Valentine Goby – « Je me promets d’éclatantes revanches » (Extraits) [2017]

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Depuis l’enfance, la littérature ne m’est jamais apparue comme un divertissent, une chance de métamorphose, de projection dans des formes et des voix étrangères. Sous les fleurs du papier peint de ma chambre, ce n’est pas quitter la pièce que j’ai voulu, la maison, le village, m’échapper hors du monde connu; au contraire, tous mes voyages littéraires ont été intérieurs. J’ai reconnu en moi l’ennui de Madame Bovary en sa province triste, en moi le désir de fugue du Grand Meaulnes, en moi la foi aveugle de l’amoureuse Ariane dans Belle du Seigneur, en moi la colère des mineurs de Zola devant l’injustice; ils ont surgi comme autant de trésors enfouis, enfin débusqués. Je me revois, petite fille, chauffer à l’ampoule d’une lampe une lettre écrite au jus de citron, jusqu’à ce qu’apparaisse le message caché. La littérature n’a eu d’autre mission que sonder mes cavernes, allumer des torches. Lire a été non une quête d’exotisme mais une entreprise d’excavation: la révélation de ce qui me relie intimement au monde; me coule dans sa respiration; me fait une semblable.

En reliant les mythes à sa déportation, à ses abîmes multiples, Charlotte Delbo donne à son expérience une dimension universelle. Elle me parle, m’appelle, nous somme Ondine, Eurydice, Antigone, Electre depuis des siècles. Et en écho à cette certitude intime, je relis le prologue de sa lettre à Jouvet: « Les créatures du poètes […] sont plus vraies que la créatures de chair et de sang parce qu’elles sont inépuisables. Elles sont […] nos compagnons, ceux grâce à qui nous sommes reliés aux autres humains dans la chaîne des êtres et dans la chaîne de l’histoire. »

Nous sommes nous, nous qui n’avons pas connu les camps, d’éternels nourrissons face à lui. Le gouffre qui nous coupe du rescapé, c’est la distance qui sépare le nouveau-né du langage.

L’écriture épuise la sensation, dessèche l’expérience en images indolores. Après quatre livres et plusieurs pièces de théâtre, Charlotte Delbo affirme à Radioscopie, reconnaissant qu’il pourrait apparaître « très insolent, très prétentieux de répondre comme je vais le faire: je ne crois pas porter [Auschwitz] ».

Il n’y a pas de compensation ni de consolation à la déportation. On ne revient pas meilleur. On n’est augmenté que d’effroi. La déportation est une perte sèche.

©Valentine Goby – « Je me promets d’éclatantes revanche » [L’iconoclaste // 2017]

 

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