J.G Ballard – Empire du Soleil (Extraits) [1985]

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Les guerres arrivaient de bonne heure à Shanghaï elles se rattrapaient à la course comme les marées qui remontaient en hâte le cours du Yang-tsé et restituaient à cette cité criarde tous les cercueils lancés à la dérive des jetées funéraires du Bund chinois.

L’esprit occupé par ses rêves troublés, et intrigué par l’absence de la bande-son, Jim tiraillait les ruchés de son col. L’orgue tambourinait comme un mal de tête sur le toit de ciment et l’écran tremblait, envahi par les images familières de combats de blindés et de duels aériens. Jim avait hâtes de se préparer pour la fête de Noël déguisée qui devait avoir lieu l’après-midi même chez le Dr Lockwood, le vice-président de l’Association des résidents britanniques. Le trajet jusqu’à Hongkiao obligerait à traverser les lignes japonaises, il y aurait des illusionnistes chinois, des feux d’artifice et encore des documentaires filmés, mais Jim avait ses raisons personnelles de vouloirs se rendre à la fête du Dr Lockwood.

Les Chinois, qu’il connaissait bien, étaient un peuple froid et souvent cruel mais, avec leur attitude supérieure, ils se tenaient les coudes, alors que tout Japonais était seul. Ils avaient tous sur eux des photographies de leurs familles identiques, de petits portraits guindés, comme s toute l’armée japonaise avait été exclusivement recrutée parmi les clients des photographes de galeries marchandes.

Un soldat japonais passait la baïonnette de son fusil sur le pare-brise comme s’il coupait une toile d’araignée invisible. Jim savait qu’ensuite il se pencherait sur la portière côté passager, en exhalant à l’intérieur de la Packard son haleine fatiguée et cette odeur menaçante qui émanait de tous les soldats japonais. A ce moment-là, chacun s’immobilisait sur son siège, comme si le plus léger mouvement risquait de provoquer une courte pause suivie de représailles violentes.

Jim passa par une porte de côté sur la terrasse de derrière. Il regarda la rangée des désherbeuses qui avançaient sur la pelouse. C’était vingt femmes chinoises, en tunique et pantalon noirs, chacune sur un tabouret miniature. Assises épaule contre épaule, elles attaquaient l’herbe avec force éclairs de couteaux, tout en jacassant sans jamais s’interrompre. Derrière elles, la pelouse du Dr Lockwood semblait une étendue de shantung vert.
« Salut, Jamie. Encore en train de cogiter? » Mr Maxted, le père de son meilleur ami, surgit de la véranda. Personnage solitaire, mais cordial, en costume de galuchat, qui affrontait la réalité retranché derrière un grand whisky soda. Il contempla les désherbeuses par-dessus son cigare. « Si tous les habitants de la Chine s’asseyaient les uns à côté des autres, ça ferait une rangée qui irait du pôle Nord au pôle Sud. Tu as déjà pensé à ça Jamie?
– Ils pourraient désherber le monde entier?
– Si tu as envie de voir les choses comme ça.

A deux milles en amont, après la base aéronavale de Nantao, il y avait une estacade formée de cargos coulés par le fond, sabordés par les Chinois en 1937 dans le but de barrer le fleuve. Le soleil brillait à travers les trous de leurs mâts et de leurs cheminées en acier, et la marée montante qui déferlait sur leurs ponts bouillonnait dans les cabines. Chaque fois qu’il revenait d’une visite à la fabrique de coton de son père dans la chaloupe de la société, Jim mourrait d’envie de monter à bord des cargos et d’explorer leurs cabines englouties, monde de voyages oubliés envahi par des grottes de rouille.

Quelqu’un avait balayé de la coiffeuse ses brosses à cheveux et ses flacons de parfum, et du talc couvrait le parquet ciré. Des empreintes se voyaient par douzaines dan cette poudre, celles des pieds nus de sa mère tourbillonnant entre les images très nettes de lourdes bottes, comme les schémas qui expliquaient les pas de danse complexes dans les manuels de fox-trot et de tango de ses parents.

Ce n’était pas que la guerre changeait tout – en fait, Jim avait une passion pour le changement, dont il faisait sa pâture – mais elle laissait tout identique à soi-même de façon bizarre et troublante.

Il avait quelque chose de sinistre dans une piscine à sec et il essaya d’imaginer à quoi elle pourrait servir si elle n’était pas remplie d’eau. Elle le fit penser aux bunkers en béton de Ts’ing-tao et aux empreintes sanglantes des canonniers allemands acculés à la folie sur les caissons à munitions. Peut-être un meurtre était-il sur le point d’être commis dans toutes les piscines de Shanghaï et en avait-on carrelé les parois pour que le sang se lave plus facilement?

« Le monde entier est en guerre et toi, tu passes toujours ton temps à faire de la bicyclette… »

Les tourelles à canon lui rappelaient les décorations en sucre caramélisé des gâteaux de Noël dont il avait toujours détesté la saveur blette.
Il n’empêche qu’il aurait bien aimé manger ce navire. Il s’imagina en train d’en mordiller les mâtes, de sucer la crème des cheminées édouardiennes, de planter ses dents en plein milieu de l’étrave en pâte d’amande et de dévorer toute la partie avant de la coque. Après quoi il engloutirait le Palace Hotel, le shell Bulding, et Shanghai tout entier…

Jim remuait sur son siège, sous le soleil qui lui picotait la peau. Il distinguait jusqu’au plus infime détail de tout ce qui l’entourait, les paillettes de rouille sur les voies ferrées, les dents de scie des orties à côté du camion, le sol blanc qui portait l’empreinte de ses pneus usés. Il comptait les poils bleus hérissés autour des lèvres du soldat japonais qui les gardait et les globes de morve que cette sentinelle désœuvrée aspirait et chassait successivement de ses narines. Il regardait la tache humide s’élargir autour des fesses d’une des missionnaires couchées par terre, et les flammes qui tripotaient  le faitout posé sur le quai de la gare se refléter dans les canons luisants des fusils empilés.

Il émanait de ces files d’hommes en sueur, couverts d’ulcères et de piqûres de moustiques, une enivrante odeur d’agression, et Jim comprenait facilement que les Japonais se méfient d’eux. La plupart des obscénités qui constituaient leur langage lui passaient au-dessus de la tête, surtout la brutalité du vocabulaire grossier qu’ils employaient pour désigner le corps et les parties intimes des femmes, comme si ces mâles émaciés s’efforçaient de s’exciter en décrivant ce qu’ils ne pouvaient plus faire. Mais il y avait toujours des expressions à cataloguer et à savourer quand il se retrouvait allongé dans sa cellule.

Le coolie riait tout seul, à genoux par terre. Jim entendait dans le silence l’étrange mélopée que les Chinois se chantaient à eux-mêmes quand ils se savaient sur le point de se faire tuer.

©Livre : J.G Ballard – Empire du Soleil [Editions Denoël // 1985]
Photographie : Civils chinois obligés de se prosterner devant les soldats japonais
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