Ilse Aichinger – Où j’habite (Extraits) [2007]

citées obscures

J’habite désormais à la cave. L’avantage c’est que ma femme de ménage n’a plus besoin de descendre au charbon, nous l’avons à côté, elle en paraît tout à fait contente. Je la soupçonne ne pas poser la question pour la simple raison qu’elle y trouve son avantage. Quant aux travaux ménagers, elle ne s’est jamais donné trop de mal, et ici moins encore. Il serai ridicule d’exiger d’elle qu’à chaque heure elle époussette la poussière de charbon sur les meubles. Elle est contente je le vois sur sa figure. Et tous les matins l’étudiant monte en sifflant l’escalier de la cave et le redescend le soir.  La nuit, je l’entends qui respire profondément et régulièrement. Je voudrais bien qu’il ramène quelque jour une fille qui trouverait surprenant qu’il habite à la cave. Mais il ne ramène pas de fille.

Et les autres non plus ne posent pas de questions. Les livreurs qui vident leurs sacs de charbon à grand bruit dans les caves de droite et gauche retirent leur casquette et me saluent quand je les croise dans l’escalier. Souvent ils déposent leurs sacs et attendent que je sois passée devant eux. Et le concierge aussi me salue chaleureusement quand il me voit avant que je sorte par la porte de la rue. Au début, j’ai pensé un moment qu’il me saluait plus aimablement qu’auparavant, mais c’était une illusion. Tant de choses vous paraissent plus aimables quand on remonte de la cave.

…il y a trop de choses dont je devrais avoir peur. Et même à supposer que je ne bouge pas de la maison et que je ne mette plus les pieds dans la rue, je me retrouverai un beau jour à l’égout.

Je me demande seulement ce qu’en dirait ma femme de ménage. En tout cas, cela la dispenserait d’aérer. Et l’étudiant sortirait et redescendrait en sifflant par les bouches d’égout. Je me demande aussi ce qu’il adviendrait des concerts et des verres de vin. Et si l’étudiant avait juste à ce moment-là l’idée d’amener une fille? Je me demande si mes pièces seraient toujours les mêmes dans l’égout. Elles le sont restées jusqu’à présent, mais dans l’égout il n’y a plus de maison. Et je n’arrive pas à imaginer que la répartition des pièces en chambre, cuisine, salon et chambre d’étudiant perdure jusque dans les entrailles de la terre.

Mais jusqu’à présent, rien n’a changé. Les tentures rouges et le coffre devant, le couloir de la cuisine, chaque tableau au mur, les vieux fauteuils club et les étagères avec tous leurs livres dessus. La panière sur le rebord de la fenêtre et les rideaux à l’intérieur.

©Texte : Ilse Aichinger –  Où j’habite [Nouvelle tirée du recueil Eliza Eliza // Verdier // 2007]
©Image : Schuiten & Peters – La frontière invisible [Casterman]

 

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