Pierre Chabert – Les sales bêtes (Extraits) [1968]

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SALES BÊTES

Animaux en sucre, petits animaux de tout repos, même les loups sont herbivores. Gentil Dalléas, t’es l’ami des bêtes. Moi, je connais que la sale bête, je la fréquente pas, je la recherche pas, faut l’avouer,  mais elle se pointe quand même, toute seule et spontanée. Elle vient se frotter à ma veste avant de me faire quelque saloperie, elle me choisit. Note bien que la sale bête, on ne la décourage pas comme il faudrait, on ne la repousse pas, on l’admire bien au fond, on la trouve originale, audacieuse, adorable. La sale bête a du caractère, c’est connu, elle ne se laisse pas marcher sur les pieds. Elle s’avance avec son cri spécifique, son mufle, son bec, sa corne, et l’on se récrie, qu’elle est drôle, ma foi. Ou même on se promène dans un tapis craquant de sales bêtes plates qui ouvrent des mâchoires de cinquante centimètres, et font clac à un doigt de vos mollets. O caresser la toison écailleuse des dangereuses bêtes, quand la famille devient monotone, qu’en dis-tu, ma fille?

MONSIEUR

Si Monsieur veut que je lui nettoie son bureau, si Monsieur désire que je lave son pyjama, Monsieur n’a qu’à parler, je suis là pour ça. Langage auquel je ne suis point habitué, et qui me donne le frisson. Monsieur se replie sur lui-même, et s’interroge sur sa puissance. Si Monsieur a besoin que je lave son cerveau, je suis à sa disposition. Monsieur veut-il que je le débarrasse d’un seul coup de cet amour qui le gêne, de ces remords qui le détruisent, de ces larmes qui flottent à l’intérieur de Monsieur? Il suffit que Monsieur lève le petit doigt, qu’il fasse un bruit de cils, un air de deux airs, et voilà que l’ennemi de Monsieur tombera mort en travers du chemin. Les bras en croix si Monsieur préfère, ou les mains jointes sur la poitrine, et faisant des excuses à Monsieur pour l’avoir dérangé de son vivant.

LE LUPASCO

Le lupasco est beau à voir quand au détour d’un chemin il ouvre sa gueule admirable sur un ciel de plein hiver et semble prêt à avaler la plaine et la colline, plus deux ou trois villages innocents. Son profil se dessine en noir pur, ses dents ressortent aiguës et longues, son corps dressé est un tronc d’arbre foudroyé, placé là pour nous avertir d’une légende inachevée. Il reste à se tenir sur ses gardes, à ne pas entrer dans la fable à l’instant des larmes et du sang.
Ceci est bon pour tous, gens de toutes croyances, circoncis et incirconcis, disciples et gourous, méfiez-vous du lupasco.

LA GUEULE

On se la fend, on se la soûle, on se la casse. On se prend d’amitié pour une fille ou pour une route étroite en surplomb, et l’on se suspend comme on peut sur la paroi verticale, pour l’honneur. On arrose de vin vieux les capucines de son jardin, on prend son bain dans le cognac, on invente une pension aristocrate, pour y fonder des privilèges. D’ignobles pantoufles, comme des vaches. Un pensionnat de bouteilles vides. Culottes aux lampadaires. Un attelage d’hippocampes conduit mes poèmes à leur dernière demeure, et je tire de cigares fossiles des vols de lémures en vacances. Combe surchauffée où le cerveau éclate, où le corps rêve, où le château est proche, à ce qu’on dit.  Seigneurs! Aujourd’hui est piètre, mais provisoire. Il y aura des exploits, des fortunes, des banquets. Des femmes. Hisser une carriole chargée de café sur une pente d’été est pénible, quand on doit forcer sur les pédales. Mais le vin noir vous repose et vous plonge dans le terreau des villages, dans le nirvâna du tambour d’Arcole. Ici sera notre institution, et nous aurons une profonde cave où, la nuit, cravates défaites, nous irons boire, pendant que les pensionnaires en chemises longues, aux douces hanches d’écrevisses, scintilleront dans les dortoirs aériens.

©Livre : Pierre Chabert – les sales bêtes [Poésie-Club // 1968]

 

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