Armand Permantier – Le chant du barbaresque (Extrait) [1950]

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Ma Gwendoline, elle pourrissait sur l’arbre. Elle se cachait dans les buissons. Elle hurlait sa peine aux profondeurs nébuleuses des pastiches. Elle récriminait sans cesse sur sa besogne mitoyenne, ce qui la laissait pendante sur ses cornues. Elle appelait en vain, au moyen d’un herbivore reclus, le beau petit diminutif, ce qui l’eut laissée en perce-papier et raccommodée aux fastes mitrés des sardanapales. Elle jappait sans cesse après sa tirelire, qui contenait ses persiennes. Livrées au jus facétieux des anémones, elle chantait dans les béguinages des arrière-saisons, une couleuvrine de satanique méprise. Sans tenir compte des multiples mérites alémaniques qui se chagrinaient de se voir ainsi chassés par les temps de grêle, elle cognait en dévoilant calibre sur le rôle piteux que jouaient ses versifications, dans le râle affamé des ogres. Elle roucoulait avec les palombes une terrine, contenant un famélique lait. Dressée sur les épeautres, elle jouait de l’épée contre les vents. Magnifiquement postée sur une console de basilique, elle lissait des simarres, et les déployant, en couvrait les cités endormies. Charnellement  dévorée par un pitre d’ordure sommeillant, elle mettait des manigances démocratiques dans l’alcali bleuâtre des marnières. Elle fut, durant  de longs étés, la chercheuse d’hémorragies, que tamponnait une humilité d’ombellifères. Elle récitait, par sursauts démaniérés, la flûtante bonhomie de mordillants gredins. Lâchée, sur une bourrique, alourdie par une armure entachée de valves, elle carriolait périodiquement dans la cale butinante des Euléthères. Soufrée, en colimaçon, elle menait à bien un ouvrage de damoiseau, qui rengainait un plissé de vaches dans le salpêtre punique des rushs. Elle avait oublié la rondeur masculine d’une Hymète, qui glosait  en pare-chicotte dans le fenestré lucide des soirs. Elle recréait par une étrange aberration, le gymnique collatéral des urbanistes. Sous prétexte d’une volière, pleine de sarcastiques, qui avaient leurs chansons punies de vesces, elle renversait la parité-or, mares lettrées. Elle aurait pu si facilement se reposer sur le banc sans taches, où affleure le poudreux sanguin des hippocampes. Toujours sa perdurante allumette l’en empêchait. Elle préférait se cabrer sous la poigne de l’ogre anagrammique, qui clignait la ferrade solaire. Toutes les raisons évoquées restaient sans effet. Elle restait accrochée à sa besognante mazurka, roulant dans des accouplements de faiseurs d’embarras, qui cassaient les glaces à mille coudées des paroisses, cherchant le prétexte dans les étoiles, pour pouvoir reculer devant l’épinglant coriace des roumis, et en dépit de ses retraites dans les sénés, baudroyés de grumes, elle subissait le sort de tous ceux qui reculent devant le moindre coup de bistouri, qui est d’être m^lé aux substances malodorantes des roussis…

Livre : Armand Permantier – Le chant du barbaresque [Editions du Lapsus des Cornouailles // 1950]
Image : couverture du magazine « Der Orchideengarten » [1923-1954] illustré par Carl Rabus
net: https://www.actualitte.com/article/patrimoine-education/decouvrez-der-orchideengarten-le-premier-magazine-fantasy-de-l-histoire/65665
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David Bosc – Farid Imperator (Extrait) [2015]

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C’est un gamin de huit ans, curieux, livré à lui-même dans un grand port où passent tous les visages du monde. Frédéric est reçu chez les uns, chez les autres, il apprend les langues (il en parlera neuf). Il dira plus tard que Dieu n’aurait jamais choisi la Palestine s’il avait connu son royaume de Sicile: partout des jardins, des palais, des bains, plus de deux cents églises et bien trois cents mosquées. Frédéric choisit ses maîtres parmi les Arabes et les Gréco-Syriens; son appétit de connaissance les enchante, sa vivacité les émerveille. Il a douze ans quand les hommes du pape le reprennent en main. De pâles ecclésiastiques tentent de désherber son esprit des conceptions mauresques, peine perdue. Il leur prend le peu qu’ils ont à donner: du latin, quelques notions de rhétorique. L’un de ses précepteurs écrit au pape qu’il est habile  à l’arc aussi bien qu’à l’épée, sans pareil s’il s’agit de monter un pur-sang, mais que « cependant, il peut lui arriver d’agir d’une façon choquante et même vulgaire », que de plus « il cause et discute avec tout le monde d’une façon qui porte un peu atteinte au respect qui lui est dû ». Il est aimé. On le salue. On l’appelle dans les rues: Federico! Féfé! Farid!

