reconnaître la beauté quand elle lui apparaissait. Ce qu’il faut comprendre à son sujet, à cette époque, avant qu’il se mît à cultiver son corps et ainsi de suite, c’est que, quand il se regardait de ces yeux qui savaient vraiment voir la beauté, ce qu’il ne cessait de faire, il était rempli de dégoût à se voir. »

L’aspect austère du bureau contrastait singulièrement avec le reste de la maison, mais cela correspondait à l’une des règles capitales de Mishima, à savoir que son travail et sa vie de famille fussent strictement séparés. Il racontait à ses amis et à sa famille que s’il se faisait démon pendant les heures passées seul à travailler, jamais il ne permettait à ce diable de franchir le seuil de son bureau, et en l’occurrence, ce n’était pas pur forfanterie.

10 mars 1958 (lundi)

Temps clair. Douceur de miel depuis cette après-midi. Chaque jour, j’ai l’intention de commencer mon nouveau roman (sans feuilleton), La Maison de Kyoto, mais j’ai peur de m’y mettre. S’agissant d’un millier de pages, on ne peut pas avoir de plan très précis en tête – et puisque je compte utiliser le paysage aux alentours de Narumi de l’autre côté de Tukijima, j’ai pris un taxi et je suis allé y jeter un coup d’œil. J’y suis arrivé à trois heures, juste au moment où on levait le pont-levis. J’ai eu l’impression que cela pouvait me servir, de sorte que je suis descendu prendre des notes…
Ce soir, ‘j’ai essayé de commencer, mais sans y réussir. Demain, je vais à Nara assister à la cérémonie annuelle « de l’eau » au Temple du Second Mois. Je m’y mettrai en revenant.

En vérité, ses conceptions étaient une sorte de folie, au mieux de la sottise, parfois des idées malsaines et dangereuses. L’assassinat de Robert Kennedy, par exemple, en juin 1968, provoqua de sa part une diatribe contre le fait de condamner l’assassinat à première vue. Ce qu’il fallait considérer, c’était le « voltage » du geste, le degré de tension du conflit entre deux idéologies dont l’une se donne pour but de détruire l’autre! « Vous dénoncez passionnément l’assassinat parce que vous avez le sentiment que c’est ma de tuer », déclarait-il devant un auditoire d’étudiants lors d’une assemblée à l’université Hitostubashi, en juin 1968. « Selon moi, penser de cette façon est la faute de la prétendue éducation humaniste que vous avez reçue depuis la guerre. Vous êtes incapables d’examiner objectivement le problème du meurtre…Je veux dire le geste, l’action elle-même. Or, il y a des assassinats d’un ordre élevé et des assassinats d’un ordre inférieur… »

Tout espèce de gens m’ont demandé : « Aimez-vous donc tant que ça Hitler? » Or, d’avoir écrit une pièce à son sujet ne veut pas dire que je doive l’aimer. En toute honnêteté, Hitler me fascine, mais si je devais dire si je l’aime ou si je ne l’aime pas, il me faudrait répondre que je ne l’aime pas. Hitler était un génie politique, mais non un héros. Il manquait tout à fait de la vivacité et de l’éclat indispensables au héros. Hitler était terne à l’égal du vingtième siècle.

©Livre : John Nathan – La vie de Mishima [Gallimard // 1980]
©Photographie : Eiko Hosoe

René Magritte – L’amentalisme

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Nous choisissons pour cela le mot qualificatif : – Amentalisme- qui aura l’avantage, croyons-nous, de rappeler chaque fois qu’il sera prononcé que l’ère des maniaques philosophes agonise.
L’Amentaliste est celui qui préfère le plaisir à l’intelligence et pour qui l’intelligence n’a de valeur que dans la mesure où elle peut servir à augmenter et provoquer le plaisir.
L’Amentaliste est celui pour qui la distinction entre le mental et l’ammental est déjà une cause de plaisir, car cette distinction est un baume qui le libère d’une foule de poids morts.
L’Amentaliste est celui pour qui la notion d’isolement de son univers mental est un soleil qui éclaire et rend plus vif chacun de ses plaisirs, même les moindres.
René Magritte – Manifeste de l’Amentalisme-
©Photo : Joaquim Cauqueraumont

