Marcel Moreau – Morale des épicentres (Extraits) [2004]

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Ecrire me plongeait la tête dans mes entrailles. Puis c’est tout le corps verbal qui suivant, accroupi, ou agenouillé en elles. A ce prix, j’avais droit à une Muse, de noir vêtue. Mon corps verbal était un contorsionniste, dans mon corps charnel. Il le fallait, en raison des méandres. Mes tripes étaient les épousées de mes mots. Je ne vous raconterai pas ces noces. C’est déjà fait. Elles se sentent plus qu’elles ne se narrent. Cette oeuvre à une odeur. Elle se lit par les narines autant qu’avec les yeux, me disais-je.

Dans le dialogues, trop de boucliers, trop d’armures protègent la pensée de son authenticité. On se parle non pour agrandir sa conscience, mais pour la confirmer dans ses peurs, ses limites, le confort de savoir ce qu’elle sait, au lieu qu’elle se porte au-delà de ce qu’elle sait. Si le dialogue n’est pas une aventure dans l’inconnu, alors, il n’est qu’une conversation dont on connaît d’avance les moyens et les fins. Nous n’irons pas plus loin que ce que nous croyons que nous sommes. Nous ne sommes pas assez, mais il vaut mieux ne pas quitter les chemins balisés où nous nous résignons à ne pas être plus que ce pas assez. Quand à être trop n’y songeons pas. C’est tellement dangereux, et c’est contre-indiqué pour les lois de l’équilibre, si chers à la spiritualité moderne et triomphante.

Ce n’est qu’en amour que ma rythmique se brisait, nécessairement. Certes, j’étais tout élan, tout embrasement. Mais au moins là, sur le corps de l’aimée, mes rythmes s’en venaient mourir doucement, en caresses, en bontés d’accalmie. Je pouvais enfin exprimer ma part de piété. Mes mots eux-mêmes, ces sonorités de horde, se décomposaient en bégaiement d’amour, ou en murmures pénétrants. Ils ne gardaient de leur sauvagerie que ce qui convient à l’impudeur, au glissement progressif du romantisme à la luxure, et retour.

M’environnant, je ne vois que spéculations fébriles, agitées, rusées, avides de conquêtes frivoles ou destructrices : la réduction de l’homme à une chose, à un robot. Notre époque est tout excitée par cette nervosité programmée qui veut le pouvoir et la richesse. La raison en a perdu sa lenteur, sa patience, son « doigté » de cartésianisée. C’est une enragée de l’âpreté au gain de type technologique, conçue pour les faux progrès, les avancées factices. Une logarithmique de la dépersonnalisation, donc de la mort. Et pendant ce temps-là, mes instincts « baisent » ma raison, laquelle, finalement, y prend goût. Ces amours ancillaires, c’est leur repos de guerriers.

L’esprit de géométrie est le couturier de la torpeur : il l’habille de menus plaisirs et de divertissements qui la font rêver. La torpeur reste la torpeur mais on l’emmène au bal onirique et illusoire.

Avant la jouissance, il y a ça : un fou dont les ardeurs composent avec les exigences d’un culte. Il s’agit qu’en chaque endroit de son corps la femme se sente cesser d’être un aspect pour commencer à devenir une plénitude. A l’intérieur de la luxure, il y a ce geste infatigable de l’amour en tant qu’oeuvre d’amour.

Il y a aussi du record dans le spectacle du monde tel qu’il est et où il va. Un record de vitesse, dans sa course à l’élimination systématique des îlots de résistance  à l’empire de l’argent. L’homme ne se définit plus en vertu de ce qu’il est, mais de ce qu’il a. Un conditionnement est en marche, dont en fait l’accélération est la règle : les conditionnés n’ont pas d’autre choix que d’aligner leurs rêves de percées sociale sur la frénésie des puissants.

En France, chaque année, cinquante mille jeunes se suicident. Je sais que l’absence de parole vitale ne compte pas pour peu dans ces désastres individuels. Je sais que si beaucoup en sont arrivé là, c’est parce qu’ils n’ont pas trouvé en eux et autour d’eux les mots qui auraient pu, dans leurs abîmes, opposer efficacement la violence de vivre à celle de mourir. Ils se sont trompés de violence. Le totalitarisme du langage rationnel et sa conséquence extrême, l’insonorisation du monde souterrain interdisent à l’être immature tout espoir de se faire entendre, en profondeur, des autres. C’est tout le drame de la communication qui se pose ici. Devant de telles détresses, et parfois de telles galères invisibles, la parole de la violence vitale se fait discrète et distraite, comme exilée. Tandis que la parole d’amour, elle, se fait suave, pénétrante, se posant, à l’instar de la raison, en souverain bien. Certes, la parole d’amour est importante, il advient qu’elle donne des résultats, mais elle ne s’accompagne d’un engagement, téméraire, sans frilosité, dans les ténèbres, il n’est pas sûr qu’elle soit suffisante.

©Livre : Marcel Moreau – Morales des épicentres suivi de quinze lettres d’Anaïs Nin à l’auteur [Denoël // 2004]
©Photographie : Joaquim Cauqueraumont
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