Deux ans de patience et le voici majeur. Il renvoie ses tuteurs, reprend sa couronne: roi de Sicile pour commencer. Il a quatorze ans. L’année d’après, il est marié à Constance d’Aragon qui lui donnera un fils aussi vite que possible. (Frédéric aima passionnément les femmes et il en eut des tas d’enfants, dont dix-neuf ont trouvé place dans son arbre.) Il va conquérir la moitié du monde sans presque jamais tirer l’épée: le plus souvent, il a triomphé en se montrant vulnérable, désarmé. La bataille de Bouvines (Montjoie, Saint-Denis!) le débarrasse de son rival Othon. Il est proclamé à Nuremberg, couronné à Mayence, puis Aix-la-Chapelle, sacré à Rome, excommunié, couronné à Jérusalem, excommunié de nouveau. Le papa Grégoire dit qu’il est « un monstre sorti de la mer, dont la gueule ne s’ouvre que pour blasphémer Dieu ».

©Livre : David Bosc – Relever les déluges [Verdier // 2017]
Peinture : Edmund Blair Leighton [The Accolade 1901]

Giovanni Papini – Prière pour l’imbécile (Extraits) [1913]

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Je sais que quatre, cinq, dix pensées vous suffisent pour toute la vie. Elles vous sont utiles pour tous les usages quotidiens, de jour comme de nuit, pour votre amant comme pour votre coiffeur, pour parler comme pour écrire, pour vous lever le matin et vous coucher le soir. Et dans votre esprit qui ne connaît pas d’ouverture du côté du ciel, seules les vérités devenues lieux communs et les idées qui, à force d’être utilisées, se sont faites imbécillités, ont droit de cité. Moi je sais, et je le sais avec une certitude mathématique, que vous pensez à travers la pensée d’autrui, que vous voyez à travers les yeux des autres, que vous jugez à travers le jugement des étrangers et que vous ne concédez admiration et enthousiasme que pour les choses que l’un de vous aura maintes fois estampillées du sale cachet de la plus infâme réputation.

Même dans la cruauté vous êtes inoffensifs. Vos visages stupéfaits nous font du bien: ce sont autant de rappels perpétuels à la vigilance, à cet effort vers la grandeur qui est notre seul devoir. Vous êtes étrangers à la poésies – comme cela se sent! – et c’est pour cela que vous manquez d’imagination et ne soupçonnez rien des secrets de la torture cérébrales. Vos paroles – aussi lorsqu’elles nient ou se moquent –  sont l’accompagnement nécessaire à notre chant de guerre et elles nous poussent vers le danger du combat plus que les ordres sommaires de nos capitaines. Vous nous faites tant de bien sans le vouloir! Votre mépris a une telle saveur; comme il agite et excite votre haine! méprisez-nous et haïssez-nous toujours plus, avec toujours plus de fougue et de constance: dans votre désapprobation se niche notre salut, et dans votre exécration, le philtre qui nous rend plus jeunes. Nous sommes prêts à recevoir vos coups; nous attendons vos crachats comme des aspersions bénis et nous invoquons vos blessures en gage de rédemption.

Pour le moment, nous sommes parfaitement tranquilles, nous pouvons presque vivre: nous savons bien que vous regardez mais ne savez pas voir; que vous parlez sans rien dire; que vous écoutez mais n’entendez pas; que vous hurlez mais qu’aucun écho ne répond;  que vous marchez et restez toujours dans le même pays; que vous vous taisez sans consentir; que vous tentez de tuer et ressuscitez. Si vous étiez conscients de toutes ces limites, ce spectacle serait particulièrement douloureux.

©Livre : Giovanni Papini – Les imbéciles [Allia // 2016]
©Peinture : Peter Martensen
net: http://www.petermartensen.com/

J.G Ballard – Empire du Soleil (Extraits) [1985]

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Les guerres arrivaient de bonne heure à Shanghaï elles se rattrapaient à la course comme les marées qui remontaient en hâte le cours du Yang-tsé et restituaient à cette cité criarde tous les cercueils lancés à la dérive des jetées funéraires du Bund chinois.

