Marie Depussé – Dieu gît dans les détails / La Borde, un asile (Extrait) [2014]

Jean Dubuffet - Large Black Landscape, 1946 (Left) and L Homme a la Rose, 1949 (Right)

POUSSIÈRE

Des gens haineux disent parfois « Mais ici, c’est sale. »

Savent-ils que le corps des malades mentaux, que leurs gestes, effritent l’espace au lieu de l’habiter, en une desquamation monotone qui remplit les cendriers, fait déborder les chiottes, salit, efface la grâce des objets, pulvérise ? Qu’ils ont besoin, souvent, de la poussière qui les protège de la violence du jour, de celles des autres, et qu’il faut faire très doucement quand on balaye ?

Avec quel coup d’œil ému, voire compatissant, les fous regardent les soignants ramasser leurs cendres émiettées, leurs chaussettes raidies, se battre avec leurs draps humides, aller chercher du linge frais.

C’est pendant qu’on tourne autour de leur lit, qu’on ramasse les miettes, qu’on touche à leur linge, à leur corps, que se tiennent les dialogues les plus doux, l’entretien infini de ceux qui craignent la lumière avec ceux qui prennent sur eux la misère de la nuit, et peuvent dire, alors, qu’à la lingerie des chemises propres attendent, que le café est encore chaud, qu’ils se dépêchent, que c’est un nouveau jour mais que ce n’est pas grave, qu’on va essayer de mettre un peu d’ordre dedans.  Je me souviens d’un qui restait au lit, pendant que je ramassais ses cendres, qu’il faisait tomber exprès. Il m’appelait Françoise. Et de son lit, royal, exaspérant, il me regardait balayer en me demandant de lui résumer telle partie d’un dialogue de Platon, qu’il avait oubliée. Il n’était pas toujours content.

« Relis le Sophiste, Françoise, ça te fera du bien.
– Je le relirai demain, si tu changes de chaussettes. »

Il riait et allait à la lingerie. Répondre. Enroulement de paroles voltigeant au-dessus de la crasse. Irremplaçable proximité. Si l’on enlève la parole, du ménage, on n’est jamais très loin des camps.

La question douloureuse est de décider à quel moment de la matinée on va affronter le problème des chiottes. Bouchées. La base de l’obstruction est invariable : d’interminables rouleaux de papier rose. À la Borde, il est rose. S’y ajoutent, suivant les jours, des dizaiens de bigoudis, des petites culotttes et parfois un ours en peluche. Ce n’est même pas la peine d’espérer. Bouchées. Il n’y a pas, à ma connaissance, d’outil perfectionné pour ce travail. L’espèce de pompe en caoutchouc que tout le monde connaît, c’est tout. Et des seaux.

On a les gants en caoutchouc et le long tablier bleu. On a de moins en moins de courage, mais pas l’ombre d’un ressentiment. On connaît très bien le coupable, par étage. Mais le sentiment qu’on éprouve pour lui serait plutôt celui d’une réelle confraternité. À chacun son boulot, dans la maison, son occupation des lieux. Après avoir débouché les chiottes, on a des vertiges, des nausées, des faiblesses. Mais on n’éprouve aucune haine.

La serpillière passée, en fin de matinée, sur les dalles du couloir. Le couloir étincelant. Vite. Raccrocher son tablier, détourner la tête, fermer les yeux. Un quart d’heure plus tard, par terre, un émiettement foudroyant aura constitué une couche de crasse épaisse, indiscutablement ancienne. Je me suis toujours demandé à quel prix on obtenait cette propreté parfaite, dont rêve certains visiteurs.

Certes les familels se portent mieux quand elles abandonnent leurs fous dans des cliniques étincelantes avec des dessus-de-lit rose fuschia et des arquets brillants sur lesquels on dérape. Certains directeurs de clinique ont un sens aigu de l’hôtellerie. Cela suppose un choix.

Une troupe de femmes de ménage, une poignée d’infiirmiers, un système de surveillance carcéral et des fleurs sur les tables de nuit.

La bataille consiste à ne pas abandonner aux déchets, à la déchéance, la chambre d’un pesionnaire, à longueur de jour. « Comment vas-tu, Pierre, allons voir ta chambre. » Tad de choses traînent, grises, ouvertes, sans intimité, dans le voisinage détruit des corps. Les bouger ; dire d’un ton fâché, comme ils savent en prendre, dans la maison, en face de cette apocalypse grise : « Non mais, quel chantier ! »

Les jours d’été, quand la lumière caresse les grandes pelouses, il est bien difficile de traîner gentiment l’être aux mains inertes vers l’ombre de sa chambre dévastée. Tous ne le font pas. La clinique de La Borde dispose pas d’un personnel totalement angélique. Pourtant, ils ont tous leurs moments de sainteté. Le patient travail du lieu rend ces moments inévitables.

©Livre : Marie Depussé – Dieux gît dans les détails / La Borde, un asile [P.O.L. #formatpoche // 2014]
Image : Jean Dubuffet  [Large Black Landscape, 1946 (gauche) // L’Homme a la Rose, 1949 (droite)]

 

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