Roger Vailland – 325 000 Francs (Extraits) [1955]

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Marie-Jeanne est lingère. Elle coud ou brode toute la journée, assise près de la fenêtre. Elle habite le seul baraquement de la Cité Morel qui se trouve en bordure de la route de Saint-Claude. Ainsi les passants la voient tout au long de l’année, assise bien droite sur une chaise de paille à haut dossier, maniant des choses délicates, du linon, de la soie, de la batiste, rien que des blancheurs où ses ongles vernis posent des taches de rouge vif.

L’air sentait bon l’herbe mouillée, la terre chaude. De grosses gouttes d’eau coulaient lentement sur les feuilles des grandes gentianes.

Je suppose qu’elle était fascinée d’entendre Marie-Jeanne parler des hommes comme le lièvre pourrait parler des chasseurs et des chiens; se tenir sur ses gardes, semblait lui être aussi naturel que le réflexe qui contracte la pupille quand la lumière devient plus vive; elle n’ignorait pas non plus les feintes qui permettent à la bête traquée de conduire le chasseur là où elle veut; mais elle était persuadée que ce sont toujours les femmes (et les lièvres) qui finissent par perdre à ce jeu-là. Elle exprimait tout cela dans des aphorismes qu’elle ne paraissait jamais mettre en doute.

Le va-et-viens du piston, le long cylindre dardé au creux du ventre et l’injection de la matière plastique en fusion dans la matrice du moule, font l’objet, parmi les travailleurs de la matière plastique, d’innombrables plaisanteries.

Il n’avait pas encore réalisé cet autre aspect de  de son entreprise. Il ne faisait plus partie de la cohorte des héros qui renoncent volontairement aux petites facilités. Ce fut ce qui lui poigna davantage le cœur. Il n’aurait jamais plus rien à sacrifier à la forme. Il était rentré dans le rang, devenu pareil aux vieux ouvriers qui n’ont plus d’espérance, et qui boivent à la sorte de l’usine, pour substituer la chaude somnolence de l’alcool à la morne somnolence du travail machinal; ils ne se réveillent jamais; la forme est au contraire l’extrême pointe de l’éveil. Il eut des larmes dans les yeux.

On ne s’émeut pas du goût des jeunes gens pour l’héroïsme, on s’attendrit sur leurs bégaiements. Le jour même où l’on entasse les fusillés, hommes, femmes et enfants, dans les fosses communes, même les magazines qui s’indignent des fusillades, publient sur leur couverture des photos de nourrissons. Cette société retombe en enfance. C’est la règle à la veille des grandes révolutions.

L’œil noir des juives d’Orient, un noir humide, on nage à minuit dans une mer lourde, on a envie de plonger la tête dans les cheveux, sous les aisselles, des yeux qui ont une odeur de chevelure mouillée. J’ai aussi aimé à la passion des yeux  dont je ne pouvais me rappeler la couleur, parce que c’était leur substance qui les faisait incomparables; il fallait des images bibliques pour les décrire; ils aveuglaient comme l’épée de l’ange qui interdit l’entrée du paradis.

Au cours des dernières semaines, il n’y avait plus eu qu’une seule idée qui l’excitât: en finir avec la presse; finir les quatre heures du poste; finir les trois postes de la journée; finir les 187 jours. Dans l’atelier chaque ouvrier épingle sur le panneau le plus proche de sa machine l’image de ce qui le hante ou de ce par quoi il croit ou veut être hanté, pour la plupart, c’est une pin-up, et Lollobrigida l’emporte sur toutes les autres, mais il y a des pudeurs qui faussent un choix qui peut rarement être interprété à la lettre; Lollobrigida symbolise peut-être une petite maigrichonne, dont on veut taire le nom, à soi-même peut-être, et qui se trouve évoquée par l’excès même de ce qui lui manque. Pour d’autres, c’est un motocyclette ou un scooter dont la photographie à été détachée dans un catalogue.

©Livre :  Roger Vailland – 325 000 Francs [Buchet-Chastel // 1955]
©Image : Fernand Léger [Les constructeurs]

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