L’esprit occupé par ses rêves troublés, et intrigué par l’absence de la bande-son, Jim tiraillait les ruchés de son col. L’orgue tambourinait comme un mal de tête sur le toit de ciment et l’écran tremblait, envahi par les images familières de combats de blindés et de duels aériens. Jim avait hâtes de se préparer pour la fête de Noël déguisée qui devait avoir lieu l’après-midi même chez le Dr Lockwood, le vice-président de l’Association des résidents britanniques. Le trajet jusqu’à Hongkiao obligerait à traverser les lignes japonaises, il y aurait des illusionnistes chinois, des feux d’artifice et encore des documentaires filmés, mais Jim avait ses raisons personnelles de vouloirs se rendre à la fête du Dr Lockwood.

Les Chinois, qu’il connaissait bien, étaient un peuple froid et souvent cruel mais, avec leur attitude supérieure, ils se tenaient les coudes, alors que tout Japonais était seul. Ils avaient tous sur eux des photographies de leurs familles identiques, de petits portraits guindés, comme s toute l’armée japonaise avait été exclusivement recrutée parmi les clients des photographes de galeries marchandes.

Un soldat japonais passait la baïonnette de son fusil sur le pare-brise comme s’il coupait une toile d’araignée invisible. Jim savait qu’ensuite il se pencherait sur la portière côté passager, en exhalant à l’intérieur de la Packard son haleine fatiguée et cette odeur menaçante qui émanait de tous les soldats japonais. A ce moment-là, chacun s’immobilisait sur son siège, comme si le plus léger mouvement risquait de provoquer une courte pause suivie de représailles violentes.

Jim passa par une porte de côté sur la terrasse de derrière. Il regarda la rangée des désherbeuses qui avançaient sur la pelouse. C’était vingt femmes chinoises, en tunique et pantalon noirs, chacune sur un tabouret miniature. Assises épaule contre épaule, elles attaquaient l’herbe avec force éclairs de couteaux, tout en jacassant sans jamais s’interrompre. Derrière elles, la pelouse du Dr Lockwood semblait une étendue de shantung vert.
« Salut, Jamie. Encore en train de cogiter? » Mr Maxted, le père de son meilleur ami, surgit de la véranda. Personnage solitaire, mais cordial, en costume de galuchat, qui affrontait la réalité retranché derrière un grand whisky soda. Il contempla les désherbeuses par-dessus son cigare. « Si tous les habitants de la Chine s’asseyaient les uns à côté des autres, ça ferait une rangée qui irait du pôle Nord au pôle Sud. Tu as déjà pensé à ça Jamie?
– Ils pourraient désherber le monde entier?
– Si tu as envie de voir les choses comme ça.

A deux milles en amont, après la base aéronavale de Nantao, il y avait une estacade formée de cargos coulés par le fond, sabordés par les Chinois en 1937 dans le but de barrer le fleuve. Le soleil brillait à travers les trous de leurs mâts et de leurs cheminées en acier, et la marée montante qui déferlait sur leurs ponts bouillonnait dans les cabines. Chaque fois qu’il revenait d’une visite à la fabrique de coton de son père dans la chaloupe de la société, Jim mourrait d’envie de monter à bord des cargos et d’explorer leurs cabines englouties, monde de voyages oubliés envahi par des grottes de rouille.

Quelqu’un avait balayé de la coiffeuse ses brosses à cheveux et ses flacons de parfum, et du talc couvrait le parquet ciré. Des empreintes se voyaient par douzaines dan cette poudre, celles des pieds nus de sa mère tourbillonnant entre les images très nettes de lourdes bottes, comme les schémas qui expliquaient les pas de danse complexes dans les manuels de fox-trot et de tango de ses parents.

Ce n’était pas que la guerre changeait tout – en fait, Jim avait une passion pour le changement, dont il faisait sa pâture – mais elle laissait tout identique à soi-même de façon bizarre et troublante.