Annabelle Verhaeghe – Tu vas voir

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Je réussirai ce concours rue du Taureau et bien plus tard je dirai que c’était déjà un signe et après je rencontrerai une chouette fille et ça durera et elle m’attendra à Paris mais alors je ne l’aimerai plus vraiment et je n’arriverai pas à le lui dire parce que je me sentirai paumé alors je serai malheureux à Paris pendant plusieurs mois et puis j’arrêterai et je reviendrai dans ma ville et dans mon appartement avec les colocs nombreux et on jouera au foot et à la Play et entretemps je convulserai dans une église avant de devenir un peu mystique et je scruterai et reniflerai longuement chaque aliment avant de le manger et je perdrai ainsi 7 kg et je vendrai des journaux à 6 h du mat avec une patronne tarée contre tout que je n’oserai pas remettre à sa place parce que ce sera ma patronne et qu’elle sera très petite et que je me sentirai comme un monstre face à elle alors je me vengerai en croquant en bd toutes ses aventures et ça aura son petit succès mais il faudra que je fasse bien attention à rester anonyme et à ne rien mettre sur mon blog perso et ça sera très embêtant alors je chercherai du travail ailleurs et j’en trouverai à Ed où je découvrirai tout un monde d’aventures et d’anecdotes pathétiques et effrayantes, bitch la précarité, comme l’histoire du vieux qui ne sait pas que les biscottes sont faites de petits trous et ne veut pas croire que ce ne sont pas des bêtes qui font ça et qui veut absolument se faire rembourser, ou celle de la femme obèse qui cherche la promo sur les pots de Nutella géants et n’arrive pas à calculer le prix aux kilo pour deux et pour trois pots et qui me demandera finalement si l’écart de prix vaut l’effort fourni pour les transporter, et, une fois que j’aurai été viré pour ne pas être engagé en CDI, je m’enfermerai des jours durant pour dessiner des petits bonhommes dans les arbres afin de retrouver la sensation des courbes que j’aurai perdue avec Ed, mais je refuserai encore d’aller me balader en forêt à cause des ronces et du manque d’intérêt manifeste qu’il y a à aller dehors quand ce n’est pas pour être à la terrasse d’un café à gribouiller les passants pour mon blog, et je te demanderai de peindre mes dessins et ce sera une marque profonde de ma part et j’inviterai mes potes à dormir, chez moi et on rendra la chambre hyper crade et je ne nettoierai pas mais je râlerai quand tu commenceras à nettoyer pour l’odeur ou pour pouvoir retrouver le chat dessous et je te dirai que c’est à moi de le faire alors je te pousserai sur le lit en te jetant un bouquin et j’allumerai le chauffe-eau rouillé pour faire la vaisselle et je jetterai toutes les saletés dans de grands sacs à la poubelle et j’y perdrai un dessin que je chercherai ensuite durant des semaines en te demandant fréquemment de m’aider à le trouver tandis qu’on attendra que le plombier vienne changer le chauffe-eau capout et je te raconterai mes rêves érotiques dans les détails même s’ils ne se passent pas avec toi et je ne comprendrai pas quand tu me feras la gueule et je serai terriblement laconique et malpoli en présence de tes amis ou en réponse à tes messages mais quand tu seras concentrée sur texte ou devant un film je serai plein de mots d’amour, par exemple je te dirai :

si j’étais une femme je voudrais être toi, comme ça j’aurais une jolie peau, de jolis seins et de jolis yeux… Je parlerais aux oiseaux et j’aimerais l’oxygène. Des fois je serais un peu relou mais j’aurais l’âme d’une sainte,

juste pour te déconcentrer à mort et te faire rougir et des fois je te glisserai des mots…

©Texte : Annabelle Verhaeghe – Tu vas voir [Texte paru dans le numéro 6 de la revue poétique « On peut se permettre »// Février 2017]
net: http://www.demoiselles.eu/annabelle/
©Oeuvre (gravure) : Alison Elizabeth Taylor

San Antonio – Si « Queue d’âne » m’était conté ou la vie sexuelle de Berurier (Extrait) [1992]

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Elle portait un vison noir, et une robe encore plus noire par en dessous. Ell’ f’sait aussi veuve qu’la veuve.

Elle dégrafe sa fourrure, la r’cule en érrière, d’un joli mouv’ment des pôles, et prend une cigarette dans un étui d’or qu’avait ses initiales en brillants d’ssus. Ses gestes donnaient à miroiter à une quincaillerie médine place Vendôme. Rien qu’du balèze : des cailloux pareils à des reins-claudes, monture platine sioux-plaid. La peau d’ses pognes fripait vach’tement. Les morues, tu noteras, elles s’font tirer la pelure d’partout, sauf aux mains : la frite, les loloches, le prose, jamais les paluches, comme si ce n’serait pas la peine, alors qu’c’est ce qui se voye l’plus d’avantage. Enfin, ça les regarde pour ce que compte le résultat final. Même en s’rectifiant l’estrait d’naissance, leur sirop d’calendrier peut pas varier. T’as beau êt’ une v’dette acidulée des foules, le temps qu’tu passes sur c’te terre, y l’est inscrit dans ta carcasse, et personne peut faire descendre ce genre d’compteur, pas même mon grand éminent t’ami le professeur Fardeau, de Bruxelles, qui t’prend la mère Gold Amère et t’la déguise en miss Israël, juste ac’c un sclapel et d’la cire à cach’ter.

©Livre : San Antonio – Si « Queue d’âne » m’était conté ou la vie sexuelle de Berurier [Editions Fleuve Noir // 1992]
Photographie : John Ernest Joseph Bellocq
net: http://sobadsogood.com/2013/11/09/prostitutes-from-the-dark-side-of-new-orleans-in-1912-by-photographer-john-ernest-joseph-bellocq/

Russel Banks – De beaux lendemains (Extraits) [1994]

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Il avait un visage rond de bébé, couleur orange brûlée, avec un éternel sourire paisible, comme si on venait de lui raconter une blague formidable et qu’il était en train de se la répéter.

