Le jazz de Robert Goffin (2) – King Porter

jazz

King Porter chantait la bagatelle aux créoles de Floride
Avec des glissandos élastiques et des écluses de contretemps
Ses mains noires couraient sur le clavier désossé du piano
Les œufs sans oiseau des alligators dormaient dans les lagunes
King Porter en positon de tir devant les femmes de safran
Ébréchait les  blues plaintifs qu’électrise la danse du ventre
Et les hautes jaunes déposaient la nuit aux creux de sa sébille

Les sirènes du port chantaient l’aube du rythme en pleine nuit
Avec des irisations arc-en-ciel, dans les moires grasses du mazout
King aux lèvres de foie cuit dérapait en mesure sur les temps forts
Dans un coin du salon les planteurs tout cru jouaient à la passe
Les jardiniers flamands de Saint Antonio buvaient des doubles bourbons
On ne voyait pas le côté pile de ses paumes d’amadou clair
Et les vagabonds spéciaux frémissaient de cette musique neuve
Qui se refusait à la calligraphie à force d’être piétinée par les couples
Vers le petit-jour il y avait le rendez-vous de l’alcool et du piano
Les octorones d’un coup sec dénudaient leurs poitrines café au lait
Et faisaient le guet au chemin de ronde de l’embrasement

C’est ainsi que le ragtime naquit à bout portant sans bavure
Et soudain on l’entendît dans les maisons closes de Biloxi
Il passa comme une comète dans le ghetto de Memphis à Beale Street
Puis sur la levée du Mississippi où l’on déchargeait des bananes
Il apparut comme un loup-garou dans le quartier de l’Entrecote
Où King Porter livra le mot de passe à l’ombre des magnolias

Maintenant le blues a colonisé l’Europe à coup de nègres tendres
Avec des têtes de pont mélodiques dans les capitales de la luxure
Déjà les marchands de musique interdite ont épousé des millionnaires
Et ce refrain de frénésie est si vieux qu’il doit porter la barbiche
Hourra! le grand commerce du contretemps se livre en tuxédo blanc
Et nul ne se souvient plus de King Porter le père du jazz
Enseveli vivant dans un air de Jelly Roll Morton

©Livre : Robert Goffin – Le temps sans rives [Editions de Paris // 1958]

 

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