Giovanni Papini – Prière pour l’imbécile (Extraits) [1913]

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Je sais que quatre, cinq, dix pensées vous suffisent pour toute la vie. Elles vous sont utiles pour tous les usages quotidiens, de jour comme de nuit, pour votre amant comme pour votre coiffeur, pour parler comme pour écrire, pour vous lever le matin et vous coucher le soir. Et dans votre esprit qui ne connaît pas d’ouverture du côté du ciel, seules les vérités devenues lieux communs et les idées qui, à force d’être utilisées, se sont faites imbécillités, ont droit de cité. Moi je sais, et je le sais avec une certitude mathématique, que vous pensez à travers la pensée d’autrui, que vous voyez à travers les yeux des autres, que vous jugez à travers le jugement des étrangers et que vous ne concédez admiration et enthousiasme que pour les choses que l’un de vous aura maintes fois estampillées du sale cachet de la plus infâme réputation.

Même dans la cruauté vous êtes inoffensifs. Vos visages stupéfaits nous font du bien: ce sont autant de rappels perpétuels à la vigilance, à cet effort vers la grandeur qui est notre seul devoir. Vous êtes étrangers à la poésies – comme cela se sent! – et c’est pour cela que vous manquez d’imagination et ne soupçonnez rien des secrets de la torture cérébrales. Vos paroles – aussi lorsqu’elles nient ou se moquent –  sont l’accompagnement nécessaire à notre chant de guerre et elles nous poussent vers le danger du combat plus que les ordres sommaires de nos capitaines. Vous nous faites tant de bien sans le vouloir! Votre mépris a une telle saveur; comme il agite et excite votre haine! méprisez-nous et haïssez-nous toujours plus, avec toujours plus de fougue et de constance: dans votre désapprobation se niche notre salut, et dans votre exécration, le philtre qui nous rend plus jeunes. Nous sommes prêts à recevoir vos coups; nous attendons vos crachats comme des aspersions bénis et nous invoquons vos blessures en gage de rédemption.

Pour le moment, nous sommes parfaitement tranquilles, nous pouvons presque vivre: nous savons bien que vous regardez mais ne savez pas voir; que vous parlez sans rien dire; que vous écoutez mais n’entendez pas; que vous hurlez mais qu’aucun écho ne répond;  que vous marchez et restez toujours dans le même pays; que vous vous taisez sans consentir; que vous tentez de tuer et ressuscitez. Si vous étiez conscients de toutes ces limites, ce spectacle serait particulièrement douloureux.

©Livre : Giovanni Papini – Les imbéciles [Allia // 2016]
©Peinture : Peter Martensen
net: http://www.petermartensen.com/
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