Il avait quelque chose de sinistre dans une piscine à sec et il essaya d’imaginer à quoi elle pourrait servir si elle n’était pas remplie d’eau. Elle le fit penser aux bunkers en béton de Ts’ing-tao et aux empreintes sanglantes des canonniers allemands acculés à la folie sur les caissons à munitions. Peut-être un meurtre était-il sur le point d’être commis dans toutes les piscines de Shanghaï et en avait-on carrelé les parois pour que le sang se lave plus facilement?

« Le monde entier est en guerre et toi, tu passes toujours ton temps à faire de la bicyclette… »

Les tourelles à canon lui rappelaient les décorations en sucre caramélisé des gâteaux de Noël dont il avait toujours détesté la saveur blette.
Il n’empêche qu’il aurait bien aimé manger ce navire. Il s’imagina en train d’en mordiller les mâtes, de sucer la crème des cheminées édouardiennes, de planter ses dents en plein milieu de l’étrave en pâte d’amande et de dévorer toute la partie avant de la coque. Après quoi il engloutirait le Palace Hotel, le shell Bulding, et Shanghai tout entier…

Jim remuait sur son siège, sous le soleil qui lui picotait la peau. Il distinguait jusqu’au plus infime détail de tout ce qui l’entourait, les paillettes de rouille sur les voies ferrées, les dents de scie des orties à côté du camion, le sol blanc qui portait l’empreinte de ses pneus usés. Il comptait les poils bleus hérissés autour des lèvres du soldat japonais qui les gardait et les globes de morve que cette sentinelle désœuvrée aspirait et chassait successivement de ses narines. Il regardait la tache humide s’élargir autour des fesses d’une des missionnaires couchées par terre, et les flammes qui tripotaient  le faitout posé sur le quai de la gare se refléter dans les canons luisants des fusils empilés.

Il émanait de ces files d’hommes en sueur, couverts d’ulcères et de piqûres de moustiques, une enivrante odeur d’agression, et Jim comprenait facilement que les Japonais se méfient d’eux. La plupart des obscénités qui constituaient leur langage lui passaient au-dessus de la tête, surtout la brutalité du vocabulaire grossier qu’ils employaient pour désigner le corps et les parties intimes des femmes, comme si ces mâles émaciés s’efforçaient de s’exciter en décrivant ce qu’ils ne pouvaient plus faire. Mais il y avait toujours des expressions à cataloguer et à savourer quand il se retrouvait allongé dans sa cellule.

Le coolie riait tout seul, à genoux par terre. Jim entendait dans le silence l’étrange mélopée que les Chinois se chantaient à eux-mêmes quand ils se savaient sur le point de se faire tuer.

©Livre : J.G Ballard – Empire du Soleil [Editions Denoël // 1985]
Photographie : Civils chinois obligés de se prosterner devant les soldats japonais

Julien Torma – Euphorismes (Extraits) [1926]

Catrin-Welz-Stein_1

« Il récitent chaque jour leur leçon de -moi- »

« – Faire sa vie -? Ils entendent par là – gagner (?) sa vie – toute la journée et réserver deux heures pour rêver ce qu’elle pourrait être. Les descentes de lit glissent sous leurs pieds nus et se cachent dès qu’ils sont chaussés. Nostalgie des voyages, des quatre-cents coups. Un de plus pour casser les vitres de leur aquarium? Pa si bêtes. Congratulations qui les retiennent de forcer les serrures. Il leur suffit d’être voyeurs. C’est une core un moyen de rester en place. »

« Ils deviennent fous, mais ils restent con. »

« Ne te laisse pas regarder dans les yeux par une crémière : à plus forte raison si ce n’est pas une crémière. »

« Ecrire des romans érotiques à lire dans le noir. En langage Braillette. »

« Tant crie-t-on Noailles qu’elle finit par y venir. »

« Surtout ne jamais porter de muguet à la braguette, cela porte bonheur. »

« Il n’y a que deux attitudes : se résigner ou se révolter. Toutes deux à la limite, exigent la même liberté et la même lucidité. Malheureusement nos révoltés sont encore et toujours beaucoup trop résignés, et nos résignés beaucoup trop révoltés. »

« Ce qui répugne dans le lâche, c’est qu’il rougit de sa lâcheté. Il faut beaucoup de courage pour être vraiment lâche. »

« Éclairer la nuit ce n’est que la rendre plus évidente. »

« Tirer l’huile du mur pour graisser la patte à l’escargot. »

