Jean-Marie Blas de Roblès – Là où les tigres sont chez eux (Extraits) [réédition 2016]

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Elle croyait l’entendre encore : « La science n’est qu’une idéologie parmi les autres, ni plus ni moins efficace que n’importe quelle autre de ses semblables. Elle agit simplement sur des domaines différents, mais en manquant la vérité avec autant de marge que la religion ou la politique. Envoyer un missionnaire convertir les Chinois ou un cosmonaute sur la Lune, c’est exactement la même chose : cela part d’une volonté identique de régir le monde, de le confiner dans les limites d’un savoir doctrinaire et qui se pose chaque fois comme définitif. Aussi improbable que cela ait pu apparaître, François-Xavier arrive en Asie et convertit effectivement des milliers de Chinois, l’Américain Armstrong – un militaire, entre parenthèses, si tu vois ce que je veux dire… – foule aux pieds le vieux mythe lunaire, mais en quoi ces deux actions nous apportent-elles autre chose qu’elles mêmes? Elles ne nous apprennent rien. Puisqu’elles se contentent d’entériner quelque chose que nous savions déjà, à savoir que les Chinois sont convertibles et la lune foulable

Ils burent leur cachaça cul sec, puis crachèrent sur le sol la dernière gorgée.
– Pour les saints, dit Zé.
– Pour les seins, dit Nelson en remplissant de nouveau les verres.
– Ne te moque pas! tu sais bien que je n’aime pas ça. Les saints ne sont pour rien dans tout cela.
– Ah, oui? fit Nelson avec une ironie acide.  Et qu’est-ce qu’ils font, à part boire de la cachaça? Moi, je crois qu’ils n’ont pas dessoûlé depuis des siècles. Ils s’en foutent, les saints! On ne les intéresse pas.
Zé secoua la tête d’un air navré, sans réussir à trouver une réponse à l’amertume du garçon.
– Quand la mer lutte contre le sable, celui qui trinque, c’est le crabe, finit-il par dire doucement.
Cette phrase lui était venue comme ça – il revoyait soudain le Super Convair DC-6 qui l’arborait en lettres jaunes, dans la poussière du Piaui -, mais elle contenait un peu de ce qu’il aurait voulu exprimer plus clairement. En regardant les jambes atrophiées de Nelson et ses longs bras rugueux qui s’agitaient hors du hamac pour atteindre le verre, il songea soudain que l’image du crabe avait pu être blessante.

Il y avait maintenant d’incessantes allées et venues; sortis du Forro da Zefa, des jeunes gens trempés de sueur venaient vider leur verre avant de retourner au bal. Échauffées par la danse, cou rougi, cheveux à tordre, les filles qui défilaient dans le bar avaient des airs de madones hallucinées. Ravissantes ou hideuses, on aurait dit qu’elles avaient fait l’amour avant d’entrer. Roetgen se surprit à les désirer toutes.

– Vous m’étonnerez jusqu’au bout, cher ami! dit le docteur en haussant la voix pour se faire entendre. J’aurais dû me douter que vous connaissiez votre Goethe sur le bout des doigts… Ce n’était qu’une boutade, mais je maintiens! Personne ne m’empêchera jamais de faire dire à une phrase un peu plus que ce dont elle semble s’accommoder. Puisque nous en somme là, rappelez-vous la totalité du passage en question, et vous verrez que loin de le travestir, je lui suis parfaitement fidèle. Tout part en effet d’une réflexion sur les rapports de l’homme à la nature : nous ne devrions connaître ou apprendre à connaître que les êtres vivants qui nous sont proches. S’entourer de singes, de perroquets, dans un pays où ils font figure de curiosité, c’est s’empêcher d’apercevoir nos véritables compatriotes, ces arbres familiers, ces animaux ou ces personnes qui ont fait de nous ce que nous sommes. L’arbre qui cache la forêt, en quelque sorte… et le symptôme d’un grave dérèglement. Arrachées à leur milieu naturel, ces créatures étrangères sont porteuses d’angoisse; une détresse qu’elles nous transmettent comme par contagion et qui nous transforme en profondeur : Il faut une vie bigarrée et bruyante, dit Goethe, pour souffrir autour de soi des singes, des perroquets et des nègres...

Les yeux mi-clos, la jeune femme le regarda s’éloigner vers l’autre bout du jardin : son costume de lin trop grand pour lui, sa façon de marcher, un rien trop souple, trop nonchalante… ce drôle de type détonnait agréablement dans ce milieu. Primates couperosés, femelles suffocantes, flasques sous le bras, la gorge tavelée de rousseurs séniles; plongeurs essoufflés ne condescendant à la nuit que pour respirer une bouffée d’air frais, par nécessité physiologique et avec le souci manifeste de retourner au plus vite dans le cœur glorieux de la fazenda; cadavres de communiants parcheminés, momies en robe de baptême, cauchemar velouté chez Francisco Goya…

– Merci encore, rapaz… Et ne te laisse pas faire, hein! dit Eléazard en glissant un billet dans la poche du garçon. Ils sont blancs, mais c’est de trouille!

©Livre : Jean-Marie Blas de Roblès – Là où les tigres sont chez eux [Zulma éditions // 2016]
©Illustration : Kate Baylay

 

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