John Nathan – La vie de Mishima (Extraits) [1980]

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Ce dernier était strict envers tous ses enfants (Chiyuki était constamment grondé et puni pour sa « balourdise ») mais envers Kimitaké en particulier il se montrait tyrannique, comme si, se sentant coupable, il essayait de défaire ce qu’il considérait être les effets « efféminés » de l’éducation de Natsu. Au début, il s’en prit spécialement au fait que Kimitaké fut toujours « plongé dans les livres ». Bien que ce dernier eût désormais toute liberté de sortir à son gré, il préférait rester à lire; à douze et treize ans, ce garçon découvrait Oscar Wilde, Rilke, la littérature de cour et le grand décadent japonais Jun’ichiro Tanizaki; on le voyait rarement sans livre. Il semble que cela rendît Azusa furieux. Il lui arrachait les livres des mains et après avoir vérifié que c’était bien de la littérature, il les déchirait ou les jetait à travers la pièce, envoyant Kimitaké se coucher. Selon les vues immuables d’Azusa, la littérature n’était que mensonges et pourriture, au mieux des sottises bonnes pour les filles, et il ne voulait pas en entendre parler.

La beauté des classiques apparaissait comme un reflet et la confirmation du caractère divin de l’empereur ce qui à sont tour -et ceci est important- fournissait une cause « digne de mourir pour elle ». Non seulement les romantiques étaient obsédés de pureté et de la filiation du sang, mais ils soupiraient après la mort. Après la guerre, un critique gauchiste caractérisa ces écrivains avec sévérité mais non sans justesse comme « des hommes ardents à se précipiter au front vers la mort, avec sous le bras les grands classiques ».

Le monde entrevu par Mishima, ce monde que dans le conte, le garçon s’attend à trouver, qu’il lui semble devoir se trouver là bien qu’il ne puisse le « reconnaître », c’est un monde situé par-delà la beauté, la mort, la destinée même. De l’intérieur du rêve rendu possible et réel par la guerre, c’est un monde impossible à concevoir. Et pourtant, c’est un monde réel, négation tangible d’un rêve. Mishima en avait conscience, si vague qu’elle fût, en août 1945. Mais un temps, il réussit à ne pas y faire face. La guerre était finie, que Yukio Mishima continuait de rêver.

Tandis que Tokyo brûlait, il avait réussi à sentir une correspondance entre son monde intérieur à lui et la réalité extérieur : « Ce fut une heure exceptionnelle (1944-1945) que celle où mon nihilisme personnel et le nihilisme de l’époque et celui de la société en général se correspondait à la perfection. »

Pour Yukio Mishima, la reddition n’était pas la grâce d’un condamné à mort, mais une condamnation à vivre. En août 1944, il écrivait : le meurtrier, voulant dire l’artiste, avait moins besoin de guérison que d’une quelconque maladie. Il méprisait une passion orientée vers la guérison. Pour lui, ces mots exprimaient bien des choses, mais essentiellement que pour l’artiste jeune, la mort était plus belle et plus que la vie.

La bande que rejoignait Mishima se réunissait chaque semaine pour s’amuser soit au « Quartier Latin », soit dans des demeures privées à Karuizawa, station chic située à plusieurs heures au nord de la capitale et qui n’avait pas été bombardée. On buvait sec et il y avait beaucoup de promiscuité, à l’américaine. A cette époque, Mishima ne buvait ni ne fumait; à coup sûr, les amours faciles n’étaient pas son genre, pas encore, et jamais en pareille compagnie. Mais il se mettait au diapason au point de prendre des leçons de danse pendant l’été de 1946. Peut-être, comme il l’a toujours soutenu, aimait-il vraiment danser.

Maruyama se rappelle Mishima en ces lointaines années : « Il était pâle comme la mort, si pâle que la peau en prenait une teinte violacée. Son corps semblait flotter dans ses vêtements. Cependant, dans son narcissisme évident, il savait reconnaître la beauté quand elle lui apparaissait. Ce qu’il faut comprendre à son sujet, à cette époque, avant qu’il se mît à cultiver son corps et ainsi de suite, c’est que, quand il se regardait de ces yeux qui savaient vraiment voir la beauté, ce qu’il ne cessait de faire, il était rempli de dégoût à se voir. »

L’aspect austère du bureau contrastait singulièrement avec le reste de la maison, mais cela correspondait à l’une des règles capitales de Mishima, à savoir que son travail et sa vie de famille fussent strictement séparés. Il racontait à ses amis et à sa famille que s’il se faisait démon pendant les heures passées seul à travailler, jamais il ne permettait à ce diable de franchir le seuil de son bureau, et en l’occurrence, ce n’était pas pur forfanterie.

10 mars 1958 (lundi)

Temps clair. Douceur de miel depuis cette après-midi. Chaque jour, j’ai l’intention de commencer mon nouveau roman (sans feuilleton), La Maison de Kyoto, mais j’ai peur de m’y mettre. S’agissant d’un millier de pages, on ne peut pas avoir de plan très précis en tête – et puisque je compte utiliser le paysage aux alentours de Narumi de l’autre côté de Tukijima, j’ai pris un taxi et je suis allé y jeter un coup d’œil. J’y suis arrivé à trois heures, juste au moment où on levait le pont-levis. J’ai eu l’impression que cela pouvait me servir, de sorte que je suis descendu prendre des notes…
Ce soir, ‘j’ai essayé de commencer, mais sans y réussir. Demain, je vais à Nara assister à la cérémonie annuelle « de l’eau » au Temple du Second Mois. Je m’y mettrai en revenant.

En vérité, ses conceptions étaient une sorte de folie, au mieux de la sottise, parfois des idées malsaines et dangereuses. L’assassinat de Robert Kennedy, par exemple, en juin 1968, provoqua de sa part une diatribe contre le fait de condamner l’assassinat à première vue. Ce qu’il fallait considérer, c’était le « voltage » du geste, le degré de tension du conflit entre deux idéologies dont l’une se donne pour but de détruire l’autre! « Vous dénoncez passionnément l’assassinat parce que vous avez le sentiment que c’est ma de tuer », déclarait-il devant un auditoire d’étudiants lors d’une assemblée à l’université Hitostubashi, en juin 1968. « Selon moi, penser de cette façon est la faute de la prétendue éducation humaniste que vous avez reçue depuis la guerre. Vous êtes incapables d’examiner objectivement le problème du meurtre…Je veux dire le geste, l’action elle-même. Or, il y a des assassinats d’un ordre élevé et des assassinats d’un ordre inférieur… »

Tout espèce de gens m’ont demandé : « Aimez-vous donc tant que ça Hitler? » Or, d’avoir écrit une pièce à son sujet ne veut pas dire que je doive l’aimer. En toute honnêteté, Hitler me fascine, mais si je devais dire si je l’aime ou si je ne l’aime pas, il me faudrait répondre que je ne l’aime pas. Hitler était un génie politique, mais non un héros. Il manquait tout à fait de la vivacité et de l’éclat indispensables au héros. Hitler était terne à l’égal du vingtième siècle.

©Livre : John Nathan – La vie de Mishima [Gallimard // 1980]
©Photographie : Eiko Hosoe
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