« Ils enfoncent des portes ouvertes, se vautrent dans l’évidence, s’en veulent enduire de couches épaisses pour ne plus voir l’obscur, et après des pages d’équations arrivent enfin à poser : 0 = 0. »

« Les martyrs ont tous plus ou moins des gueules de faux-témoins. Très satisfaits qu’on les prenne tellement au sérieux. Mais rien ne sert de mourir, il faut pâtir à point. Et par-dessus le marché, ça ne prouve jamais rien. »

« Le beau parfait somme d’admirer : il est assommant. Le beau imparfait doit être en quelque sorte accueilli, apprivoisé et comme embobiné. Souvent la fêlure de l’ironie est cette imperfection qui sauve. »

« Le beau à besoin d’être incongru. »

« L’outrance met les outres en transes. »

« La plupart des artistes exhibent leurs idées neuves ou fraîchement retournées comme les paysans leurs habits du dimanche. »

« S’ils rient, il se hâtent de sauver leur rire de la frivolité en disant : Quel grand comique! »

La vrai poésie met mal à l’aise. Elle est soupçon dans toutes les dimensions du terme. Le poète ne crée que dans cette retouche rapide et presque esquivée de l’ironie maladroite, du trait inachevé, de l’échec subi légèrement. Dès qu’il ouvre les écluses, c’est la grande vidange. Cette basse facilité se déverse en discours et en descriptions. La célébration devient tout de suite fausse aisance. Rimbaud, a dû se mordre le doigts d’avoir fait du Victor Hugo et peut-être s’il s’est tu… Souvent chez Max Jacob on devine une célébration larvée.
Mais il y a une moralité. La célébration exige l’inconscience du patient, sinon elle déçoit. La célébration de la Messe, après tout ce qu’on a dit du mystère, du sans, de la mort : ce n’est que ça? »

« Mais si, mais si, il faut dire : La Fontaine je ne boirai pas de ton eau. »

« Enfermer la poésie dans le poème, c’est l’empêcher de pénétrer dans la vie. N’écrivons plus rien. Le poète de demain ignorera jusqu’au nom de la poésie. »

« J’ai connu un poète qui passait son temps – comme on passe une crème –  à rédiger des centaines d’auto-notices nécrologiques. j’en ai connu un autre qui composait ses poèmes à la mode des confiseurs : avec un machin infundibuliforme et des sucres roses, verts, bleus, mauves… Et quand le poème était fini, il le mangeait. Pourquoi ne pas dire que je tiens ces deux types avec moi-même pour les trois plus grands poètes vivants? »

« Si un ivrogne te raconte une histoire de poèmes truqué, écoute-le de toute ton âme. »

« Les surréalistes d’aujourd’hui tirent les yeux fermés des chèques sans provison sur un héritage détourné par captation et hypothéqué jusqu’aux frontières du néant. Dans leur genre de vie, négociants en tragique retapé et brasseurs de petites bières sans cadavres, ils ont préféré le veau d’or à la vache enragée, les problèmes au poème et le faire-savoir au savoir-faire
Au bon moment, ils savent sortir de leur poche-revolver la recommandation-fruit-du-chantage devant quoi s’ouvrent les portes des libraires ou l’ultimatum rédigé à l’encre antipathique.
Leur programme : planter des drapeaux à tous les carrefours de l’existence, assurer que leur passé leur tient, dès à présent, lieu d’avenir et les dispense de faire leurs preuves par neuf, hurler au scandale si on leur demande de montrer patte blanche en écartant le poil qu’ils ont dans la main. Pour le reste, se les rouler avec distinction. Bernards-l’hermite de la poésie, coiffés de leurs méduses à monocles, voici venir les fils à Dada. »

« Il ne s’agit tout de même pas de se prendre pour une énigme, quand on n’est que mots croisés. Inutile de partir en croisade pour en trouver la solutions (ou la dissolution) au fond d’un sépulchre. »

©Livre :  Julien Torma – Euphorismes [Paris // 1926]
©Digital Atwork : Catrin Welz-Stein
net: http://catrinwelzstein.blogspot.be/

Nâzim Hikmet – Il neige dans la nuit et autres poèmes (Extraits)

Masakatsu-Sashie-pm

ESPOIR

Ils marchent, ils marchent, les réacteurs atomiques,
et passent au soleil levant les lunes artificielles.
Et les camions d’ordures, au point du jour,
ramassent les morts sur les trottoirs,
cadavres d’affamés, cadavres de chômeurs.