…on pourrait croire que si je bois, c’est pour endormir la douleur; ce n’est pas ça; c’est pour mieux la sentir.

Je me levais tôt et, plein d’une sensation étrange d’insoumission et de dislocation, je sortais sur la terrasse et contemplais, au-delà des montagnes, un croissant de mer argentée qui scintillait dans le soleil matinal. La brise m’apportait en pleine figure l’odeur des feux de bois sur lesquels les indigènes cuisinaient et celle de la fumée de marijuana et, exactement comme au Viêt-nam, je me disais : Quelle sacrément bonne idée de se défoncer dès l’aube et de continuer toute la journée et d’aller dormir comme ça. Alors, je me roulais un joint et je décollais. Ça donnait au rêve et à l’inquiétude liés au voyage et au fait de me retrouver entouré de gens de couleur, d’une pauvreté irrémédiable et dont le langage m’étai incompréhensible, un caractère à la fois rassurant et réel.

D’autres, comme moi, pour des raisons obscures, reconnaissent très tôt le mensonge pour ce qu’il est; ils jouent le jeu pendant quelque temps, puis ils deviennent amers, et puis ils passent au-delà de l’amertume, vers… vers quoi? Ceci, je suppose. La lâcheté. L’âge adulte.

Des femmes comme Wanda Otto sont déjà, en public, si près de la nudité et de l’extase que ce n’est pas très excitant de leur faire faire un pas de plus seul et en privé. En fait, ce qu’on imagine est une femme qu’on ne peut satisfaire – une vraie douche froide pour l’ardeur d’un homme, c’est bien connu.

Les fantômes ne s’engagent pas dans des procès en négligence.

Non, ce qu’il y a, c’est que nous, les gagnants, nous sommes en rogne permanente, et la pratique du droit est notre façon de nous rendre du même coup utiles socialement, voila tout. C’est comme une discipline; elle nous organise et nous contrôle; probable qu’elle nous évite d’en venir au meurtre. Une sorte de zen, voilà. Il y a des gens aussi en rogne que nous qui réussissent à cristalliser leur rage en se faisant flics ou soldats, ou moniteurs d’arts martiaux; ceux qui deviennent avocats, cependant, surtout les plaideurs de mon espèce, sont un peu trop intelligents, ou sans doute simplement trop intellectuels pour devenir flics.

Les fanatiques religieux et les superpatriotes, ils tentent de protéger leurs gosses en les rendant schizophrènes: les épiscopaliens et les juifs orthodoxes abandonnent progressivement les leurs à des pensionnats et divorcent afin de pouvoir baiser impunément; les classes moyennes attrapent ce qu’elles peuvent acheter et le transmettent, tels des bonbons de Halloween empoisonnés; et pendant ce temps, les Noirs au cœur des villes et les blancs pauvres au fond des cambrousses vendent leurs âmes par convoitise de ce qui tue les gosses de tous les autres en se demandant pourquoi les leurs prennent du crack.

Je commençais à aimer cet homme-là, Wendell Walker. Il avait l’air d’un mou, mais il ne manquait pas de tenue. Au milieu des ruines de sa vie, noyé dans le chagrin, il restait capable d’exprimer ses rancœurs. Sans doute les avait-il gardées enfouis au fond de lui depuis des années, avec un sentiment de culpabilité, et maintenant pour la première fois de sa vie il se sentait le droit de frapper en tous sens.

Certaines espèces domestiques, en particulier les chiens démesurément gros ou minuscules, mériteraient d’être frappées d’extinction. Les chevaux aussi, maintenant qu’on a des tracteurs.

Une centaine de personnes composaient l’assistance, une foule triste et misérable en habits du dimanche, en majeure partie des jeunes gens sombres aux pommes d’Adam protubérantes, des femmes trop grosses et au teint brouillé, en larmes, et des tas de gosses et de bébés vêtus de nippes d’occasion, avec des nez rouges morveux et des bouches baveuses. Le genre de foule que le pape aime.

Je lui ai fait un pâle petit sourire, mais il n’a pas pu me sourire en retour. D’un coup, j’ai vu qu’il ne serait plus jamais capable de sourire. Plus jamais. Et alors j’ai compris que j’étais parvenue exactement au résultat que je voulais.

Abbott a tourné la tête et regardé en face le visage barbu de Billy, où il voyait sans doute des choses tristes que personne d’autre n’apercevait.

Par toute la ville, il y avait des maisons vides et des mobile-homes à vendre qui , l’hiver précédent, avaient été des foyers où vivaient des familles. Un village à besoin de ses enfants, tout autant et de la même façon qu’une famille. Sans eux, elle dépérit, la communauté se disperse en individus isolés, éparpillés au gré du vent.

©Livre : Russell Banks – De beaux lendemains [Actes Sud // 1994]
©Photographie : Dewitz Photography
net: http://www.dewitzphotography.com/