Julio Cortazar – L’homme à l’affût (Extraits) [1963]

charlie parker big band

J’ai raconté ça une fois à Jim et il m’a dit que tout le monde éprouve la même chose dès qu’on commence à s’abstraire… C’est ce qu’il a dit : « Dès qu’on commence à s’abstraire. » Mais je ne m’abstrais pas moi, quand je joue. Je change simplement d’endroit. C’est comme dans l’ascenseur : tu es là, tu parles avec des gens, tu ne sens rien d’extraordinaire et pendant ce temps tu passes le premier étage, le dixième, le vingtième et la ville reste là-bas, dans le fond, et toi tu es en train de finir la phrase que tu avais commencée au rez-de-chaussée, et entre les premiers mots et les derniers il y a cinquante-deux étages. J’ai compris, quand j’ai commencé à jouer, que j’entrais dans un ascenseur mais c’était l’ascenseur du temps, tu saisis? Ne crois pas que j’en oubliais l’hypothèque ou la religion. Seulement, à ces moments-là, l’hypothèque et la religion, c’était comme les vêtements qu’on n’a pas sur le dos. Je sais que le costume est là, dans le placard, mais ne viens pas me dire qu’il existe quand je suis en pyjama. Le costume existe quand je le mets et l’hypothèque et la religion existaient quand je m’arrêtais de jouer et que la vieille arrivait avec ses cheveux dans la figure et se plaignait que je lui cassais la tête avec cette musique du diable

– Cette question du temps est compliquée, je n’arrive pas à m’en débarrasser. Je commence à comprendre que le temps n’est pas une bourse qu’on remplit à mesure qu’elle se vide. Il n’y a qu’une certaine somme de temps et après ça, adieu. Tu vois, Bruno? On peut y mettre deux costumes et deux paires de chaussures; eh bien imagine que tu les enlèves et qu’au moment de les remettre tu t’aperçoives qu’il n’y entre qu’un costume et qu’une paire de chaussures. Mais c’st pas ça le mieux, le mieux c’est quand tu comprends tout d’un coup que tu peux mettre une boutique entière dans la valise, des centaines et des centaines de costumes comme toute cette musique que je mets dans le temps, parfois, quand je joue: la musique et ce que je pense dans le métro.

Si Dieu était quelque part, hier, c’était sûrement dans ce foutu studio où il faisait une chaleur de tous les diables, soit dit en passant.

– J’avais envie de jouer, tu comprends, et je jouerais même en ce moment si j’avais le saxo, mais Dédée n’a rien voulu savoir, c’est elle qui l’apportera au théâtre. C’est un saxo formidable. Hier soir, j’avais l’impression de faire l’amour quand j’en jouais. Si tu avais vu la tète de Tica! Tu étais jalouse, Tica?

Et quand Johnny se perd, comme ce soir, dans la création infiniment recommencée de sa musique, je sais très bien qu’il n’échappe à rien? Aller à un rendez-vous ce n’est pas s’échapper, même si nous reculons chaque fois le lieu du rendez-vous; quant à ce qui reste en arrière, Johnny l’ignore ou le méprise souverainement. La marquise, par exemple, croit que Johnny à peur de la misère, elle ne comprend pas que la seule chose que puisse redouter Johnny c’est de ne pas trouver une côtelette à portée de son couteau quand il a envie d’en manger une, ou un lit quand il a sommeil, ou cent dollars dans son portefeuille quand il a envie de les dépenser. Johnny ne se meut pas dans un monde d’abstractions comme le nôtre, et c’est pour cela que sa musique, cette admirable musique que je viens d’écouter, n’a rien d’abstrait. Mais lui seul peut faire le compte de ce qu’il a récolté en jouant; seulement voilà, il doit déjà penser à autre chose, se perdre en de nouvelles conjectures, en de nouvelles suppositions. Ses conquêtes sont comme autant de songes, il les oublie en se réveillant, quand les applaudissements le ramènent de là où il était, si loin, de là où une minute et demie vaut un quart d’heure.

Il a promené une main dans l’air et y a laissé comme une trace. Il sourit. J’ai la sensation qu’il est seul, complètement seul? Je me sens comme creux à côté de lui. S’il lui prenait fantaisie de passer sa main à travers moi, il enfoncerait comme dans du beurre, comme dans de la fumée. C’est peut-être pour ça qu’il m’effleure parfois le visage de ses doigts, prudemment.

Côté Johnny, tout va bien pour le moment. Mais il est curieux, il est inquiétant que je me sente si prodigieusement content dès que les choses vont bien côté Johnny. Je ne suis pas assez innocent pour croire à une simple réaction d’amitié. C’est plutôt comme un sursis, un soupir de soulagement. Et cela m’enrage d’être le seul à sentir cela, à en souffrir sans cesse.

Johnny a sorti un mouchoir, s’est un peu excusé et Tica a commandé un café bien tassé et le lui a fait boire. Baby a été sensationnelle, elle a soudain renoncé, en l’honneur de Johnny, à sa stupidité coutumière et elle s’est mise à fredonner Mamie’s blues, comme si de rien n’était, et Johnny l’a regardée et il a souri, et il me semble que Tica et moi avons pensé en même temps que l’image de Bee se perdait peu à peu dans le fond des yeux de Johnny et qu’une fois de plus Johnny acceptait de revenir un moment à côté de nous, de rester avec nous jusqu’à sa prochaine fugue.

La rue d’ l’Abbaye nous conduit peu à peu à la place Furstenberg qui rappelle dangereusement à Johnny un petit théâtre que lui avait offert son parrain quand il avait huit ans. J’essaie de l’entraîner rue Jacob, de peur que ces souvenirs ne le ramènent à Bee, mais il semble que le chapitre soit clos pour ce soir. Il marche calmement sans tituber (je l’ai souvent vu chanceler, même sans être ivre; quelque chose qui ne vas pas dans les réflexes) et la chaleur de la nuit, le silence des rues nous font du bien à tous les deux. Nous fumons des gauloises, nous nous laissons porter vers la Seine et devant une des boîtes en fer des libraires du quai Conti l’air que siffle un étudiant en passant nous remet en mémoire un thème de Vivaldi et nous nous mettons à le chanter avec sentiment et enthousiasme et Johnny dit que s’il avait son saxo il passerait la nuit à jouer du Vivaldi, ce que je trouve tout de même un peu exagéré.

©Livre : Julio Cortazar – L’homme à l’affût [Nouvelle extraite du recueil « les armes secrètes » // Folio]
Photographie : Charlie Parker Big Band
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