Ils marchent, ils marchent les réacteurs atomiques,
et passent au soleil levant les lunes artificielles.
Au soleil levant, la famille de paysans
homme et femme, âne et charrue de bois;
l’âne et la femme attelés à la charrue
labourent la terre. Une poignée de terre.

Ils marchent, ils marchent, les réacteurs atomiques
et passent au soleil les lunes artificielles.
Au soleil levant, il meurt un enfant,
un enfant japonais à Hiroshima;
douze ans et numéroté,
ni diphtérie ni méningite.
Il meurt en mille neuf cent cinquante-huit.
Il meurt un petit Japonais à Hiroshima,
parce qu’il est né en mille neuf cent quarante-cinq.

Ils marchent, ils marchent les réacteurs atomiques
et passent au soleil levant les lunes artificielles
et au lever du soleil un homme grassouillet
sort de son lit, s’habille, distrait:
« Qui faut-il dénoncer aujourd’hui, et à qui?
Comment gagner les bonnes grâces du chef? »

Ils marchent, ils marchent les réacteurs atomiques,
et passent au soleil levant les lunes artificielles,
et au soleil levant, le chauffeur noir
est pendu à un arbre au bord de la route,
on l’arrose d’essence, on le brûle
puis l’un va boire son café,
l’autre chez le coiffeur va se faire raser,
le troisième ouvre sa boutique de bonne heure,
un autre encore embrasse sa fille sur le front.

Ils marchent, ils marchent les réacteurs atomiques
et passent au soleil les lunes artificielles
et au lever du soleil la prisonnière
liée à la table par des courroies,
les seins rouge de sang,
est interrogée au fond d’une cave.
Ceux qui l’interrogent fument des cigarettes
l’un a vingt ans, l’autre la soixantaine,
leurs chemises trempées de sueur, les manches retroussées,
et des sacs de sable, des électrodes.

Ils marchent, ils marchent les réacteurs atomiques
et passent au soleil les lunes artificielles.
Et quand se lève le soleil sur les pétales de la rose,
les pilotes silencieux sur les pistes de l’aéroport
chargent de bombes H le savions à réaction.
Et au soleil levant, au soleil levant,
les étudiants, les ouvriers
sont fauchés par des armes automatiques,
et les acacias du boulevard
les fenêtres et les pots de fleurs sur le balcon.
Et au soleil levant l’homme d’Etat
rentre d’un festin à sa demeure.
Au soleil levant gazouillent les oiseaux.
Et au soleil levant, au soleil levant,
une jeune mère allaite son enfant.

Ils marchent, ils marchent les réacteurs atomiques
et passent au soleil les lunes artificielles
et au lever du soleil, moi, j’ai passé une nuit,
une longue nuit encore dans l’insomnie
et dans les douleurs.
J’ai pensé à la nostalgie, à la mort,
j’ai pensé à toi, à mon pays,
à toi, à mon pays, et à notre univers.

Ils marchent, ils marchent, les réacteurs atomiques,
et passent au soleil levant les lunes artificielles,
au soleil levant, n’y a-t-il aucun espoir?
Espoir, espoir, espoir,
l’espoir est en l’homme.

©Image : Masakatsu Sashie

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LE RÉVEIL DE VERA

Les chaises dorment debout
la table aussi
le kilim est couché sur le dos de tout son long
il a plissé ses broderies
le miroir dort
les paupières des fenêtres sont étroitement serrées
le balcon dort les jambes dans le vide
les cheminées dorment sur le toit en face
les acacias sur le trottoir aussi
le nuage dort
avec son étoile sur la poitrine
dans la maison et dehors dort la lumières
tu t’es réveillée ma rose
les chaises se sont réveillées
elles ont couru d’un coin à l’autre
la table aussi
le kilim s’est redressé, il s’est assis;
ses broderies se sont ouvertes les unes
après les autres
le miroir s’est réveillé comme un lac à l’aurore
les fenêtres ont écarquillé leur immenses yeux bleus
le balcon s’est réveillé
du vide il retire ses jambes
sur le toit d’en face les cheminées se sont mises à fumer
sur le trottoir ont gazouillé les acacias
le nuage s’est réveillé
il a jeté son étoile dans notre chambre
dans la maison et dehors la lumière s’est réveillée
dans tes cheveux elle s’est amassée
elle a enlacé ta taille nue et tes pieds blancs.

