À propos de…(11) René Char ( Par Paul Veyne)

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Un accent provençal à couper au couteau, une conversation raffinée, un vocabulaire choisi, beaucoup de politesse et un léger parfum d’eau de toilette qu’on percevait par bouffées. Ce colosse colérique et conquérant, aux yeux méditatifs et bons, parlait d’égal à égal aux petits comme aux grands, ne pontifiait pas, était éperdument généreux, violemment sympathique et à peu près invivable.

C’était aussi un charmeur accueillant, qui n’en mettait que mieux à la porte un antisémite en le menaçant d’un des gourdins qu’il avait toujours à portée de la main ; avec un ami, il piquait une colère à froid de deux heures en tirades impeccablement rédigées (la bagarre était chez lui une des modalités de l’amitié) ; il faisait ensuite sa cour à une dame, en phrases si angéliques que la convoitée en restait éperdue, même quand l’épaisseur physique du personnage lui ôtait le courage de succomber ; il faisait rire de complicité une jolie fille de passage tout en lui serrant déjà l’avant-bras ; puis, avec un confident, il passait aux transes du remords ou aux larmes du mal-aimé, mais toujours avec une sorte de dignité épique.

Il avait l’anticonformisme et l’égocentrisme de tous les artistes, mais cela va de soi; il pouvait aussi tout partager avec un ami, millions de centimes et maîtresses y compris. Il émanait de lui une vertu de force, une puissance morale et verbale dont je n’ai jamais vu l’équivalent. De cette magnanimité et de sa perpétuelle identité à lui-même (son ton de voix ne changeait en aucune circonstance) montait une majesté royale qui lui était si naturelle que ses interlocuteurs n’en prenaient pas toujours conscience. D’autant plus qu’il ne parlait pas volontiers de poésie, et jamais de sa propre poésie.
Seulement le roi René était aussi un écorché vif, déchiré, solitaire et secret. Réfractaire à toute société, jusqu’à ne pas exercer l’autorité qui émanait de lui, il ne pouvait prononcer sans dégoût le mot de « chef ».

Ce sanguin lent était un émotif ; il y avait, d’un côté, ses grands rires, ses remords, ses haines et rancunes, ses emballements suivis de réactions de rejet, ses pulsions meurtrières parfois, ses faiblesses humaines ; de l’autre, le sentiment étonné et accablé d’une espèce de sacerdoce. Ce qu’il appelait son pluriel et son singulier. Quand il passait de l’un à l’autre, il balayait tout sur son passage, compagnes, éditeurs, camarades, collaborateurs. On en restait d’autant plus pantois que Char n’avait rien d’un chimérique : il était diaboliquement pénétrant, malin comme un singe, et avait le jugement bon pour les choses médiocres ; c’était un esprit braconnier avec un énorme réalisme de terroir et des yeux scrutateurs.

La colère, mais jamais l’ironie. Une solitude d’artiste et de misanthrope ; mais une commisération active et fraternelle pour les faibles, les malheureux, les victimes-nées ; un de ses ressorts les plus puissants était l’horreur de la cruauté ; au sel nom de Le Pen, une lueur meurtrière s’allumait dans ses yeux. C’était un homme bon et violent dont le baromètre indiquait tous les jours tempête. Pendant la guerre, il était resté imperturbable au milieu des dangers ; mais lorsque son existence devenait plate, il s’arrangeait pour faire un drame de la moindre de ses journées. Il y avait en lui quelque chose d’aussi « hénaurme » que chez Flaubert : le blond géant normand n’aura pas été le seul à avoir des querelles homériques avec les édiles de sa ville natale ou à écrabouiller un critique cuistre au marteau-pilon.

Le plus amusant est que ce grizzli avait avalé un rossignol. Il ne rêvait que d’harmonie, de douceur, de grâce, bacchanales idylliques de Poussin, musiques de Mozart. Il se mettait alors à parler comme en rêve et, oubliant l’interlocuteur, à dire d’insaisissables choses suaves en cette langue hermétique dont il était le seul locuteur : la poésie et aussi l’Amour, son grand principe cosmique, tentaient en lui leur envol.

C’était un méditatif, supérieurement intelligent, d’une rapidité d’esprit égale à celle de Michel Foucault, une intelligence spontanément métaphysicienne. La première fois que j’ai entendu dans sa bouche les noms de Malebranche et de Plotin, un cuistre en moi a murmuré : « Cause toujours » ; j’ai rapidement déchanté. Il avait lu énormément, dans tous les genres, et sa précision d’esprit égalait sa largeur de vision.

Cela dit, lorsqu’il quittait le sol de sa réflexion et s’embarquait dans sa rêverie, il vous embarquait avec lui dans une machine à remonter le temps : il vous ramenait à l’ère des mythes et de la pensé sauvage, il pensait par symboles, comme en rêve. Il croyait aux fantômes, au surnaturel, à la métempsycose ; il raisonnait sur les éléments, terre, eau ou feu ; il y avait en lui un gnostique, persuadé que la matière pensait et que lui-même portait en son corps des fragments matériels d’un antique organe invisible, aujourd’hui déchiqueté, fragments qui émigraient à travers les marées de l’éternel retour.

Ses confidences se faisaient parfois plus intimes encore. Il aura passé sa vie secrète avec deux ou trois passions étranges. Celle d’un nihiliste assoiffé d’absolu, à qui le spectacle du monde, dès sa première enfance, avait été une hallucination horrifiée sur laquelle il ouvrait des yeux hagards. Celle d’un amoureux de la Beauté, que, dans ses élans d’amour, il considérait parfois comme une véritable déesse, qu’il tutoyait ou voussoyait selon les occasions, mais dont il n’avait jamais entrevu que le profil ou l’éclat trop furtif des yeux : « Après sa mort, écrivait-il, serai-je enfin avec celle que j’aime ? » Cette beauté qui était aussi la Mort, puisqu’elle est tout, alors que le monde est néant et désastre. Enfin, il a été aussi un mystique, au sens exact du mot, lecteur des mystiques castillans et nordiques et qui écrivait, trois ans avant sa mort, que, Diable merci ! l’âge ne lui avait pas ravi la jouissance de l’extase.

Cette ressource intérieure, son intelligence imaginative et sa vertu de force ont fait qu’il a appartenu à la poignée d’hommes qui, dès 1941, ont osé défier le nazisme, les armes à la main. Malheureusement, le courage qui affronte la mort et l’angoisse de notre condition mortelle font deux : dès son enfance, Char a été cet angoissé qui ne parvenait à oublier la mort qu’en s’absorbant dans l’écriture ; à peine achevé, un poème était, disait-il « perdu » pour lui et tout était à refaire. Tels ont été les deux pôles de son rythme vital : « l’angoisse qui nous évide » et « l’amante en notre cœur ».

Hommage de Paul Veyne paru dans Le Monde en juillet 1990.

 

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