André Salmon –  Alfred Jarry ou le Père Ubu en liberté (Extraits) [1921]

 

Pensez si je fus exact au rendez-vous ! Je savais déjà que le peuple de la rue Cassette se flattait du voisinage de M. Gaston Deschamps, mais je plaignais sincèrement ces bonnes gens d’ignorer qu’ils donnaient asile à un ancien Roi d’Aragon, ex-capitaine des Dragons de la Vistule, un instant Roi de Pologne, vainqueur de Wenceslas et de l’Ours, chassé dans ses foyers par le jeune Bougrelas.

– M. Alfred Jarry, s’il vous plaît?

Une portière bigle occupée à gaver de semoule cuite un geai nouveau-né, me répondit négligemment :

– Au deuxième et demi.

Je redoutais d’avoir mal entendu.

Pourtant, entre le deuxième et le troisième étage, une sorte de placard me sollicitait. Je heurtai l’huis. Le Père Ubu en personne me vint ouvrir et je pénétrai dans la Grande Chasublerie, ainsi nommée parce qu’un fabricant d’ornements sacerdotaux occupait une partie de l’immeuble.

J’eus beaucoup de peine à franchir, sans me rompre les os, l’espace entre l’escalier et ce home du Père Ubu. Mais je fus bien payé de mon audace.

Le désordre qui régnait chez Alfred Jarry n’était comparable à nul autre, parce qu’au souci du pittoresque barbare mon ami joignait une belle négligence  naturelle.

Sur une table de bois blanc, tachée d’encres noire et rouge, deux hiboux de porcelaine et des manuscrits en masse, dont beaucoup très anciens et qu’on avait toujours négligé de classer.

Un vieux numéro de La Cocarde, de Barrès, collé tant bien que mal, remplaçait à la fenêtre un carreau brisé depuis longtemps sans doute, car une araignée avait tissé sa toile entre le chambranle et la feuille boulangiste.

Au fond de la pièce, près de la porte, une valise de carton et de toile jaune, une de ces valises misérables que les conscrits apportent à la caserne et dans laquelle ils conservent, pieusement, chez un gargottier de l’endroit leurs « effets civils ». De cette valise s’échappait des chemises, des mouchoirs paysans, une pelote de ficelle, des savates et une petite flûte en fer blanc de quatre sous.

Mais l’attraction sensationnelle du lieu c’était la bibliothèque, soit une pyramide de bouquins et de brochures s’élevant jusqu’au plafond, à vrai dire si bas que seul Jarry, très court de jambe, pouvait en cet étrange logis se tenir debout sans devoir plier les épaules.

La « librairie » se composait de vieux journaux, dont un nombre extraordinaire de numéros de La Croix, les collections complètes du Mercure de France et de l‘Ymagier, des volumes offerts par les poètes de la rue de l’Echaudé, des ouvrages de philosophie, de mathématiques, de théosophie, un exemplaire de luxe de L’Almanach du Père Ubu, par Alfred Jarry et Pierre Bonnard, enfin la longue série des Aventures du Colonel Ronchonnot.

Désirant me faire apprécier son trésor bibliographique, Alfred Jarry choisit, dans la poussière, l’une des célèbres brochures à couverture rose, faisant lyriquement l’éloge de Gustave Frison (mort aujourd’hui), directeur et seul rédacteur de la publication grotesque et militaire.

– C’est parfaitement écrit, me dit Alfred Jarry; la langue de Frison est naturelle, aisée et il convient d’admirer la fécondité d’un homme capable de rajeunir, de semaine en semaine, son imagination soutenue par un unique aliment.

« Au reste, ajouta-t-il, je goûte beaucoup les histoires militaires. Il n’y a que ça de vrai dans notre littérature. délivré de tout, hormis de la salutaire servitude, le soldat est le seul personnage sincère de notre époque. Bien heureux l’écrivain qui sait le comprend sans le travestir!

L’éloge du Colonel Ronchonnot par l’auteur du Surmâle me laissait stupide. Jarry savourait particulièrement l’étonnement qu’il causait à autrui, c’était sa vraie joie et l’on verra comment il se tua, avec une héroïque naïveté, pour cette joie d’étonner. Il reprit :

– J’aime passionnément l’armée. (Ma surprise allait croissant). On me dit antimilitariste parce que j’ai écrit Les Jours et les Nuits, roman d’un déserteur, mais ce n’est pas vrai.

Il dit « ce n’est pas vrai » sur le ton du Père Ubu, ce que l’entraîna à poursuivre mais en reprenant possession de son rôle :

– Que le clairon sonne en Notre rue Cassette de Notre bonne Ville de Paris et vous Nous verrez, instantanément, avec une grande précipitation, saisir le bâton à physique, le croc à merdre et le crochet à Nobles et, debout sur le petit voiturin à phynances, Nous placer bien en vue, en tête de Nos troupes de Notre République Française!

Donc, parmi les merveilles symbolistes, gisait la littérature du brave Gustave Frison. Il y avait encore dans ce tas de guenilles littéraires qui étaient la librairie, des catalogues d’exposition de la galerie Le Parc de Boutteville, le Calendrier de Félix Fénéon arraché de la Revue Indépendante, des quittances de loyer et des exploits d’huissier. Le tout, appuyé contre une muraille, s’élevait, ai-je dit, jusqu’au plafond.

La dextre étendue vers le tumulus bibliographique, le Père Ubu proféra :

– Il y a des écrits! (il parodiait le titre du premier livre de Paul Fort), derrière ces écrits une porte, derrière cette porte une chambre. Du moins il y eut, Nous a-t-on assuré, une chambre. Nous n’en avons jamais rien connu. Nous craignons singulièrement qu’elle soit perdue et, sachant Nous contenter de l’ici-présent capharnaüm, Nous repoussons de toute la force de Notre caractère tout espoir de déménager.

– Deux déménagements valent un incendie, mais un incendie vaut bien plus que deux déménagements. Le moindre incendie arrète et fige dans l’extase cent badauds, il n’y a pas cinquante de ceux-ci pour contempler un déménagement.

©Texte : André Salmon –  Alfred Jarry ou le Père Ubu en liberté (Texte paru dans la revue « SIGNAUX de France et de Belgique // 1ère Année #4 // 1 Août 1921)
©Collages : André Stas

 

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