©Livre : Nâzim Hikmet – Il neige dans la nuit et autres poèmes [Poésie|Gallimard // 1999]

Robert Goffin – Sidney Bechet

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Quelle femme fleurit dans les rhododendrons
Sous la pluie aux clairières de Louisiane
Déjà le bruit du vent meurt dans les saxophones
Sous quel baiser nocturne ont noirci les sureaux
Des têtes d’astrakan sentent battre la jungle
Ils portent l’horizon d’un rythme maléfique
Et leurs lèvres sont bleues à force de nuits blanches

Quel souvenir de fille aux épaules cuivrées
Quelle laiteuse ardeur d’organes caressés
Quel nénuphar de muqueuses camélia
Quelle herbe ensorcelée d’épeautre et de métisse
Ressurgit aux poivrons râpeux des contretemps
A l’heure où le Congo lâche ses chiens de cuivre
Vent du large aux forêts-vierges des pâmoisons
Maman est morte Adieu siffle Peter Bocage
Pas redoublé d’Afrique au coin des beaux quartiers.

Et soudain accroché dans l’épave d’un thème
De ses doigts aux bourgeons d’argent du soprano
Sidney Bechet coule de transe et balbutie
Sa peine de créole aux virages des stomps
Les négresses qui fument la pipe défaillent
Les quarteronnes répartissent les mains chaudes
L’air noue des couples bleus d’iode et de broussaille
Sidney gonfle ses joues aux écluses de l’aube
De sa lèvre à ses mains une lumière gicle
Et lâche tous les ballons captifs du sang rouge
Sidney Sidney toute la nuit lourde de fleurs
Toutes les chairs couleur d’asperge et d’aubergine
Toute l’eau qui s’égare de mare et de pluie
Tout le parfum des débardeurs et des violes
Tout le dialecte félin des lucioles
Le bruit qui fuit aux ruisssellements  de la suie
Sidney Sidney s’enfuit aux patins de l’alcool
Et des frissons s’attardent aux belles de nuit
Qui répètent des ruts de rythme et de parole
Gonna give nobody none of this jelly roll.

Philippe Dumaine – Inscriptions / Poèmes Aphoristiques (Extraits) [1965]

P1130504

Plus brèves qu’éphémères,
inscriptions sur le sable
qu’efface
le flot qui monte.

S’il reste des clés en surnombre,
c’est qu’il faut inventer
des serrures nouvelles.

Usines! temples d’aujourd’hui,
dont les encens puants
brûlent pour des Dieux dérisoires.

Au -delà de toute apparence
le savant ne peut concevoir
qu’un ciel abstrait d’analogies,
où s’évanouit la matière.

Pourtant,
je ne peux bien connaître
ta forme moulée dans mon cœur,
qu’au vide laissé par l’absence.

Les volets à demi fermés
coupent la main d’une inconnue
sur son dernier adieu.

Pourquoi? tentes-tu, bouche à bouche,
de ranimer un coeur
qui ne bat plus.

Que tu aies tamisé
tant de pensée de sable
au long des jours,
réjouis-toi si le tamis
a retenu quelques pépites.

Le monde, cette immense horloge,
malgré son bruyant mécanisme,
ou surprend quelquefois
un peu d’éternité
et de silence.

Accablé par la solitude
ou comblé par l’amour,
toujours atendre
que l’inconnu frappe à la porte.

Les regrets sur ton âme,
comme ton ombre sur le sol;
pour ne plus les apercevoir,
marche à l’encontre du soleil.

Que le lasso de tes interrogations
ne te ramène pas des prises étranglées.

Par politesse
ou pudeur, se cacher
sous les fourrés de son sourire.

Palimpseste vingt fois gratté,
vingt fois récrit,
tu n’as plus d’épaisseur.

Sucer, mâcher, lécher,
bouche toujours active
quand l’âge vient.

Combien peu ont assez de rêves
pour pouvoir soulever
le suaire du temps.

Les roucoulements des colombes,
nichées dans les cyprès,
adoucissent d’amour
le silence des tombes.

©Livre : Philippe Dumaine – Inscriptions / Poèmes aphoristiques [Yves Filhol // 1965]
©Photo : Joaquim Cauqueraumont